‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 23 sur 61 · UNE CHASSE ROYALE. — LA CABANE DU BUCHERON · texte numérisé non relu

UNE CHASSE ROYALE. — LA CABANE DU BUCHERON

C'est à ce baiser qu'il doit cette chaleur d'âme, ce bien- - être qui l'anime en ce moment ; c'est ce baiser, neutre cependant, négatif, car il ne fut ni donné ni reçu, qui a rendu l'activité à son sang et la sérénité à son esprit.

Louise se sent fière et heureuse de cette amitié, de cette protection royale qui, se montrant enfin ouvertement, ont éclaté pour elle deux fois dans la même journée, au milieu des femmes les plus illustres de la cour ; et déjà sa vanité charmée lui fait oublier les ennuis de son ménage.

Une collation avait été préparée au château. Toutes les dames y prirent part indistinctement; et. pour leur mieux prêcher l'oubli de l'étiquette, le roi voulut rester debout et les servir lui-même. Il avait assez souvent coutume d'en agir ainsi dans ses parties de chasse ou de campagne ; mais jamais on ne l'avait vu de si galante humeur.

En racontant les choses de la chasse, sa gaieté redoubla; Marillacen fit encore les frais ; et Louise, malgré elle, en éprouva une certaine gène. Quels que soient les torts de leurs maris, les femmes prennent toujours une partie de la responsabilité attachée au nom qu'elles portent.

Comme le roi, tout à son récit, s'égaye de plus belle aux dépens de son nouveau commandant de vénerie, un cor éloigné se fait entendre, puis se rapproche, et bientôt vingt autres cors y répondent , sonnant le retour, sonnant le triomphe, sonnant l'hallali! Les aboiements des meutes retentissent dans la plaine; les chasseurs débouchent de la forêt, décrivant un cercle , lançant avec ardeur leurs chevaux couverts de sueur et d'écume. Les fanfares éclatent au milieu des clameurs bruyantes poussées par des milliers de spectateurs, paysans, valets, soldats, accourus de tous côtés. Le roi et les dames se placent aux fenêtres; et tout à coup, épuisé, haletant, cerné de toutes parts, réduit aux abois, un cerf relancé, forcé, le vieux cerf lui-même, traversant une double haie de curieux qui hurlent de joie à ses oreilles, fait un dernier effort, et, les yeux hors de leur or-

bite, la langue pendante, les jambes roidies, secouant les chiens qui déjà le déchirent, se précipite dans la cour du château, comme dans son seul refuge; et là, à bout de forces, il s'arrête, et, la tête basse, tombe sur ses genoux en laissant échapper un cri plaintif de détresse.

Aussitôt Marillac, accablé par la fatigue, mais raffraichi par la victoire, entre à sa suite, ainsi que tout le reste des chasseurs : et les dames applaudissent à leur arrivée et à leur succès !

Le roi n'avait plus si bonne chance à poursuivre sa moquerie. H hocha la tête d'un air confondu.

« Vous devez une belle chandelle à saint Hubert, monsieur de Marillac, lui crin-t-il. Me ramener jusque dans les cours du château! ceci tient du prodige.

— Sire, répondit Marillac, c'était bien assez d'humiliations pour lui que vous nous ayez abandonné le soin de sa poursuite : il n'a pas voulu du moins mourir d'une autre main que de celle du roi.

— Bravement répliqué, monsieur. Mais, ajouta Louis XIII en clignant de l'œil, pour relever l'importance de ses paroles, comme s'il allait d'un mot renverser toute la gloire des chasseurs, est-ce bien notre cerf de meute?

— Ah! sire, ne le reconnaissez-vous pas à sa double paumure, à ses andouillers?...

— Il suffît, monsieur, nous allons voir ; mais il ne faut pas le faire attendre. »

Ces paroles avaient été échangées entre le roi et Marillac, tandis que l'un était encore au balcon de la galerie du château, et l'autre sur son cheval. Le roi descendit, et Marillac, faisant momentanément les fonctions de grand veneur, lui présenta le couteau de chasse, en cas qu'il voulut mettre lui-même le cerf à mort.

Louis XIII n'avait nulle répugnance pour ces sortes d'opérations; et, quoique, à vrai dire, le cerf n'ayant point été forcé par lui, il eût pu et dû se dispenser de cette

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triste besogne, y trouvant une secrète jouissance, il ne s'en défendit aucunement, et d'une main ferme enfonça le couteau dans le flanc de l'animal.

t Tout le monde admira la prestesse et la dextérité du maître dans ce cruel office : un murmure louangeur circula dans l'assemblée, même parmi les dames, qui, du balcon et des fenêtres du château, prêtaient toute leur attention à ce spectacle.

Restait à faire la part de chacun. Le chef des piqueurs détacha le pied gauche du cerf, le remit au lieutenant de vénerie en service, qui le passa à Marillac, lequel le présenta au roi, selon l'usage.

Louis XIII l'examina et dit :

« 11 a bien la connaissance. C'est de fait notre vieux cerf de meute ! »

Le maître piqueur eut pour lui la nappe du cerf, c'est-àdire sa peau. Puis vint le tour des chiens, qui firent bonne et large curée, au grand plaisir des assistants; après quoi, les dames descendirent dans les cours et se mêlèrent parmi les chasseurs, pour les féliciter.

« Ils ne dîneront donc pas que de soupe seulement, dit le roi. Recevez nos compliments, monsieur de Marillac; nous prendrons soin de vous dédommager des railleries que nous nous sommes permises à votre encontre. »

Le commandant de vénerie, surpris autant qu'enchanté de son succès, vida sa bourse dans celle du vieux piqueur.

« Vrai Dieu! ajouta Louis XIII, nous voulions ce matin parier notre couronne^ nous l'eussions donc perdue à ce jeu, et le roi de France aujourd'hui serait un Marillac, et non plus un Bourbon !

— Jamais royaume ne se serait si mal trouvé d'un changement, » répondit Marillac devenu courtisan.

Louis XIII, se penchant vers Louise, placée non loin de lui, et qu'enorgueillissait, quoi qu'elle en eut, le triomphe de son mari, lui dit à demi -voix : « Une couronne de

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comte suffira, je l'espère, pour nous acquitter de notre gageure ; et nous nous acquitterons bientôt, madame la comtesse. »

Louise regarda le roi avec l'expression du bonheur et de la reconnaissance.

Un singulier incident vint alors mettre dans une position assez ridicule les deux principaux acteurs de cette scène.

Selon l'usage encore, le maître piqueur s'avança révérencieusemcnt vers le commandant de la vénerie, et lui remit entre les mains la tête de cerf de la part de Sa Majesté. 11 s'agissait seulement de la préparer, et d'inscrire sur le massacre la date du jour et le nom de la forêt. Mais Marillac fut d'abord tenté de prendre cette offrande, faite à lui devant toute l'assemblée, pour une dernière et sanglante raillerie. Fort embarrassé de son altitude, et tenant toujours le bois de cerf entre ses mains, ému d'avance des quolibets qu'il présumait devoir pleuvoir sur lui à cette occasion, il regarda le roi ; leurs yeux se rencontrèrent : tous deux, aussi gênés l'un que l'autre, se troublèrent et se détournèrent aussitôt.

Ce fut là ce qui termina les fêtes et le cérémonial de la chasse. Un instant après, on sonnait le départ. Et la nuit venue, rentrée dans ses appartements du Louvre, Louise, malgré sa solitude, se laissant aller à de vaniteuses pensées, murmurait en s'endormant : « Comtesse ! »

une journée de loiise. 20.-

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