PRÉLIMINAIRES DE MARIAGE. M
de Sa Majesté, pour le lièvre et pour le cerf, au tire et au courre, avec les appointements de huit mille livres, et votre logis dans les maisons royales.
— J'entends bien, dit Marillac.
— Le banquier Jacomény viendra vous demander l'état de vos dettes et vous en apporter les quittances.
— Très-bien !
— La dot de votre femme est de cent mille livres, dont la moitié formera son douaire. A-t-on bien répondu aux promesses qu'on vous avait faites, monsieur, et vos espérances allaient-elles au delà?
— Non, mordieu ! Ce que je redoutais le plus dans le mariage, se dit Marillac en lui-môme, c'était la femme, et de ce côté me voilà dispensé de toute crainte. »
Cependant il resta quelque temps à réfléchir. « Hésitcriez-vous? » lui dit la Chenaye déjà alarmé. Marillac releva la tête, et d'un ton digne :
« J'avais tout accepté d'avance, monsieur.
— 11 suffit; il ne me reste plus qu'à remplir ma seconde mission, chevalier. À l'instant même je vais avoir l'honneur de vous présenter en personne à votre future épouse. Nous voici bientôt devant sa demeure. »
Et la voiture tournait la rue du Colombier. La nuit tombait; néanmoins Marillac reconnut les lieux. Un vague soupçon s'éleva dans son esprit, et, lorsqu'ils furent descendus devant la maison, arrêtant la Chenaye par le bras, au moment où celui-ci se disposait à soulever le marteau de la porte ,
« Nous avons oublié le principal, lui dit-il; le nom de ma fiancée ?
— Oh! dit la Chenaye, avec. un sourire d'intelligence, ce n'est là pour vous qu'une affaire de curiosité.
— Son nom ! vous dis-je.
— Elle se nomme demoiselle Louise Machault de la Porte.
— Louise de la Porte ! s'écria le chevalier avec la stupéfaction sur le visage. Mais on m'avait parlé d une parente du cardinal!
— Ne vous alarmez pas si vite : la demoiselle est de bonne famille, et la mère de Son Éminence était une de la Porte. »
Ici, le bon ange de Marillac, du moins celui qui inspire les bonnes pensées, le fit reculer d'un pas. 11 hésita, ne voulant point aller plus avant. Trahir un ami, dont luimême, un instant auparavant encore, avait servi les amours, lui semblait chose odieuse. Mais la Chenaye représentait là le mauvais génie ; il le rappela sur-le-champ au sentiment de sa dépendance :
« Songez, monsieur, que vous avez le secret du roi, et que le cardinal-duc a reçu votre parole. »
Cette fois, Marillac eût du fuir peut-être. Mais un rang à la cour, de l'or à dépenser, l'éclat des plaisirs qui se montrait à lui dans l'avenir, le bruit des fêtes qui bourdonnait d'avance à ses oreilles !... Puis, enfin, était-il temps de se dédire? Le marteau avait retenti ; la porte allait s'ouvrir ; elle s'ouvrait!... Us entrèrent.
VSf. CHASSE ROYALE. — L'ARRIVÉE. 17;.
vue chasse royale
i/arrivre
Deux mois s'étaient écoulés. La cour se disposait à venir de Paris à Versailles, où le roi s'était fait construire, non loin, et un peu au-dessus de l'église de Saint-Julien, au val de GaKe, un bâtiment, composé d'un corps de logis, et de deux ailes terminées par quatre pavillons; le tout de médiocre apparence. Aussi Louis XIII n'estimait-il ce lieu que pour y prendre le plaisir de la chasse; et, ce jour même, il en avait ordonné une de marque. On y devait courre le cerf, et lancer même le faucon, pour le divertissement des dames.
Dès le matin, et bien avant l'arrivée du roi et de sa suite, tout fut en rumeur dans le château de Versailles, presque entièrement occupé par les écuries, le chenil et les héronnières. Les gentilshommes de vénerie et de fauconnerie, les capitaines de levrettes, les écyyers, les piqueurs, les valets de chiens, les pages du vol et du courre, se trouvaient à leur poste. Depuis le rez-de-chaussée jusqu'aux derniers étages, on n'entendait que des hennissements, des piaffements, des aboiements, la voix des chefs, les jurons des valets, et le bruit du cor, qui jetait ses fanfares au milieu de tout ce vacarme.
C'étaient les chevaux qu'on étrillait, qu'on harnachait de leurs selles de velours noir ; les chiens qu'on accouplait, qu'on mettait en éveil en leur parlant, en les houppant, en
les forhuant, au son de la trompe ; les faucons chaperonnés qui se débattaient sur le perchoir, et les piqueurs qui d'avance essayaient l'hallali.
Dans la cour se tenaient les officiers de chasse, et, au milieu d'eux, Marillac, habillé d'une hongreline écarlate et bien fourrée, une plume flottante sur le petit chapeau retroussé et boutonné d'or sous le menton.
Marillac était comman'dant de vénerie! Marillac était marié !
Pour arriver là, pour mériter la faveur de Richelieu, il lui avait fallu, par fausse honte, ruser, tromper Lesueur ! Mais quel moyen lui restait d'agir autrement ? Tout dire à son ami, c'eût été livrer à la merci d'un amoureux désespéré les secrets du cardinal et ceux môme du roi !
D'ailleurs, n'attachant aux amours de Lesueur qu'une importance relative à celle qu'il donnait aux siens, il en était bientôt venu à se faire un jeu de ce qui d'abord lui avait semblé une odieuse perfidie, et l'artiste, apprenant bientôt le mariage de Louise, s'était exilé de Paris sans même vouloir connaître le nom qu elle allait porter.
Depuis, les jours se sont rapidement succédé, et chacun d'eux a apporté son changement dans le sort de Marillac ! Aujourd'hui, installé en cour, époux, sauf les réserves, sans créanciers et la bourse pleine, ne doutant pas un instant de l'entière guérison amoureuse du fugitif, il ne songe qu'à sa première chasse, qui va s'ouvrir !
En ce moment, au milieu de tout ce tapage de vénerie qui retentissait dans le château de Versailles, encore faible sur la science de son nouveau métier, il déguisait son nonsavoir, en interrogeant, la tête haute, comme pour les mettre à l'épreuve, ceux qu'il était chargé de diriger.
« Mon brave, disait-il à un vieux piqueur, voyons ! ditesmoi la tête de cerf.
— Messire, le cerf porte tête à deux ans, et ses bois alors se nomment dagues; h la troisième année, il porte
de quatre à huit cornettes ; à la quatrième, de huit à dix ; ainsi de suite jusqu'à la septième, où sa ramure est faite et parfaite.
— Est-ce là tout, mon brave ?
— Non messire ; bien s'en faut. La base de sa ramure se nomme mexde ou rocher : le premier rameau, en remontant, s'appelle andouilter: le second, sur-andouiller ; les autres, cors ou chevilhires; puis, les petits cors qui terminent se disent paumure, s'ils sont au nombre de cinq ; trochure, et tête enfourchie, s'ils ne sont qu'au nombre de trois ou de deux.
— Et que signifie ce mot paumure? dit, d'un air entendu, le nouveau commandant des véneries royales.
— Je l'ignore, messire.
— La paume de la main, mon ami ; la paume de la main, qui peut présenter ses cinq doigts, comme la paumure du cerf peut présenter ses cinq cors ! Du reste, trèsbien répondu. »
Et se tournant vers un valet de chiens, qui se tenait là et l'admirait, bouche béante :
« Et toi, mon ami, quels sont les meilleurs chiens pour courre le cerf?
— Messire, les chiens blancs de Barbarie, dits greffiers.
— Les chiens blancs, très-bien, interrompit Marillac ; c'est cela !
— Ou les chiens noirs de Saint-Hubert, poursuivit le valet. Il y a encore les fauves de Bretagne et les rouges, mais ils craignent la chaleur.
— Fort bien. Et à quoi reconnaît- on un bon limier?
— A la tête longue et non camuse, messire ; au nez fendu, aux naseaux gros et ouverts, aux oreilles larges, aux reins courbés, au jarret droit, au râble épais, au pied sec, et à la queue forte auprès des reins.
— Parfaitement répondu ! » dit le questionneur ; et il leur
jeta à chacun un dcmi-êcu, comme prix de la leçon qu'il venait de prendre, en ayant l'air de la donner.
Déjà du plus loin qu'on pût voir sur les routes, on n y découvrait que des cavalcades arrivant au rendez-vous; et, le long des halliers, alors dégarnis de verdure, des bandes de paysans et de femmes portant des enfants dans leurs bras, accourus des villages voisins pour voir le roi et assister à la mort du cerf. *
Le ciel éclatait dans sa magnificence à travers une de ces légères vapeurs rosées du printemps ; la nudité des arbres, un morne silence régnant dans la profondeur des bois, attestaient seuls que l'hiver finissait à peine. Chacun semblait renaître sous la douçe influence de l'air. Une impatience de chasse et d'activité se décelait parmi les hommes comme parmi les animaux, et les regards se tournaient curieusement vers le côté d'où le roi devait venir.
Un ordinaire, dépêché en avant, à franc étrier, annonça son arrivée. Ce cri : « Le roi! le roi! » retentit partout, donna à tout une nouvelle impulsion ; et bientôt Louis XIII, accompagné des dames de la cour, et suivi de quatre cents gentilshommes vêtus de rouge, le fouet à la main et le couteau de chasse au côté, traversa la foule déguenillée des paysans, presque entière à genoux sur le sol humide, et fit son entrée dans les cours du château.
Pour les dames qui voulaient suivre la chasse de près, on amena de belles haquenées, richement caparaçonnées ; elles s'y élancèrent hardiment, le fouet en main, comme les hommes, habillées aussi de couleur, et coiffées d une toque entourée de plumes, pour se garantir du soleil. Les autres restèrent dans les voitures. Le grand nombre des équipages et des chevaux ne permettant pas à chacun de suivre Sa Majesté dans l'intérieur du château, la plus forte partie resta dehors, tandis que le roi se bottait, s'équipait, et prenait quelque repos.
Parnii les cavaliers, afin d'occuper le temps, les uns
s'amusèrent à jeter quelques poignées de menue monnaie aux paysans, et à les voir lutter et se battre pour les ramasser; les autres caracolèrent autour des voitures où se tenaient les dames et lièrent conversation ; d'autres encore se contentèrent de parcourir la ligne et d'examiner les plus belles.
11 ne manquait pas la de visages dignes d'exciter leur curiosité. Ils y purent remarquer la belle duchesse de Montbazon, vive et coquette, avec certain air de hauteur qui ne lui messeyait point ; la princesse de Condé, Charlotte de Montmorency, qui, malgré son âge raisonnable, conservait encore une partie de ces charmes pour lesquels Henri IV avait fait tant de folies, lorsque, à son intention, essayant du damoiseau , parfumant sa barbe grise , il courait la bague avec un collet de senteur et des manches de satin de la Chine. Mademoiselle de Bourbon-Condé, sa fille, depuis si célèbre, dans les guerres de la Fronde, sous le nom de duchesse de Longueville, était à son côté, et promettait de rivaliser bientôt de beauté avec elle.
Dans un autre carrosse se trouvaient madame de Rohan, de même près de sa fille, laquelle, six ans plus tard, devait transmettre l'immense fortune du duc son père et le grand nom de Rohan à un simple gentilhomme, qui, alors au nombre des examinateurs, feignait à sa vue la plus complète indifférence. On les eût prises pour les deux sœurs, si un ton de fierté et d'aigreur, peint sur le visage de la mère, n'eût effacé en partie cet air de jeunesse que le temps avait respecté.
Dans un autre étaient Marie de Gonzague, fille du duc de Nevers et future reine de Pologne, et mademoiselle d'Hautefort , railleuse impitoyable , qui , n'épargnant pas môme son roi, devait peu ménager cette foule d'étourneaux, voltigeant en troupe à sa portière. Aussi Marie de Gonzague, occupée de cacher avec sa main le rire dont elle est prise à chaque sarcasme de sa compagne, ne laisse-t-elle voir
que ses yeux et son front aux curieux qui passent ou s'arrêtent devant elles.
Dans une autre voiture , mesdemoiselles de Guise et de Vendôme, toutes deux belles, toutes deux jolies.
Dans une autre, mademoiselle de Chémerault, l'une des filles d'honneur intimes de la reine, et que Louis XUI souffrait à peine ; car il l'accusait d'avoir dirigé mademoiselle d'Haut efort dans la conduite tenue par cette dernière envers lui; enfin madame de Marillac, qui, nouvelle venue à la cour, n'y connaissait que le roi, et prenait plaisir àla conversation d'une personne aimable, spirituelle, qui paraissait vouloir presque d'assaut enlever son amitié et sa confiance.
Le hasard les avait réunies. Madame de Saint-Cernin, atteinte d'un malaise subit, avait dû renoncer à la partie. Louise voulait rester pour tenir compagnie à sa tante ; on lui fit entendre qu'on ne se dispensait pas pour si peu d'une invitation personnelle du roi ; que de plus il était convenable qu'elle assistât à l'entrée en fonctions de son mari. Donc elle dut prendre place dans une voiture, où se trouvaient déjà mademoiselle de Chémerault, madame de Gué menée, et madame d'Escars , la sœur de mademoiselle d'Hautefort; mais, ces deux dernières ayant préféré, pour la chasse, le cheval au carrosse, madame de Marillac se trouva forcément en tête-à-tête avec mademoiselle de Chémerault.
Celle-ci, adroite, galante, nécessiteuse, profondément dissimulée, aimant l'intrigue, y pouvant habilement jouer* son rôle, attendait sa fortune et son mari d'un haut et puissant personnage, dont elle se disait ouvertement l'ennemie, mais qui la tenait à gages ; et, dans l'empressement témoigné par elle à Louise, peut-être ne faisait-elle que se conformer à des instructions secrètes.
Parmi les cavaliers qui contemplaient avec le plus de soin tant de belles et nobles personnes, se trouvaient deux futurs écrivains : Montglat, qui, sous la forme de mé-
l'NE CHASSE ROYALE. - L'ARRIVÉE. 181
moires, nous laissera l'histoire des guerres civiles de son temps; la Rochefoucauld, qui nous en formulera en maximes la morale désespérante. Ses yeux s'arrêtent alors sur mademoiselle de Bourbon-Condé, astre naissant et fatal, sous l'influence duquel il doit connaître l'amour et le calomnier. Auprès d'eux est ce jeune marquis de Rieux, dont un coup d epée au cœur terminera bientôt la vie folle et inutile; le duc de Nemours, qui mourra de même mort sous les coups de son beau-frère; ce jeune d'Effiat Cinq-Mars, maintenant maître de la garde-robe du roi, et réservé à jouir de la plus haute faveur sous ce prince, qui ne lui donnera pas cependant un seul regret lorsque le bourreau fera tomber sa tête; et vingt autres, comme eux, jeunes, brillants, ne songeant qu'à leurs amours et aux plaisirs de la journée, se réjouissant sous le soleil , se riant du sort, le défiant, et dont l'avenir aussi est plein de sang et de larmes !
A cette époque Cinq-Mars était épris de la belle Chémerault, ses regards la cherchaient : il la découvre ; il voit auprès d'elle une jeune femme, une jeune fille ! dont la beauté lui semble parfaite, et dont les traits lui sont inconnus. Il la signale à ses compagnons ; on la nomme, on l'admire, et la troupe écarlate , se dirigeant de son côté, l'accable de salutations, de compliments sur son mariage, et même sur son mari ; car Marillac n'a pas encore d'ennemis en cour.
Louise rougit et s'embarrasse. Fille ou femme, elle s'est vue trompée dans ses espérances.
Profitant d'un dépit d'amour, sa tante l'a décidée à consentir à l'hymen de Marillac.
Chez les jeunes filles pures, et dont les sens ne sont pas encore éveillés, la parfaite innocence préserve de la violence des affections. L'autorité de la famille peut déployer encore sa puissance persuasive ; l'habitude de la soumission les rend plus dociles au changement. Louise
aimait Lesueur; elle s'était livrée avec abandon a rentrainement de son amour ; mais la passion dans son cœur n'était pas entrée énergique et tenace comme dans celui de l'artiste. Puis, ce réve du couvent, la médisance avait soufflé dessus et l'avait fait évanouir à moitié; puis, au moment où elle croyait Lesueur parjure, Marillac s'était présenté pour épouser; noble de race et de figure, élégant dans ses manières et dans son costume, il avait un rang, un titre, il devait ouvrir le chemin de la cour, et ces désirs d'ambition, ressentis par Louise dans son enfance, s'étaient réveillés facilement.
Aujourd'hui, si l'éclat qui l'entoure l'a charmée, si la faveur, si la confiance du roi l'ont flattée, si les fêtes, si les spectacles auxquels elle assiste , ont encore à ses yeux de novice cette pleine valeur du mouvement et de la nouveauté , il s'en faut que le mariage ait réalisé même les faibles espérances qu'elle y attachait.
Son intérieur au Louvre est toujours pour elle celui de la rue du Colombier. Elle y vit en compagnie de sa tante et du sieur de laChenaye, entourée de valets plus façonnés à l'espionnage qu'au service. Seulement, parfois, le soir, le roi vient par un conduit secret. S'il est d'humeur triste, il lui dit ses peines et ses plaintes comme au couvent : sinon, pour tout divertissement, il lui enseigne la marche de l'échiquier ; il lui apporte des vers qu'il a faits et mis en musique pour elle ; il lui raconte les histoires de la cour, et médit du cardinal, en s'occupant de dessiner ou d'enluminer des grotesques. C'est là l'unique tête-à tète qu'elle ait encore eu ! La société du roi est précieuse à Louise sans doute; mais le mystère dont il environne ses visites ne doit-il pas en amoindrir la valeur? Les vers et la miTsique qu'il compose à son intention, si on les exécute, chacun croit que, comme autrefois, sous un nom supposé de bergère, c'est à mademoiselle d'Hautefort qu'ils sont adressés et il le laisse croire volontiers pour dérouter les soupçons, se
prêtant même, lorsqu'il va chez la reine, à donner cours à ces idées, en causant bas avec son ancienne favorite, qu'il n'entretient guère que de chiens ou d'oiseaux.
Quant à son mariage, ce n'est là jusqu'à présent pour Louise qu'un Veuvage anticipé : aussi ne répond-elle aux félicitations qu'on lui adresse à ce sujet qu'avec là rougeur au front.
Pour l'ordonnance de sa chasse, Marillac venait de sortir de l'enceinte du château : la troupe folle court au-devant de lui.
« Pardieu, mon gentilhomme, ta femme est belle et avenante autant que qui que ce soit au monde !
— Heureux Marillac ! mieux vaut pour vous faire l'amour que la guerre, hein?
— Où as-tu découvert une si blanche colombe? S'il en reste de la nichée, j'en retiens une pareille!
— Vous êtes un fortuné mari, monsieur !
— Dix-huit ans au plus, n'est-il pas- vrai?
— Et des yeux !
— Elle doit être d'un naturel aimant, je le gage.
• - Tu me présenteras à eile ; je lui veux faire ma cour !
— Un air d'innocence !
— Qui prouve en votre faveur, monsieur.
— Il a raison; il ne faut pas trop vite émanciper les jeunes femmes !
— Oh ! avec un raffiné d'airour tel que lui, cela ne tardera guère ! »
Et Marillac, ne sachant quoi répondre à toutes ces interpellations, cherchait à s'y % soustraire en prenant un ton affairé. Il aperçut alors Louise, seule avec mademoiselle de Chémerault. Courant vers le carrosse, d'un air tout à fait galant et empressé, il s'apprêtait h tenir quelque discours doucereux à sa femme quand une vive rumeur, qui éclata parmi cette foule de nobles et de grands seigneurs, lui apprit que le roi franchissait la porte du château.
Dès la veille, on avait découvert la retraite des cerfs, à leurs fumées et à leurs abattures; et le matin même chaque veneur avait fait sa quête t jetant des brisées auprès des traces récentes.
Les chiens jappant, conduits par compagnies, ou hardes, après avoir traversé les buissons et prolongé une partie du bois, mirent tout à coup le nez à terre; bientôt les valets, entraînés par les meutes, eurent grand' peine à les contenir. Arrivés enfin près des brisées qui marquaient la rentrée du cerf, il les découplèrent.
Aussitôt greffiers et limiers, chiens rouges et chiens fauves, excités par la trompe, s allongent par bandes et gagnent à travers bois. Les cavaliers en poussantune clameur, s'élancent sur leurs traces. Dans toutes les routes parai • lèles, à travers la colonnade des arbres, on voit passer à la file, en formant une espèce de courbe, les casaques rouges, les toques, les chapeaux emplumés. Aucun bruit ne se fait plus entendre sinon le bruit que rend la terre sous les pieds des chevaux; les meutes sont muettes, et flairant, courant, furetant, semblent elles-mêmes, dans leurs recherches, aiguillonnées par la vanité. Les chasseurs attentifs osent à peine échanger entre eux un regard, tant ils s'inquiètent de la réussite, comme si le salut de l'État en dépendait. De Rieux, seulement, en passant près du commandant des chasses, répète, en lui envoyant un signe de félicitation : « Heureux Marillac, elle est charmante ! »
Mais à peine si Marillac a cherché à comprendre le sens de ces paroles, tourmenté qu'il est de ne point avoir encore de nouvelles du cerf. Jamais un jour de combat il ne s'est senti en pareille émotion : il craint les moqueries, et elles ne lui seraient pas épargnées, s'il allait débuter par une chasse blanche.
Enfin, comme on débouchait dans les bois de Breuil, un jappement significatif résonne au loin; d'autres jappements y répondent.
« Les chiens y sont, dit le roi ; le cerf est lancé ; en avant, messieurs! »
Aussitôt, tous ces bruits qui, le matin, remplissaient le château, plus vifs, plus forts, plus prolongés, retentissent dans la forêt. Le son de la trompe, les cris d'excitation, le galop des coursiers, répétés par les échos, forment une vaste et puissante rumeur, dont elle est ébranlée. Sur le sommet dépouillé des chênes, les hiboux et les fresaies, s' éveillant, battant des ailes, mêlant leurs cris à tous ces cris, s'élèvent comme une nuée bruyante à l'approche des chasseurs. Les chiens s'acharnent, glissent et volent sur la terre; on croirait les voir s'y multiplier, sortir de tous les taillis et de tous les terriers. Rien ne ralentit leur course ; ils traversent par élans les buissons de houx et de ronces, les oreilles en lanières, la peau déchirée et sanglante. Emportés sur leurs traces avec la rapidité de la flèche, les cavaliers, pressant de l'éperon, se précipitent, de toute la vitesse de leurs chevaux, par les fuites du cerf; ils tournoient, franchissent les fossés et les ruisseaux, s* abîment tout à coup sous le sol, et tout à coup reparaissent sur la hauteur, plus nombreux, plus animés, selon que le terrain serpente, se creuse ou remonte.
Intrépides amazones dans cette guerre de plaisir, les emmes, le front en sueur, les cheveux collés aux tempes, enivrées par le mouvement, la chaleur et le bruit, déploient la même activité que les hommes.
La route, couverte de débris de plumes, de fragments de pourpoints rouges déchirés par les épines, se déroule interminable.
Soudain, à l'extrémité de la longue avenue, ouverte en clairière, le cerf, sous un rayon de soleil qui fait reluire son poil fauve, se montre un instant et disparait, la tête renversée sur le dos, et détalant, sans toucher terre, de toute la flexibilité de ses fuseaux.
Cette vue redouble l'ardeur des assaillants, et, dans leur
ixr,
UNE MAITRESSE i)E LOUIS XIII.
impétuosité, quelques-uns s'oublient jusqu'à dépasser le roi. Mais, avant même qu'ils aient pu modérer l'emportement de leurs coursiers, Louis, lâchant toute bride au sien, le visage animé, la longue plume flottante, regagne champ, et, non de son droit, mais de sa dextérité, se retrouve en tête de la chasse !
Pendant ce temps, la ligne des voitures qui contenaient les dames avait, sous la garde de deux écuyers, pris une route, praticable d'ordinaire, mais alors en partie défoncée par l'humidité, et se dirigeait, en traversant le rond-point de la forêt, vers l'étang de Satory, où l'on espérait pouvoir forcer le cerf.
Les chiens haletants le relançaient toujours, quand, abandonnant la route découverte dans laquelle il s'est jeté, il fait un détour à droite, et les meutes, entraînées par leur première impulsion, sautent la trace, et le fuyard reprend son avance.
La troupe des cavaliers obéit à ce mouvement qui vient de déplacer son front de bataille. La victoire n'en est pas moins certaine, ils l'espèrent. Animées de nouveau par le cor, par la trompe, par les cris des piqùeurs, la meute des chiens noirs de Saint-Hubert, et celle des blancs greffiers, toutes deux guidées par un chef de leur espèce, un roi des chiens chasseurs, que les veneurs nomment souillardy paraissent s'exciter mutuellement et se porter un défi. Ils se remettent en campagne de plus belle, et ne tardent pas à rejoindre le cerf, dont la marche s'est ralentie dans un épais fourré. Déjà ils sont près de l'atteindre, ils le pressent, ils l etonnent ; leur haleine lui brûle les pieds. Le pauvre animal est aux abois !
Mais, non loin de là, une large ravine, creusée par les eaux descendues de tous les plateaux de la foret, crevassée par les pluies d'automne et la fonte des neiges récentes, se présente devant lui. Rassemblant un reste de forces, d'un bond il la franchit. Les chiens acharnés s'élancent comme pour le relancer dans les airs, ils retombent à court,
roulent dans la fondrière, et leurs pattes, plongées dans une vase épaisse et glaiseuse, leur refusent tout A coup service. On fit une halte forcée.
« Par la messe ! dit le roi, voilà un maître cerf, vieux routier, qui, si je ne me trompe, m'a déjà joué un tour pareil il y a deux mois.
— 11 est aisé de le reconnaître à la longueur de ses andouillers, dit Marillac, ravi de pouvoir faire usage de son savoir, nouvellement acquis. Je lui certifie la double panmure!
— Il a de plus une connaissance* au pied. Oh! nous le retrouverons ! Mais, monsieur de Marillac, ne négligez pas de faire suivre sa voie, tandis que nous allons un instant ici laisser reposer les chevaux, » ajouta le roi, sans prêter autrement attention à l'érudition du commandant.
Marillac avait fait exécuter les ordres de Sa Majesté, grâce au vieux piqueur qui ne le quittait point et l'aidait de ses conseils, lorsque le roi avisa, de l'autre côté de la ravine, un homme qui venait à eux, en les croisant, au grand galop de son cheval.
« Ohé! monsieur l'éciiyer! lui cria-t-il ; où allez-vous ainsi tout seul, à rencontre de la chasse?
— Je vais au château, sire, chercher un médecin, répondit l'écuyer.
— Un médecin ! Qu'est-il donc arrivé ?
— Une des voitures de la suite s'est brisée dans le chemin de traverse qui conduit à l'étang, et deux dames ont été rudement émotionnées.
1 On dit qu'un cerf a une connaissance quand il se peut faire distinguer par quelque marque; par exemple, lorsqu'il a au pied une pince plus longue que l'autre. [Vocabulaire du valet de limier.)
J'ai beau lui faire voir toutes les différences Dos pinces de mon cerf et de ses connnissances.
(Mou™*, le* Fâcheux, act. lï. se. vu.
— Lesquelles? »
L'écuver nomma d'abord mademoiselle de Chémerault, et il parut hésiter à nommer l'autre, sans doute à cause de la présence du mari.
« Cedoitêtre madame de Marillac, dit le jeune Cinq-Mars, que la première nouvelle avait fort tourmenté : elles étaient dans la même voiture. »
Le roi prit soudain une attitude contrainte, sa figure exprima l'anxiété... et il s'inquiéta beaucoup de mademoiselle de Chémerault, témoignant ses craintes qu'il ne lui en fût arrivé malheur ; et, quoique l'écuyer essayât de le rassurer, en lui certifiant qu'elle était la moins souffrante, il dit:
« Allez donc voir, messieurs ! Deux d'entre vous peuvent bien se distraire de la chasse pour les dames !»
De Rieux et Cinq-Mars s'élancèrent en avant, par un chemin qui tournait la ravine, et se hâtèrent de gagner la place où stationnaient les voitures. Ils revinrent bientôt vers le roi, lui annonçant qu'il y avait eu plus de peur que de mal.
« Cependant, ajouta Cinq-Mars, madame de Marillac s'est évanouie, et nous avons cru devoir discrètement nous retirer, tandis qu'on la délaçait, la laissant aux soins empressés des autres dames et à ceux de son mari.
— De soh mari ! s'écria Louis XIII ; » et, jetant brusquement un coup d'œil sur ceux qui l'environnaient, il vit qu'en effet Marillac avait disparu.
« Il nous avait précédés, dit Cinq-Mars.
— C'est d'un bon mari! ajouta de Rieux; à tout seigneur tout honneur ! »
Et le roi impatienté, le front rembruni, piqua aussitôt des deux vers la voiture renversée, s inquiétant toujours de mademoiselle de Chémerault, qu'il n'aimait guère cependant.