‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 24 sur 61 · LE MATIN · texte numérisé non relu

LE MATIN

Le roi tint parole. Dos deniers de l'épargne on racheta au comte de Maure la terre d'Àttichy, près Compiègne, qui depuis longtemps était dans la famille des Marillac, et, par brevet royal, elle fut érigée en comté. Pour donner à cette faveur un air de restitution, l'arrêt de séquestre rendu par la chambre de l'Arsenal contre les biens du maréchal fut annulé en partie, en faveur de son neveu ; et du domaine d'Olinville, tout ce qui n'avait pas été aliéné par celui-ci lui fit retour.

Louise de la Porte, comtesse de Marillac, dame d'Utichy et d'Olinville, avait-elle encore quelque chose à souhaiter? N'étaient-ils pas comblés, ces désirs de faste qui tourmentaient déjà sa jeune tête autrefois, lorsqu'à Tours, sur les bords de la Loire, fatiguée de sa société de vieux hobereaux et de son obscurité de province, elle ne rêvait que Paris et la cour?

Mais Louise avait derrière elle une tante qui lui répétait sans cesse que s'arrêter dans le chemin de la faveur, c'était s'exposer* à reculer, qu'en redoublant d'attentions et de prévenances auprès du roi, elle se trouvait en passe de lout obtenir.

L'occasion s'offrait de monter d'un degré de plus sur l'échelle de la fortune.

Le vieux marquis d'Humières, premier gentilhomme de la chambre par quartier, venait d'être disgracié.

M. le comte de Marillac resterait-il donc simple cominandant de la vénerie? non ! et le maître ne refuserait rien si l'on savait s'y prendre.

Sol iciter pour son mari qui la repoussait semblait à Louise une lâche action. Mais on lui faisait sentir que l'élévation de M. de Marillac pouvait seule faire la sienne ; que, s'ils vivaient séparés dans leur intérieur, comme bien d'autres ménages, qui n'en passaient pas moins pour des modèles de vertu conjugale, ils devaient du moins être unis sur la route de la fortune et marcher en s'y donnant la main.

Si elle gémissait des insultants procédés de M. de Marillac, on lui disait alors que, lui devant tout, richesses, honneurs, il reviendrait bientôt à elle.

Depuis quelque temps, la reine ne témoignait plus que de la froideur à Louise.

« Vous n'êtes point encore assez grande dame pour l'approcher souvent et vivre dans son intimité, » observait-on.

Mademoiselle d'Hautefort, mademoiselle de Guise, et d'autres, affectaient de s'éloigner de la nouvelle comtesse.

« Elles sont fières de leur rang à la cour, et jalouses de votre jeunesse et de votre beauté, répétaient les mêmes voix ; il faut les humilier en devenant plus même que leur égale ! »

Louise a dix-huit ans ; le souvenir de son premier amour s'est de plus en plus effacé au milieu de ce mouvement de vie nouvelle qui l'occupe et des sentiments étranges qui l'agitent au jourd'hui. A son Age et dans un cœur de femme, les idées ambitieuses se développent facilement, quand elles ont pour but un intérêt de coquetterie ou de vanité. Elle se laissa persuader.

Le roi la venait toujours voir, et, quoiqu'il ne lui parlât

encore que d'amitié, il la contemplait parfois d'une façon singulière, lui caressant les cheveux, lui prenant la main, et un jour il y posa ses lèvres, ce qui mit Louise dans un grand embarras : car, par respect, elle dut aussitôt en faire autant d'un aîr humble. KUe baisa donc h main du roi, qui lui baisait la sienne, et à ce jeu, le diable allait se mettre de la partie, lorsque heureusement, l'angelus sonnant, Louis XIII rentra chez lui sur-le-champ en faisant le signe de la croix.

Se tromper plus longtemps sur le sentiment qui le dirigeait devenait difficile à madame de Marillac.

« C'est peut-être là, se disait-elle, ce qu'on appelle l'amitié des rois ! » Puis, s'occupant de toilette, souriant à sa beauté comme à sa fortune, innocente encore assez pour ne pas trop s'alarmer, elle ne voyait que l'éclat qui l'entourait, oubliant le sort de mademoiselle de la Fayette, et ne se souvenant que de sa vertu !

Pour la première fois alors, elle en vint à se remémorer certains discours ambigus que madame de Saint-Cernin avait tenus quelques jours avant. Elle se rappela ces duchesses, ces grandes dames qui, sous les règnes précédents, gouvernaient les rois comme les rois gouvernaient la France !

« Presque reine ! » se dit-elle.

L'heure de la tentation était arrivée.

« Cependant, pensa-t-elle encore, ces anciennes amies de Louis, mesdemoiselles d'IIautefort et de la Fayette, elles n'étaient point mariées ! elles pouvaient se croire libres de disposer de leur cœur ! Mais moi ! »

11 n'y avait plus que Marillac entre Louise et le tentateur.

Pour éclaircir les doutes de sa conscience, elle sentit le besoin d'aller soumettre ses scrupules à quelque bon prêtre. Quant aux confesseurs de cour, elle les connaissait déjà trop bien pour se lier à eux.

Un matin, accompagnée de sa demoiselle de compagnie

et dune autre île ses femmes, la jeune comtesse se rendit auprès de Nanterre, au mont Valérien, lieu renommé poulies saints ermites qu'y avaient attirés les exemples pieux de l'illustre* recluse Guillemette Faussart et du vénérable Jean du Moussai, tous deux morts depuis peu en odeur de sainteté, et enterrés sur la montagne aux Trois Croix.

La cellule de Jean du Moussai était alors occupée par un saint homme, mais qui ne recevait point a confession. Sans vouloir connaître la cause des ennuis de Louise, il essaya de les adoucir et lui conseilla l'aumône, comme devant apporter un grand soulagement à son cœur.

Encouragée par lui, eUe osa, malgré une terreur puérile qui la prenait à l'aspect de la misère, aller de chaumière en chaumière pour y distribuer des secours.

A la dernière qu'elle visita, le tableau qui s'offrit à elle était plus fait encore pour exciter son admiration que sa pitié.

Entre quatre murailles presque nues, mais proprement blanchies à la chaux, ornées seulement de rameaux de buis, d'un Christ dans un cadre vermoulu et de quelques études de têtes dessinées par une main ferme et habile, était un vieillard centenaire, qui avait servi sous cinq rois de France. Assis devant un petit feu de sarment, costumé d une vieille casaque de soldat rapiécée, mais non trouée, et qu'il avait portée pour la première fois sous Henri III, immobile, et ses longues mains appuyées sur ses genoux osseux et vacillants, il grommelait quelques vieilles chansons de guerre, qu'il entremêlait de psaumes et de med culpâ.

Près de lui, de l'autre coté de latre, sur une étroite banquette, se tenaient serrés les uns contre les autres trois petits (mfants rougeauds, blondins, qui se regardaient en riant aux éclats; et n'interrompaient leur rire que pour manger de longues tartines de crème qu'ils tenaient à la main.

Une femme déjà âgée, mais alerte, à la taille courte, aux

hanches rebondies, à la physionomie vive encore, habillée d'étamine grossière, allait et venait dans la chambre, s'occupant du vieillard et des enfants et ne les quittant, sans cesser de veiller sur eux, que pour retourner à son rouet.

Cette femme n'avait là, devant elle, ni son père ni ses fds. Ce vieillard est son aïeul; ces trois petits blondins sont ses petits- enfants. Une génération manque ainsi entre eux ; le lien qui les a réunis s'est brisé, mais non détruit ; et tout cela n'a eu pour vivre que le travail de la pauvre veuve î Mais déjà un secours lui est arrivé, et, quand madame de Marillac s'offre de venir à son aide :

* Ma belle demoiselle, répond la bonne femme en faisant une profonde révérence, que Dieu vous conserve riche, puisque vous venez ainsi au-devant des pauvres gens* mais pour le moment la faim ne frappe plus à notre porte. Soyez néanmoins cent fois la bienvenue. Vous arrivez sans doute de Paris ou de Saint-Germain, n'est-il pas vrai? Moi aussi j'ai habité Paris, la grand' ville, et j'ai été à Saint-Germain voir diner le roi. Vous voilà presque en môme temps que le soleil dans nos pays ; et se lever bon matin pour faire des œuvres charitables, c'est quasiment commencer sa journée comme le bon Dieu lui-même. Sa bénédiction doit être avec vous; et la seule grâce que je vous demande, mon enfant, c'est de vous reposer un instant sous notre toit, pour nous . porter bonheur. »

Louise eut beau faire, il lui fallut s'asseoir, et la maîtresse du logis lui apporta bientôt d'un lait pur dans une petite sébile de bois.

« Oh ! ne me refusez pas, ma belle demoiselle, vous me feriez grand'peine. Je veux vous offrir quelque chose, pour pouvoir accepter de vous, si toutefois la faim revient frapper à la porte de céans. »

A cette condition, Louise consentit : elle s'approcha des enfants et les baisa, tout barbouillés qu'ils étaient. Kilo adressa ensuite la parole au vieillard ; mais celui-ci

répondit à peine, ta regarda en souriant, et fit son meâ culpâ.

« N'y prêtez point trop attention, mon enfant. À bon droit je l'appelle grand-père : c'est vous dire qu'il n'est plus jeune, et sa raison court parfois les champs. Ce que c'est que de nous ! Il me souvient de lui lorsque j'étais petite ; c'était un beau hallebardier de notre roi Henri III. Qu'il était fier et brave alors, avec ses chausses à bandes, son grand feutre à la gloriot ! II n'y avait point assez de place pour lui lorsqu'il marchait dans les rues de Paris. C'était M. du Train, marquis de l'Embarras ! Il ne pouvait voir une jolie fille sans taper du talon, ni se laver les mains dans la Seine sans éclabousser les quais. Maintenant, ma fine ! on ne le reconnaît plus qu'à son nom.

— Et c'est vous, dit Louise émue de compassion, qui prenez soin de lui, ainsi que de ces pauvres enfants?

— N'est-ce pas mon devoir ? Ce sont les fils de mon fils ; et lui, il est le père de mon père !

— Mais votre travail ne peut suffire à tant de besoins ! Ces enfants grandiront. Avez-vous donc quelque quartier de terre en propriété ?

— Nenni, ma belle demoiselle; mais naguère, lorsque défunt mon fils Je tailleur d'habits vivait (que Dieu et tous les saints du paradis le protègent ! dit la grosse femme en poussant un soupir), il gagnait pour nous tous. Nous étions alors de la noblesse de Cussy, la soupe et le bouilli. A sa mort, nous avons quasi passé dans celle de Firou-Martin, va te coucher, tusouperas demain.

— Mais enfin, bonne femme, dit la comtesse, pour que vous refusiez mes offres, faites de si bon cœur, quelqu'un est donc venu à votre secours ?

— Ne vous l'ai-je pas dit? Eh bien, après mon fils, il me restait mon fieu, mon nourrisson, un grand et beau gars que j'ai nourri de mon lait , et qui est colorieur d images saintes pour les églises. Depuis quelque temps

je ne le voyais plus ; le pauvre enfant avait des peines ! Cependant son métier allait bien ; fortune n'empêche pas chagrin.

— Non, dit Louise en faisant un retour sur elle-même.

— Avez-vous donc des peines aussi, ma noble demoiselle? reprit la grosse et excellente femme. Vous si jeune ! si belle ! Mais lui aussi était bien avenant ! Jeunesse et gentillesse, le malheur tombe sur tout ça ! Bon mouton que celui qui a été mordu par le loup, comme dit le pro-

k verbe. Mon pauvre fieu fut si bien mordu, qu'il en quitta Paris; nous ne le revîmes plus, et la misère nous vint.

— Il est donc revenu depuis? demanda Louise, avec une sorte d'intérêt instinctif.

— Nenni, mon enfant, et il ne reviendra peut-être jamais ! Il est si loin ! Un garçon du pays, qui l'avait vu souventes fois chez mon fils le tailleur, se trouva face à face avec lui, là-bas, du cêté de la province du Dauphinê, et lui conta notre gêne. 11 n'en fallut pas plus : il nous fit aussitôt passer une lettre, avec ce petit papier.

Elle tira le papier de son bahut, où il était soigneusement enveloppé dans cinq ou six enveloppes différentes, et le remettant à Louise : « Vous savez sans doute lire, ma belle demoiselle ; moi je ne suis qu'une pauvre femme. Mais lisez-le tout haut, pour vous et pour moi ; car ce m'est toujours une joie nouvelle de l'entendre, quoiqu'il me fasse toujours pleurer. »

Louise lut ce qui suit, non sans s'interrompre avec une violente émotion ; car dès la première ligne elle avait reconnu l'écriture et interrogé la signature.

« Par le présent acte, fait à Giers, près de Grenoble, province du Dauphinê, par-devant maître Girard, tabellion notaire, moi, Eustache Lesueur, peintre, j'autorise la femme veuve Madeleine Cormier, ma bonne mère nourrice, à faire vendre, à son bénéfice et profit, tous les meubles,

ustensiles, armes et objets d'art garnissant mon atelier, rue de la Harpe, à Paris, en face de celle de la Pareheminerie, n'en exceptant que mon esquisse du grand Raphaël Sanzio, les deux dessins de Michel-Ange, et mon tableau du Dominiquin, dont elle pourra disposer cependant, si la fin de cette année 1659 arrive sans qu'elle reçoive d'autres nouvelles de moi.

« Eumache Lksi ruh. a

a Hein! dit la dame Cormier, interrogeant Louise du regard et essuyant une larme : les anges du ciel valent -ils mieux que lui ?

— La lettre,., s'écria Louise en rendant le papier d'une main tremblante... la lettre qui accompagnait cet acte... ne l avez-vous pas ? »

Madeleine Cormier, toute surprise de ce vif mouvement d'intérêt, et ne l'attribuant pourtant qu'à l'admiration causée à la jeune dame par le noble trait de son fieii, alla chercher la lettre et la lui remit. Elle contenait ces mots :

« Pardon, bonne mère, si je suis parti sans vous revoir : je suis bien malheureux ! Je travaille avec ardeur, dans l'espoir de tout oublier, excepté mes amis et vous ; mais rien n'y peut. Mon seul bonheur aujourd'hui est dans la religion : aussi ai-je communié hier, espérant que mes peines en seraient adoucies. Non : car il y a toujours quelque chose qui se place entre Dieu et moi. Adieu.

« JV. B. Voici un acte ci-joint qui pourra vous tirer de l'état de gêne où vous vous trouvez. Ne craignez pas d'en faire usage. Je n'ai plus besoin de rien ; mes pinceaux me suffiront toujours. »

Louise avait le cœur comprimé pendant cette lecture ; toutefois elle n'y trouvait point ce qu'elle y avait cherché. Une peine profonde désolait Lesueur : quelle en élait la cause ? A quelle époque s'était-il éloigné de Paris ?

Klle adressa la première de ces questions à Madeleine Cormier, non sans hésiter et se troubler un peu ; celleci n'eut pas le loisir d'y répondre sur-le-champ. Louise lui parlait encore, qu'elle fit tout à coup de ses petites jambes trois bonds vers la cheminée, où le vieillard, toujours grommelant des chansons ou chantonnant des psaumes, venait avec son pied de faire rouler les sarments enflammés jusque sous sa chaise ; ils lui eussent brûlé les jambes, si elle ne fût arrivée à propos. Un des petits blondins, tombé de son banc à la renverse, avait une forte contusion à la tête, et la bonne femme, occupée *a faire reprendre l'équilibre au vieux soldat et à l'éloigner du feu, songeant en même temps à relever l'enfant, à lui frotter la tête, à le faire taire (il criait a fendre l'oreille), n'avait guère le loisir de choisir les expressions, et mêlait tout ensemble ses réponses à la jeune dame aux exclamations qu'elle adressait aux deux maladroits.

« Allons, taisez-vous, petit braillard!... Quelle est la cause de son chagrin, dites-vous, mon enfant?... Ça ne sera rien, mon p'tit nini, mon p'tit nono!... Oh ! tête d'oi- • sillon, tête folle ! chagrin d'amour dure un jour!... Aussi, mon père, vous n'êtes pas sage ; vous avez les jambes sèches comme des èchalas, ne plus ne moins, et vous les fourrez toujours dans le feu !

— Quoi! c'est une peine d'amour? demanda avec plus de fermeté Louise, résolue de tout éclaircir et enhardie par le bruit même qui se faisait dans la chambre.

— Oui, mon enfant, répondit la vieille en frottant toujours la tête de son petit -fils, et repoussant du pied le sarment dans l'être. Une amourette avec une coureuse... Du moins je ne vois que celle-là. Dans les mauvais

filets, le bon gibier. Aussi mon fieu s'en guérira facilement.

— Ma tante et M. de la Ghenave avaient donc raison, » pensa Louise. Et, reprenant un maintien plus froid et plus réservé : <r 11 n'importe, ma bonne femme, dit-elle à Madeleine Cormier ; jusqu'à ce que vous m'ayez revue, ne faites point usage de votre acte pour vendre les tableaux de M. Lesueur, je vous en prie. Me le promettez-vous?

— Hélas ! ma mignonne, il n'est plus temps. Le maître tailleur avait laissé des engagements à payer; de mon côté, les dettes étaient venues. Sans cela, jamais je n'aurais songé à livrer ses peintures, à ce pauvre ange, pas plus qu'à me faire juive. Mais le temps pressait : grande hâte, grand malheur ! » '

La jeune comtesse, cachant son émotion, et prenant aussitôt congé de sa nouvelle connaissance, alla derechef embrasser les trois petits marmots, à chacun desquels elle laissa pour adieu un écu d'or dans la main.

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