‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 21 sur 61 · LA CABANE DU BICHERON · texte numérisé non relu

LA CABANE DU BICHERON

La première personne que Louis Xlll rencontra sur la route où stationnait encore la file des carrosses vides, ce fut mademoiselle de Chémerault, entièrement revenue de la frayeur qu'elle avait éprouvée, et respirant des essences que lui prodiguaient mesdames de Rohan et de Montbazon. 11 fut bien forcé de s'arrêter et de lui balbutier quelques paroles de condoléance; ce à quoi elle ne comprit rien, car il avait toujours affiché une grande dureté à son égard.

Madame de Marillac venait d'être transportée dans une cabane de bûcheron, et le roi s'y rendait, quand mademoiselle d'Hautefort en sortit.

Elle lui barra le passage en riant, et d'un air surpris :

« Ah ! mon Dieu ! sire, lui dit-elle, votre chasse a-t-elle donc si mal tourné, pour que vous ayez ainsi le loisir de vous inquiéter des dames? »

11 se troubla d'abord, appréhendant que la railleuse n'eût deviné le secret motif qui le dirigeait ; mais nul à la cour n'avait soupçon dé ses nouvelles amours.

« La chasse a tourné, répondit-il, comme elle devait le faire sûrement, avec un commandant de vénerie plus soucieux de ses aises que de nos plaisirs.

— Il le faut excuser, sire, il est encore dans la lune de • miel.

11)0 l'NE M UTKEbSE DE LOUIS XIII.

— N'importe; je le vais traiter de la bonne façon. 11 est là, sans doute, dit le roi, ravi d'avoir trouvé à son entrée dans la chaumière un prétexte où Louise n'était pour rien.

— Ah! sire, quoi! devant sa femme t Êtes- vous donc impitoyable, môme pour les amours des autres? »

Cette repartie, qui tendait à rappeler à Louis XIII avec quelle facilité il avait sacrifié mademoiselle de la Fayette à son ministre, lui fit monter le rouge au front.

c Puis-je entrer dans cette cabane? lui demanda-t-il d'un ton sévère.

— Pour un roi de France, répondit mademoiselle d'Hautefort, avec une révérence étudiée, désirer, c'est vouloir; vouloir, c'est pouvoir. »

Et Louis XIII lui tourna brusquement le dos, à la grande surprise des gens de sa suite, qui pensaient que son amitié pour elle durait toujours.

Lorsqu'il entra, Louise, assise sur une chaise grossière qu'un écuyer avait recouverte de son manteau, était privée de sentiment. Le léger désordre de sa toilette s'harmoniait, non sans quelque charme, avec celui de ses traits.

Debout derrière elle, mademoiselle de Guise lui soutenait la tête, et la belle Marie de Gonzague aspergeait son front d'une eau glacée que lui présentait mademoiselle de Vendôme dans une jatte de bois. Un feu de fagots, entretenu par la femme du bûcheron, brûlait dans Pâtre et jetait de rougeâtres lueurs sur le visage de ces jeunes femmes grou* pées autour de la malade, tandis qu'une clarté du dehors, arrivant à travers une étroite lucarne, tombait sur la figure de Louise, dont la mate blancheur ressortait mieux encore par le bleu du manteau sur lequel elle était étendue.

Dans celte cabane sombre et enfumée, cette jeune femmepâle, à la carnation si délicate ; ces autres, belles et fières, et dont les joyaux étincclaient dans Pombre ; puis cette vieille, accroupie dans la cheminée, paraissant préparer

ILNE CHASSIS ROYALE. - LA CAUANE Dl UUCHEUOX. l'Jl

quelque breuvage inconnu, tout donnait à cet ensemble un caractère cabalistique et mystérieux. On eût dit les trois sœurs thessaliennes, essayant par art magique de rappeler à la vie une blanche fille de Larisse.

Le roi, arrivant inattendu au milieu de cette occupation, et placé dans la parlie obscure de la cabane, put, à la satisfaction de son esprit rêveur, examiner un instant ce tableau sans être remarqué. Dès qu'il se fut peu à peu habitué à cette obscurité, les figures devinrent plus distinctes pour lui. Il vit près de Louise, et tenant une de ses mains entre les siennes, un homme assis sur un bout de banquette, et qui, avec un vif intérêt, contemplait le front décoloré de la malade.

A ce mot : le noi ! qui se lit entendre soudain, Marillac, tournant la tête et changeant de contenance, se mit à frapper légèrement dans la main de sa femme, afin de se donner un maintien d'homme utile ; et il se leva pour saluer le i oi, qui ne lui répondit que par un regard fulminant.

Comme si la présence du souverain agissait sur elle, Louise, au même moment, ouvrit les yeux, les porta en premier sur son mari, et les détourna aussitôt avec un geste prononcé de dédain.

Atteint des deux côtés par ce double regard, Marillac sut tort bien comment s'expliquer le mécontentement de Sa Majesté en le trouvant là, mais il ne put aussi bien se rendre compte de la froideur affectée de sa femme. Ne remplissaitil pas alors auprès d'elle tous les devoirs du mari le plus tendre et le plus empressé?

Recouvrant tout à fait ses esprits, Louise aperçut enfin son royal visiteur. Profondément touchée de cette marque d'intérêt, donnée devant de si nobles témoins, elle fit, non sans efforts, quelques pas au-devant de lui, et voulut s'agenouiller pour l'en remercier. 11 essaya de la retenir; mais, faible encore, elle se laissa aller presque dans ses bras ; sa tète se pencha sur l'épaule du roi, qui la soutenait toujours,

192 UNE MAÎTRESSE DE LOUÎS XlH.

et celui-ci, en se retournant, effleura involontairement de ses lèvres les lèvres de Louise.

Marillac seul ne parut pas attendri de cette scène où la bonté du monarque éclatait si visiblement.

Quelques minutes après, tout le monde était remonté à cheval. Madame de Marillac, par l'ordre de Sa Majesté, reprenait la route du château, dans une bonne voilure de choix. On avait retrouvé les traces du cerf, le cor se faisait entendre de nouveau, et la chasse suivait son cours.

Jusqu'à ce jour, Louise, parfaite d'innocence, âme candide, sur laquelle glissaient en pure perte tous les discours embrouillés et empestés delà dame de Saint-Cernin, n'interprétait à mal la conduite de son mari qu'avec l'indulgence qui lui était naturelle. « Peut-être, se disait-elle, en est-il ainsi des premiers jours du mariage ; peut-être l'ai-je offensé sans le savoir. » Et lorsqu'il se présentait à elle, soit au milieu d'une fête, soit dans une réunion, elle accueillait ses empressements en lui souriant, dans l'espoir qu'une explication allait s'ensuivre, et qu'il viendrait bientôt rompre la solitude qui régnait pour elle dans la maison nuptiale.

Voilà ce que ce matin encore pensait Louise. Mais, tout à l'heure, elle s'est trouvée en tète-à-tête avec mademoiselle de Chémerault. Celle-ci, curieuse et adroite, a su la forcer à des demi-confidences. En retour, la demoiselle a instruit la dame des devoirs respectifs de deux époux bien unis ; et Louise maintenant se croit méprisée, et sa fierté s'en irrite justement. Elle pense que Marillac ne l'a épousée que pour exploiter à son profit la protection dont le roi a bien voulu honorer la pauvre pensionnaire de la Visitation, et son cœur indigné vient de lui rendre dédain pour dédain.

Cependant la chasse continuait ; le cerf relancé apprêtait de l'ouvrage aux chasseurs. C'était, ainsi que l'avait prévu le roi, un de ces vieux routiers de la forêt, auxquels, à défaut de force et d'audace, la ruse et l'agilité ne man-

UNE CHASSE KO VA LE. — 1.A CABANE Du MiCIIEIlOS. IU3

quent pas. Satisfait d'avoir mis les chiens dans l'impossibilité de lui nuire pendant quelque temps, il s'était retiré dans une de ses enceintes, où ses biches n'avaient pas tardé à le rejoindre.

Là, au milieu de sa famille inquiète, alarmée, il se reposa. D'autres cerfs, frais et dispos, accoururent, comme pour s'enquérir des conséquences probables d'une poursuite qui les tenait tous en alerte, ou pour lui signaler les manœuvres de l'ennemi ; et, quand les aboiements des chiens eurent dispersé la troupe, par cet admirable instinct qui dirige cette race fuyante, par cette sublime et merveilleuse intelligence qui lui apprend à s'entr'aider, le gibier avait médité son plan de défense, aussi bien que les chasseurs leur nouveau plan d'attaque.

Précédés de leurs meutes recouplées , guidés par l'empreinte récente des pieds irréguliers de l'animal, les piqueurs arrivent et foulent l'enceinte, où toute trace a disparu sur ce sol tapissé par l'automne d'un lit épais de feuilles mortes. Le cerf, immobile, attentif, couché sous des buissons de houx, prolonge autant qu'il le peut son délassement; puis, découvert enlin, il part, il détale.

Suivi de Marillac et des autres, le roi, l'air plus animé, plus joyeux qu'à aucun autre instant de la, journée, réchauffé d'une nouvelle ardeur qui ne lui vient point seulement de son goût pour la chasse, a rejoint la bande des piqueurs. Il fait observer derechef les traces de la bète. Ce sont les mêmes ; c'est bien le cerf de meute qui, fatigué par deux heures de fuite, ne peut tarder à être forcé. Déjà sa course parait moins rapide et ses bonds moins impétueux. Les chiens, d'abord décontenancés au souvenir de leur affront à la ravine, les mouvements un peu enroidis par la fange séchéequi leur recouvre les jarrets, reprennent courage, et s'élancent avec une impétuosité croissante ; ils traversent à sa suite les routes , les seutiers, les clairières de la forêt, se rapprochent de plus en plus de leur proie, m o

et le pas pesant et régulier des chevaux résonne derrière eux.

Le cerf, après avoir tracé un long circuit, semble revenir à cette enceinte d'où on l'a dernièrement débusqué, comme s'il voulait mourir à l'endroit où il a goûté son dernier instant de plaisir, son dernier repos.

Tout à coup, au détour d'un taillis, les chiens s'arrêtent indécis. Le fouet des piqueurs, leurs cris, leurs houp ! houp! leurs 'velci rçvari les remettent sur la trace.

Cependant le roi de la meute, le souillard, magnifique chieu de Barbarie, à la robe blanche et soyeuse, au mu3eau tacheté de feu, beau chasseur, requérant, de haut nez et de grand cœur, s'obstine à ne plus guider ses compagnons dans cette voie. Ne pouvant le forcer de suivre, et le croyant épuisé, ou en folie, on le laisse aboyant aux buissons, en attendant qu'il rejoigne. Puis les cors résonnent de plus belle. Le cerf vient d'enfiler une large allée qui divise le taillis. Là, c'est plaisir que de le relancer; car en le serrant de près, on le va contraindre à déboucher ouvertement dans une petite plaine couverte seulement de bruyères, et où il sera facile à la troupe tout entière de se développer, de l'atteindre, et de l'abattre enfin à la vue de tous, au milieu des joyeuses fanfares.

En effet, à peine s'il paraît devoir courir dix minutes encore, tant il fuit avec mollesse : mais les chiens le poursuivent de môme, tournant sans cesse la tête en arrière. Ils semblent attendre, pour vaincre, le retour de .leur souillarde dont les aboiements isolés se font ouïr au loin et vont en se perdant.

Enfin, ranimés par les cris et le forhuage des piqueurs, les meutes reprennent franchement route, tandis que les chasseurs essayent de prolonger la plaine pour dépasser le fuyard et le cerner. Celui-ci, après avoir quelque temps excité la poursuite, se redresse, secoue soudain sa faiblesse d'emprunt, et, en trois bonds traversant le champ

UNE CHASSE ItOYALE. — LA CABANE DU BUCIIEKON. 195

de bruyères, sautant par-dessus les haies et les barrières d'un enclos qui termine la plaine, il s'enfonce dans le bois avec rapidité, en défiant les chevaux, les chiens et les * hommes !

Ghacun resta ébahi.

« Monsieur de Marillac, dit le roi d'un ton moqueur, nous faites-vous donc aujourd'hui chasser des bêtes charmées? Certes, ce dix-cors a rajeuni en route. Voyons, messieurs, je parierais que les chiens ont pris le change et que nous sommes encore une fois dupes de mon vieux routier. »

On vérifia les traces, on chercha la connaissance du cerf. Ce n'était plus le même !

« Cependant, sire, dit Marillac, à la longueur de ses andou'iers, à sa paumure !.. . »

Le roi, étant de belle humeur, le laissa dire : mais Marillac se trouvait au bout de sa science, et se donnait au diable intérieurement de son double métier de veneur et de mari, se reconnaissant très-incapable dans celui qu'on lui faisait exercer, tandis qu'on lui interdisait l'autre, pour 1 quel il commençait à se sentir quelque penchant. Cependant il en voulait venir à son honneur, et ne point entièrement échouer dans sa première chasse, sous les yeux de toute la cour.

« Le brave chien greffier resté là-bas, près du taillis, poursuivit-il, nous remettra facilement sur la voie.

— Oui, dit le roi, car lui seul ne s'est point trompé; il sait mieux son métier que vous le vôtre.

— C'est qu'il y est né, et qu'il l'exerce depuis longtemps, sire.

— C'est juste, » répondit Louis Xlll, qui, malgré son désir de se venger par des moqueries de ce mari assez maladroit pour se laisser surprendre auprès de sa femme, ne voulait pas cependant ridiculiser aux yeux de tous le choix qu'il avait fait d'un tel commandant de vénerie.

INE MA 1T H ESSE DE LOllS XIII.

Les chiens recouplés, abandonnant tout à fait le cerf faussement mis en route, on regagne les voies qu'on vient de quitter. Les aboiements du souiilard se font bienlôt entendre de nouveau, et servent de point de direction à la chevauchée.

« Voilà un chien, dit le roi, qui aura eu aujourd'hui tous les honneurs de la chasse; aussi je veux qu'il ait première et double part dans la curée, si curée il y a, ce dont il est permis de douter, n'est-il pas vrai, monsieur de Marillac? j»

Le cômmandant allait répondre, lorsqu'un jappement douloureux et prolongé frappe l'air; et les aboiements du pauvre souiilard n'arrivent que plus faibles et à de rares intervalles.

Le vieux cerf était d'abord demeuré non loin du taillis, où son jeune compagnon, trompant les piqueurs, avait pris sa place. Là, au milieu de hautes fougères, il se reposait, peu soucieux du seul ennemi qui lui restât, et s'apprètant en cas de besoin, lorsqu'il aurait réparé ses forces, à rendre à sou remplaçant le service qu'il en avait reçu.

Le souillant, en arrêt, le col ramassé, la tète basse, les yeux ardents, se tenait à distance, appelant à son aide la meute des greffiers; puis, quand le bruit de la chasse se perdit au loin, n'espérant plus de renforts, mais ne voulant point quitter son poste, il se coucha devant le cerf, les pattes étendues, prêt à l'attaque comme à la défense; et immobiles l'un et l'autre, se mesurant de l'œil, ils firent une trêve, en attendant la lutte nouvelle.

Après ce moment de repos, au bruit sourd que rendit la terre, tous deux se levèrent aux aguets, tous deux battant des flancs, l'un de crainte, l'autre d'espoir; et, tandis que le cerf, l'œil effaré, redressant l'oreille, prenait le vent pour juger de la direction du bruit, le souiilard, recommençant à sonner à la meute, retrouvant sa haine d'instinct, le poil

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