I.K MIDI
Apres le bal et la comédie, il n'avait été question, durant tout cet hiver, à Paris, que de lettres. CPiacun était en correspondance : on s'écrivait des lettres, on se demandait des lettres, on se promettait des lettres. Une lettre galamment tournée suffisait à la réputation d'un bel esprit. On disait : « Je vous écris une lettre dans ce moment; j'y travaille. » Trop heureux s'il n'en était pas du sujet de celte lettre comme de l'ode de Malherbe à M. le premier président de Verdun, sur la mort de sa femme, ode que le poète travailla tant, si bien et si longtemps, qu elle trouva le veuf inconsolable remarié, et sa seconde femme près d'accoucher.,
INE JOl'KiSÈE DE LOUISE.
Celui qui, dans ce genre, avait acquis le plus de renommée, et dont les lettres étaient citées comme modèle de beau langage, d'expressions mignardes et de ton de cour, c'était Voiture. On en faisait le plus grand cas dans la haute société des hôtels de Créqui et de Ventadour, surtout dans celle du fameux hôtel de Rambouillet, où se tenait le tribunal des précieuses, présidé par la grande Arthénice, pour juger les beaux esprits de l'époque.
Aussi Voiture était- il couru de tous : une lettre de lui mettait en faveur, dans un certain monde, à l'égal d'un titre accordé par le roi; et sa triple réputation de beau joueur, de grand poète et de chef des écrivains épistolaires, l'avait placé si haut, qu'il s'y était acquis un droit d'impertinence dont il usait largement, jusque dans les plus nobles maisons.
Il venait d'arriver d'Italie et de visiter Rome, après sa mission pour signifier au duc de Toscane la naissance du Dauphin. Ayant appris le mariage de Marillac et les heureux changements survenus dans sa fortune, il l'alla complimenter, le priant de le présenter à sa femme, dont il avait entendu vanter la charmante figure. Mais Marillac était • las des compliments de cette espèce; puis le temps lui manquait, disait-il ; on ne le trouvait plus que sur la roule d'Attichy à Olinville ou d'Olinville à Attichy, t' ujours par monts et par vaux, dans l'intérêt de ses affaires et de celles du roi.
Voiture résolut de se présenter lui-même.
La comtesse, à sou retour de Nanterre, retirée dans ses appartements, songeait aux dernières paroles de la mère Cormier, et s'attristait d'être forcée de mépriser Lesueur. fclle eût préféré avoir seule tous les torts. Qui pourrait-elle donc estimer dorénavant, si celui-là, si dévoué dans ses autres affections, si reconnaissant, si généreux, savait tromper aussi? A quelles paroles ajouter foi désormais, puisque celui-là savait mentir? Néanmoins
un doute secret combattait encore dans son âme en faveur du jeune peintre. Louise, avec une certaine facilité, avait ajouté for aux témoignages accusateurs de la Chenaye et de madame de Saint-Ccrniu contre lui; eh bien, aujourd'hui qu'une accusation de plus venait corroborer les deux autres, elle doutait.
L'orgueilleuse hésitait à penser qu'il eût mis ainsi en balance Louise de la Porte et Jeanne la Brabançonne !
Dans ce moment, M. de Voiture lui fut annoncé.
On lui en avait tant parlé! elle avait lu de ses lettres et en savait par cœur; malgré sa tracasserie d esprit, elle le reçut.
« Madame la comtesse, dit celui-ci en entrant, pardon $i je m'offre seul à vous; cependant tout est dans Tordre. M. de Voiture, introducteur des ambassadeurs chez Son Altesse Royale monseigneur le duc d'Orléans, a l'honneur de vous présenter le poëte Voiture, très-désireux de faire la connaissance de deux beaux yeux dont... »
Il allait poursuivre sa phrase préparée; mais, au relevé de sa troisième révérence d'entrée, avant examiné Louise plus attentivement, il se jeta en arrière, et, levant les bras, s'interrompit par une exclamation de surprise.
« Par le roi de cœur! je certifie, madame, que ce n'est point la première fois que j'ai le bonheur de jouir de votre vue ! Pardonnez à ma curiosité; n'avez-vous point dernièrement séjourné à Lyon?
— Je n'y ai jamais élé, monsieur.
— Cependant je vous y ai admirée, adorée... en peinture. En cherchant la beauté idéale, ce sont vos traits que le peintre a rencontrés; et la chose mérite que je vous la caconte.
« Il y a quelques semaines, poursuivit-il, un jeune homme, négligé dans ses vêtements, mais aux manières nobles, à la figure régulière, et qu'à son air taciturne on eût pris plutôt pour un amoureux au désespoir que pour
nu artiste en tournée, traversa Lyon sans se faire connaître. H y resta à peine trois jours. Un peintre de la ville venait de mourir, laissant à peine esquissé un tablean de sainte Ursule, commandé pour l'église de Saint-Nizier, et sur le prix duquel sa famille, dans la gêne, avait inutilement compté. Notre jeune homme prend les pinceaux du défunt, travaille nuit et jour, et en quarante-huit heures enfante un chef-d'œuvre! oui, madame la comtesse, un chefd'œuvre! A mon retour d'Italie, passant par Lyon , j'allai, comme les autres, voir cette sainte Ursule, car la foule y était; et je vous le jure, madame la comtesse, j'ai dit mes prières devant votre image! Je vous regarde, je me rappelle... je compare ! une ressemblance plus parfaite est impossible ! »
Voiture l'entretint encore quelque peu d'anecdotes sur les beaux esprits du temps, la félicita, la complimenta, lui proposa même de lui écrire une lettre ; mais il ne prolongea guère sa visjte, car Louise paraissait souffrante.
Dès qu'elle le vit dehors :
a Oh! mon Dieu! s'écria-t-ellc, veulent-ils donc tous que je l'aime encore? N'entendrai-je dans toutes les bouches que son éloge? Ce jeune peintre si bienfaisant, si malheureux, c'est lui ! Puis-je douter de son amour maintenant ? Et où était mon esprit d'aller s'imaginer que cette fille l'avait pu contraindre de s'exiler ainsi de Paris ! Non : mon mariage a tout fait ! en vain je voulais me tromper moi-même, pour me déguiser ma propre déloyauté ! C'est moi qui l'ai trahi, qui ai causé son désespoir ! Mais il n'est plus de remède ! cet amour eût été ma gloire, il serait ma honte aujourd'hui. 4e suis mariée ! »
Mariée ! Elle ^e dit alors tous les devoirs renfermés dans ce mot et se jura de les observer.
Par la crainte d'aimer encore Lesueur, elle s'efforça de justifier Marillac de tous les torts qu'on lui imputait ; elle se
dit que que sa soumission le désarmerait, s'il croyait avoir des raisons de la fuir comme il faisait.
Cependant n'avait-elle pas déjà assez compromis sa fierté? Vingt fois Louise lui avait souri, essayant de le retenir, lorsque, au début de leur mariage, il venait escorté de «es amis qu'il lui présentait. La sœur de M. de Marillac, la comtesse de Maure, en partie témoin de son abandon et de ses peines, en avait diî gourmander son frère. Et tout cela s'était pratiqué vainement et à la honte de Louise ? N'importe, aujourd'hui le péril presse ; il la presse des deux côtés à la fois ; il s'agit de son repos, de son honneur peut-être! elle ira le trouver s'il le faut, lui tout dire, lui tout avouer, et le prier à mains jointes de la dcfendre contre elle-même !
Sur-le-champ, elle manda une de ses femmes, et la chargea de s'informer où était le comte. Celle-ci sortit, et, un instant après, madame de Saint-Cernin arriva tout en émoi, comme si elle venait d'apprendre que sa nièce était devenue folle.
« Qu'y a-t-il donc, et que se passe-t-il ? *
— Je veux voir mon mari !
— Votre mari ?
— Je ne puis plus vivre ainsi, dit Louise d'un ton résolu ; il faut qu'il m'entende, qu'il s'explique. S'il croit avoir le droit deme mépriser, eh bien , qu'il vienne, qu'il m'accuse, je saurai me justifier peut-être ; mais du moins, dussé-je ne le point convaincre, je connaîtrai la cause de ses inépris et de son abandon.
— Eh ! ma chère enfant , de quoi allez-vous vous inquiéter, et quelles idées vous mettez-vous dans la tête aujourd'hui? iVétcs-vous pas heureuse?
— Non, je ne le suis point, répondit Louise, les yeux gros de larmes et avec une vivacité inaccoutumée.
— Que vous manque-t-il donc? les titres, les honneurs, pleuvent à volonté autour de vous. IN'ètes-vous point comtesse ? n'avez-vous point un carrosse, des valets, de riches
ameublements ? S'il vous reste ~à désirer quelque chose , voyons, parlez. Il est naturel à votre âge, dans votre position, honorée, comme vous l êtes, de l'amitié du roi, d'avoir quelques petits mouvements d'ambition : de cela nul ne saurait vous blâmer. C'est être ingrat envers la fortune que de n'en savoir point tirer parti ; mais, de ce côté, quel obstacle rencontrez-vous qui ne vienne de vous-même? Le roi vous a-t-il jamais refusé quelque chose? ou plutôt lui avezvous jamais rien demandé?
— Et que lui deinanderais-je, même aujourd'hui? le repos de l'âme, le bonheur, sont-ils des choses dont les rois, plus que les autres, puissent disposer? »
Madame de Saint-Cernin parut s'alarmer des discours de Louise et du ton qu'elle prenait.
« Le repos de l'âme ! dit-elle ; eh ! ma chère enfant , si votre âme est troublée, est-ce M. de Marillac qui lui rendra le calme?
— Pourquoi non? ne m'a-t-il pas juré protection, comme je lui ai juré fidélité?
— De la façon qu'il tient son serment, vous seriez presque dispensée du vôtre. C'est vous qui le protégez, et non lui qui vous protège.
— J'en suis heureuse, dit Louise; mais si le sort me favorise assez pour que je puisse lui être utile, s'il est satisfait des avantages que notre union lui a procurés, pourquoi ne le vois-je point, sinon au milieu de la foule ? pourquoi , si un léger mésentendu seul nous divise, ne cherche-t-it point à l'éclaircir? pourquoi, vous, ma tante, ne l'allez-vous point trouver pour prendre ma défense et le forcer de se i approcher de moi? Loin de là, tout ce qui m'entoure parait conspirer pour rendre cette réconciliation impossible ; vous-même comme les autres ; et je n'ose chercher à deviner ce qui se passe ici. Kh bien! ce que vous ne faites
• pas, et ce que vous devriez faire, je le ferai! 11 refuse de venir à moi, j'irai à lui : il le faut, je le veux !
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— Miséricorde ! nia nièce, est-ce que vous aimeriez votre mari? » s'écria madame de Saint-Cernin avec une affreuse ingénuité.
Louise la regarda-d'unair stupéfait.
« N'est-ce point mon devoir, madame ! Je vous le répèle, j'irai le voir ; j'y vais aller à l'instant même. 11 faudra bjen qu'il m'entende. Je me jetterai à ses pieds, et je le supplierai de nf aimer !
— Pauvre enfant ! lui dit la baronne en lui prenant la main, comme d'un air de pitié, vous ne voudrez donc jamais me comprendre ! Et vous m'accusez, moi qui ai fait tout pour votre bonheur! Ecoutez. »
Louise était au bout de sa fermeté : elle se rapprocha de sa tante avec soumission, appuya la téte sur sou épaule et la laissa parler.
« Voilà comme on se trouble l'esprit, lui dit la dame d'un ton de doux reproche. Il me faudrait donc, si je vous écoutais, aller supplier M. de Marillac de revenir à vous? Mais, ma fille, ne serait-ce point compromettre votre dignité ? Encore innocente, quoique épouse, vous ne savez pas ce que semble demander une jeune femme délaissée dès la nuit de ses noces, et qui vient ainsi d'autorité rappeler son mari à ses devoirs ! Non, Louise, je ne le pouvais faire, ni en votre nom ni au mien. La chose est impossible à quiconque se respecte! Vous voulez maintenant aller trouver M. de Marillac, dites-vous? allez-y, Louise ! et pour prix de cette belle démarche d'une femme qui vient demander pardon d'une offense faite à elle, on vous dira qu'il est absent de chez lui, qu'il en est absent le jour, qu'il en est absent la nuit; que la nuit, il la passe en société de MM. de Saint-Preuil, de Voilure, de Rieux, à remuer des cartes et de l'or, peut-être moins encore préoccupé de la passion du jeu que du soin de fuir le toit conjugal !
— 11 me hait donc ! dit la comtesse en relevant la tète et eu fixant son œil interrogateur sur celui de sa tante.
— Non, Louise, niais il en aime une autre ! »
Kt, après ce grand coup donné, elle s arrêta pour laisser au désespoir de sa nièce le temps d'éclater. Ne remarquant sur ses traits d'autre altération que les signes de la surprise, elle continua :
« C'est auprès de cette autre qu'il passe ses journées, tandis qu'on le croit sur la route d'Olinville ou d'Attiehy : et ne pensez pas qu'ici il y ait matière à doute.
— Oh ! interrompit Louise, il est si cruel ^le croire trop légèrement !
— Le fait est notoirement reconnu, vous dis-je; et, s'il faut nommer les masques, la dame en question est la marquise de Bonneval. Vous seule, grâce à moi, l'ignoriez. Voilà, ma nièce, d'où vient le mystère qui vous entoure.
— Il en aime une autre! Je le plains, murmura Louise, plutôt rêveuse que désolée. Mais pourquoi donc alors m'al il épousée? reprit-elle vivement.
— Par ambition sans doute, dit madame de Saint- Ccrniu.
— Par ambition? répéta Louise avec un sourire triste et mélancolique; oui, pour jouir des pompes delà cour, pour avoir des valets, un carrosse, des parures, pour se rapprocher du roi, n'est-il pas vrai? C'est cela! Oh! je le plains encore bien plus : la douleur qu'il aura causée à celle qu'il aime est réelle; et ce bonheur qu'il espérait, il ne l'aura point trouvé ! »
La jeune comtesse se jeta dans un fauteuil pour se livrer à ses pensées et n'entendit point les dernières exhortations de la dame de Saint-Cernin qui l'engageait à prendre courage et à se distraire.
Les nouveaux torts de Marillac, qui venaient de lui être révélés avec si peu de ménagements, n'avaient point ajouté à son indignation contre lui. 11 aimait, il était malheureux sans doute; leur situation avait quelque ressemblance
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lointaine, par laquelle Louise se sentait excitée à l'indulgence.
De plus, instruite par l'expérience, elle commençait à écouter d'une oreille déliante les discours de madame de Saint-Cernin. Ne pouvait-elle avoir intérêt à l'abuser sur son mari, connue autrefois sur Lesueur?
Cette lois, Louise ne suivra que les ordres de sa conscience. Si M. de Marillac aime ailleurs, eh bien, elle le plaindra sans l'accuser; elle attendra qu'il revienne à elle. La vertu est-elle autre chose qu'un sacrifice? Du moins, si quelque jour Lesueur s'inquiète de son sort, il pourra sans honte conserver dans son cœur ce reste d'amour qui y sera encore peut-être !
t lt SOIR
Le roi vint à son heure accoutumée; c'était le soir, lorsqu'il quittait le cardinal. Une petite porte dérobée le conduisait alors, par un long couloir, de son appartement dans celui de la comtesse. Souvent, en arrivant, il y trouvait la baronne tenant compagnie à Louise, et il l'invitait à rester, ne se souciant pas toujours du tête-à-tête. Cette fois madame de Marillac était seule. Après avoir salué Louis XIII, mais sans presque lui adresser ses félicitations ordinaires :
« Votre Majesté veut-elle, lui demanda la comtesse, que je fasse avertir madame ma tante ? Parfois le roi a paru prendre plaisir à son entretien.
- - Non, dit-il; à quoi bon? »
Pleine de sa préoccupation, sans songer même à s'informer des désirs de sou auguste visiteur, elle alla vers une armoire, l'ouvrit, en tira un jeu d'échecs, et le posa sur une
table, auprès de laquelle elle arrangea aussitôt deux fauteuils en face l'un de l'autre.
« Pas encore! madame, exclama le roi en riant; vous tUes grandement pressée de vous faire battre aujourd'hui '. J'aime à jouer avec vous, c'est vrai; car si je vous gagne, c'est de franc jeu : vous n'y mettez pas de complaisance comme les autres, du moins. Vous ne savez pas assez bien jouer pour cela. Mais, avant tout, nous avons à causer, et je suis aise de vous trouver seule. Votre tante, voyez -vous, c'est bon lorsque je suis dans mes accès de médisance : elle semble y prendre grand plaisir, et cela m'encourage. A cette heure, elle peut dormir. Il faut, madame, que vous me fassiez votre confession; et les confessions ne se font qu'à deux.
Louise le regarda d'un air étonné.
« Voyons, mon enfant, poursuivit-il en l'invitant par un signe à s'asseoir auprès de lui, sur un large siège bien moelleux, et à deux places, disposé devant la cheminée, dites-moi d'abord quelle idée vous a conduite dès la fraîche matinée au mont Valérien.
— Quoi ! sire, vous savez déjà?
— Oui, Louiselte, je sais déjà que vous avez clé distribuer votre épargne à de pauvres paysans. Cela est trèsbien ; mais n'y avait il pas quelque galant caché dans une de es chaumières? »
Kl ce disant, il la regardait fixement entre les yeux, tout en paraissant n'en faire qu'un badinage. Mais, quoi qu'il en eut, il se troublait en la voyant rougir : car, s'il fallait mesurer la force de l'amour d'après la dose de jalousie que chacun possède, Louis XIII, à ce compte, eût passé pour être d'une complexion plus amoureuse encore que son père. Tout lui portait ombrage près de celle qu'il aimait, malgré la tournure platonique de ses affections : ce qui la ; sse croire facilement qu'il y avait à cet égard chez lui
plutôt timidité et dévotion que vraie continence; manque de santé et non pas de désirs.
u Un galant! dit Louise en se remettant; sire, je suis mariée.
— Oh! mariée !... » Et il reprit : « Cela n'empêche pas toujours. Je puis vous citer beaucoup de belles dames... très mariées... et qui n'en ont pas moins leurs galants : Madame de Rohan, madame de Clievreuse, la duchesse de Montbazon....
— La duchesse ! ah ! sire, c'est mal à vous de le penser : c'est une dame respectable.
— Comme les autres! comme madame h princesse aussi; et l'on pourrait aller plus haul, dit-il en inclinant sa tété d'un air humble. Ma s vous n'aimez pas à médire, je crois.
— Non, sire, et vous voyez que ma tante ne vous eut pas été inutile !
— Eh bien, qu'avez-vous fait, qu'avez-vous vu dans vos chaumières? C'est une belle chose que la bienfaisance ; je l'aurais assez aimée,., si je n'étais roi.
— .Mais, sire, ne la pratiquez-vous pas tous les jours?
— Oui.... à mon corps défendant. A la cour, chacun croit toujours qu'on lui doit plus qu'on ne lui donne, et, si par hasard mes bienfaits ne s'adressent point à des ingrats, c'est au cardinal qu i s tin vont d'abord faire leurs remerciments.
— C'est un grand tort.
— Non pas; c'est une grande adresse ! le cardinal peut donner plus que moi, lui; il a plus de pouvoir. Moi, je ne suis rien, que son très-humble serviteur et son secrétaire d'Étal, en cinquième, pour les signatures. »
Louise n'osa répondre; sur ces matières elle était toujours restée muette, autant par modestie et par prudence que par une juste appréciation de son ignorance sur ce qui touchait à la politique.
Le roi s'enfonça sur le siège double, s'y adossa, s'y mit à l'aise, croisa ses bras en paraissant réfléchir, et, après quelques instants de silence :
« C'est cela, dit-il, ennuyons- nous!... Quand une personne me plait, j'aime assez à m'ennuyer auprès d'elle, les pieds devant le feu. L'ennui sans bâillements est souvent une douce chose ! •
— Si c'est là votre meilleur passe-temps, lui dit la jolie comtesse, vous devriez avoir des gens en charge pour yous ennuyer, et non plus pour vous divertir. A quoi bon alors Marais et Langely, vos bouffons ?
— Vrai Dieu, madame, Marais et Langely s'acquittent très-bien parfois du soin de m'ennuyer; mais, quand ceuxlà s'en mêlent, ils m'ennuient trop ! Rien n'est déplaisant comme de s'attrister par l'endroit où l'on s'attend à rire. Au surplus, Louisette, vous ai-je raconté le dernier tour de Marais?
— N'est-ce point, sire, lorsqu'il dit, en votre présence, à MM. de Bautru et de Nogent : « Vous arrivez à propos, « messieurs, pour me seconder. Le roi n'est pas de belle « humeur; à moi seul je n'y pouvais rien, mais à nous trois' « nous ferons mieux : trois fous valent mieux qu'un î » ou quelque chose de semblable ?
— Non, répondit le roi; c'est Langely qui a dit cela, et c'est une impertinence dont je l'ai fait châtier : car le comte de Nogent en eut une grande tristesse pendant longtemps. Le lourde Marais est de plus fraîche date. Le drôle est parfois divertissant, et il a trouvé moyen dernièrement de se montrer bienfaisant comme vous, Louisette; mais à sa manière et à celle de mon cousin le cardinal, sans bourse délier. »
Le roi rit alors et se frotta les mains, enchanté d'avoir lancé un trait satirique contre son ministre; et il reprit l'historiette sur son bouffon Marais.
« On m'avait fait de mauvais rapports, dit-il, sur quel-
l'NE MAÎTRESSE DE LOUIS XIH.
ques musiciens de ma chapelle, qui s'enivraient, couraient les cabarets et les mauvais lieux, faisant ensuite tapage ln nuit, comme de hauts seigneurs de ma connaissance, et môme de ma parenté. Pour les en punir, je leur fis retrancher la moitié de leurs gages; ce qui les eût forcés peutêtre de mettre de l'eau dans leur vin et de coucher dans leur lit. Mais il y a trois jours, Marais, qui m'avait proposé une mascarade pour le petit coucher, ce dont je ne me souciais guère cependant, mêles amena fagottés de la bonne sorte; ils n'étaient qu'à demi vêtus, portant, celui-ci un pourpoint sans haut-de-chausses, celui-là un haut-dechausses sans pourpoint; et ils se mirent devant moi à croquer des noix en gambadant. Je commençais à me fâcher de cette escapade; mais l'enfant de la mère folle me riposta d'un grand sérieux : « Eh quoi donc ! sire, à qui Votre Mail jesté s'en prendra-t-elle, sinon à elle-même? Qui n'a que « moitié de sa rente ne peut s'habiller qu'à moitié, et man- « ger que d'un côté! » Cela me fit rire, et je les rétablis dans leur charge complète.
— Vous avez bien agi, sire, ainsi que Marais.
— Oh! j'aime mieux Marais que. Langely, dit le roi; mais j'aime encore mieux mon nain Geoffroy que ce couple de bouffons, parce qu'au moins, quand je le vois, je ne m'attends pas à rire. Au reste, reprit-il comme par réflexion, je crois bien que je ne les aime ni les uns ni les autres. C'est sotte chose que tout cela ! »
Il y eut un nouveau moment de silence; après quoi, Louis XI II regarda la comtesse d'un air de reproche et lui dit:
« Mais vous êtes bien discrète aujourd'hui, madame! N'avez-vous donc rien à me raconter à votre tour? Je suis en train de parler, moi, et je ne jouerai point aux échecs, quoi que vous en ayez! Voyons, ne me direz-vous point enfin quelque histoire sur ces chaumières que vous avez visitées? N'y avez-vous rien vu qui mérite d être rapporté?
— Pardon, sire. *
Et elle lui décrivit le spectacle qui l avait frappée à son entrée chez Madeleine Cormier; elle secoua même l'espèce d'alanguissement qui la tenait, pour lui représenter pins vivement l'action sublime de cette pauvre femme, qui seule avait soutenu du travail de ses mains son aïeul et ses petitsfils; elle passa rapidement sur le beau trait du jeune artiste, venu si généreusement au secours de cette famille ; mais elle ne put le taire néanmoins; et, comme elle attendait l'effet qu'aurait produit sur le roi le récit de ce double dévouement :
« C'est une belle chose que le travail! dit-il, sans autrement s'émouvoir. Les gens qui travaillent sont les plus heureux, i»
Et il partit de là pour énumérer tous les métiers qu'il savait faire, affirmant que, dût-il cesser d'être roi, il ne se trouverait nullement embarrassé pour vivre.
« Car, poursuivit il, je ne suis pas un méchant musicien, et je me crois assez bon peintre pour, au besoin, barbouiller des enseignes. Quant à ce qui concerne la vénerie, je gage, madame la comtesse, me montrer, le ças échéant , aussi bon commandant de meutes que M. de Marillac! Le blason, j'en serais professeur. Mais ce sont tous là des métiers nobles; et, vînt-on à me les interdire, je me tirerais encore d'affaire.
— Je n'en doute point, dit Louise; j'ai vu, sire, une arquebuse de votre façon, qui m'a semblé parfaitement belle.
— Ce n'est encore rien que cela! Je pourrais par moi-même in'équiper pour aller en chasse sur la terre et sur l'eau; car je sais faire des cornets à poudre, des lacets, des fdets, et bien d'autres choses! Pour les confitures, je défierais même votre mère abbesse de la Visitation : les dernières que j'ai faites ont été trouvées excellentes par tout le monde... quoique un peu brûlées. Si monsieur mon frère se connaît en simples, j'en sais plus que lui en jardinage, et j'espère
Digitiz
l NE MUTItKSSK |)K LOUIS XIII
vous faire manger bientôt de nies petits pois verts, Louisette. Savez-vous que l'année dernière j'ai eu la fantaisie de vivre un jour entier, sans que ce soit à la charge de mon trésor? j'y suis parvenu ! »
Et d'un air satisfait de lui-même, et baissa r.t la voix : «< J'ai fait vendre au marché, lui dit-il, une parlie de mes légumes, et de l'argent qui m'a fait retour, j'ai eu de quoi mener joyeuse vie vingt-quatre heures durant, aussi bien que le plus riche bourgeois de Paris ! »
Il regarda alors la comtesse d'un air triomphant , comme attendant ses félicitations; niais Louise, toujours distraite, et qui ne voyait pas bien où il y avait tant A se glorifier pour un roi de France d'avoir fait vendre des pois verts au marché, ne l'en congratula que médiocrement, ce qui le surprit.
« Mais qu'avez-vous donc, Louise? décidément vous êtes triste et maussade aujourd'hui! Vous quelquefois si gaie et si parlante, faut-il que l'ennui vous prenne, justement comme je me sens le cœur en joie et l'esprit à l'aise! Nous sommes encore au vendredi, et c'est mon jour de bonheur. Voyons, un gentille comtesse, ayez confiance et dites ce qui vous contrarie. Faut il que je vous en supplie?... »
En lui parlant ainsi, il se rapprochait d'elle, déroulait les boucles de ses cheveux et les caressait de la main.
Louise, essayant d'abord de prendre un air plus riant, se défendit contre les reproches du roi, l'assurant que rien ne l'attristait et ne la contrariait, sinon la crainte de lui déplaire; mais ses yeux démentaient ses paroles, et, le galant monarque la pressant toujours et se plaignant de sa réserve envers un ami, touchée du ton de bonté qu'il affectait alors :
« Eh bien, sire, lui dit-elle, en déguisant néanmoins la principale cause 'de ses ennuis, oui, quelque chose me peine, et ce n'est pas sans sujet.
— Qu'est-ce donc? lui demanda-t-il avec un vif mouve-
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ment de curiosité; de qui avez-vous à vous plaindre, Louisette?
— De M. de Marillac, sire ! »
Et elle fit un mouvement, comme si elle eût voulu au même instant rattraper les paroles qui venaient de lui échapper, comprenant, par un instinct secret de pudeur et de convenance, que, s'il lui était interdit de déplorer son abandon devant M. de Marillac, ce n'était pas non plus au roi quelle devait s'adresser pour se plaindre de son mari.
'< De M. de Marillac! dit Louis XIII en reprenant tout à coup un maintien grave et presque sévère. Qu'est-ce ? et qu'a-t-il osé?
— Osé! Rien, sire, répondit Louise étonnée.
— Et bien donc, qu'y a-t-il? Voyons! De quoi vous plaignez-vous enfin ?
— C'est que... c'est que.... » balbutia la jeune femme. Mais il fallait achever la phrase; la rougeur lui montait au front. Tandis qu'elle hésitait, le roi, lui tenant une de ses mains entre les siennes, semblait l'interroger plus vivement encore par ses regards que par ses paroles. Elle baissa la tête toute confuse, et reprit : « C'est que.... il ne m'aime pas.... assez ! »
Le roi sourit d'un air défiant.
« Pas assez ! . . . . Son amitié vous est donc bien précieuse } Moi, je crains, madame la comtesse, que vous ne l'aimiez vous-même plus qu'il ne convient ! .. plus du moins qu'il ne le mérite.
— Pourquoi cela, sire? »
Et, après avoir jeté sur le roi un coup d'œil furtif, elle reprit sa première attitude.
« Allons, dit celui-ci, je savais bien qu'il vous faudrait ce soir eu venir avec moi à une confession. Dites, quelles sont les plaintes que vous avez à faire contre ce M. de Marillac? Comment se conduit-il avec vous? Je veux le savoir; je le
m l!NE MAITRESSE DE LOUIS Xlfî.
veux entendez-vous, Louise? (Louise rougissait de plus en plus.) Aurait-il manqué au respect qu'il vous doit?
— «le le vois à peine, munnura-t-elle.
— Et où le voyez-vous? ajouta le roi, qui, par émotion de jalousie, commençait à se ressentir de son bégayement.
— Où le hasard me le fait rencontrer, là seulement!
— Ah! » fit Louis XIII. Et sa figure se rasséréna. Puis, d'une ypjg plus ferme : « Il ne vous a jamais parlé d'amour, n'est-il pas vrai? il vous a toujours laissée seule et abandonnée à vous-même, comme avant le mariage?
— Quoi ! vous savez ! » *
Et Louise porta à ses yeux la main qui lui restait libre, comme si la honte de son abandon devait retomber sur elle.
« Il n'a point voulu, dit le roi, manquer à ses engagements.
— Vous savez donc aussi, s'écria la jeune comtesse, en relevant la tête, qu'il en aime une autre? »
Le roi ne répondit que par une exclamation de surprise et de contentement.
< Quoi ! il en aime une autre! Vrai Dieu ! c'est bien!
- C'est bien ! répéta la comtesse interdite, attachant ses regards sur ceux de son interlocuteur.
— Oui, Louiselte! maintenant du moins vous pouvez, et à votre choix, sans nul remords et sans crainte, aimer comme avant ce prétendu mariage. Où serait le mal, puisqu'il vous en donne l'exemple? Par la messe ! êtes-vous si sotte que de vous croire engagée à un pareil mari? »
Chacun autour d'elle, et le roi lui-même, ne semblait-il pas prendre à tâche, en ee jour, d'encourager et de légitimer cet amour qui se réveillait dans son cœur? Mais de quel argument s'était servi le roi, dont elle n'eût triomphé d'avance? sa raison aurait-elle moins de force devant lui
que devant les perfides suggestions de madame do Saint - Cernin?
« J'ai promis devant Dieu d'aimer celui-là, » dit-elle.
Louis XIII sourit, prit un air paterne en regardant Louis*; avec une expression de douceur et de tendresse, et, l'attirant à lui, il la fit asseoir sur ses genoux, comme un père qui s'apprête à consoler son enfant.
« L'aimez-vous donc tant? lui dit-il.
— Je tâche! répondit-elle avec un soupir.
— Non, celui-là n'est pas digne de vous.... C'est moi qu'il faut aimer, Louise !
— Ah ! sire,if ecria-t-clle^ pourrais-je ne point vous aimer sans être, à mes propres yeux, une ingrate, digne du mépris de tous? m'est-il donné d'oublier jamais que je n'é tais qu'une pauvre orpheline, la fille d'un de vos ennemis, et que vous avez été pour moi plus qu'un pére? Aussi dévouerais-je volontiers ma vie pour vous prouver combien ma reconnaissance et mon amitié vous sont acquises à toujours ! »
Il la contempla quelque temps sans rien dire, admirant la naïve gracieuseté de son visage, son col élégant,, ses formes jeunes et attrayantes, et l'attitude virginale qu'elle gardait, même entre ses bras.
« Il faut m'aimrr comme je vous aime, Louise. » Et, la . pressant avec vivacité contre sa poitrine : « Oh! c'est que je vous aime bien, moi ! »
Louise ne redoutait rien encore auprès de lui, tant elle avait une haute idée de sa vertu ! Enorgueillie d'avoir pu inspirer une telle amitié, elle sourit, et promenant légèrement ses mains sur la collerette du roi, dont elle paraissait examiner le riche point de Venise :
« M'aimez-vous autant que vous aimiez mademoiselle d'Hautefort? lui dit-elle, croyant l'embarrasser.
— Mille fois plus, Louise; mille fois plus! car elle ne m'aimait pas : elle ne sait et n'a jamais su que railler.
•250 irNK MAITRESSE DE LOUIS XIII.
— Alors, autant que notre bonne mademoiselle de la Fayette ! n'est-ce pas cela ?
— Non, Louise; ce n'est point encore cela. Je n'ai jamais éprouvé quelque chose de pareil qu'une seule fois! C'était dans une petite ville du Lyonnais, à un bal de bourgeois où je me montrai. Je vis là une jeune fille blonde, si blanche et si avenante, que j'y 'songeai toute la nuit, Llle se nommait Catherine Gau. Pour ne point me laisser le loisir d'en devenir amoureux, je lui fis donner dix mille écus, et on la maria sur-le-champ.
— Si elle n'a pas été malheureuse en mariage, c'est bien à vous, sire.
— Eh bien, Louise, poursuivit le roi, à qui son bégayement reprenait quelque peu, lorsque je vous vis.... au parloir.... avec mademoiselle de la Fayette, le jour où je vous troublai si fort en feignant un ton sévère.... et vous invitant à vous asseoir... vous le rappelez-vous ?
— Comme si ce jour était celui-ci, répondit la jeune femme, commençant à s'émouvoir, moins de ce que lui disait le roi que de ses paroles entrecoupées et de la façon dont il la regardait.
— Eh bien, depuis ce moment, je vous ai aimée ... comme j'avais aimé Catherine Gau!
— C'est donc pour cette cause que vous m'avez mariée aussi ! » s'écria Louise, en essayant de se lever.
Mais il la retint. Ses yeux s'animaient; ses bras, enlacés autour de la taille de Louise, se resserraient.
« Non, dit-il, restez!... il faut que vous m'entendiez. Depuis de trop longs jours. ... j'hésite à m'expliquer avec vous.... comme si la crainte me tenait devant un enfant.... et que je ne fusse pas le roi de France ! J'ai marié Catherine pour n'y plus prétendre.... Pouvais-je, sans me manquer à moi-même, lui donner accès dans ma cour.... et 1 admettre auprès de ma personne? C'eut donc été comme chambrière! De cela, fi!.... Mais vous, ne suis-je point parvenu à
l'NK JOl'HiNÊE DE LOITISK. 251
vous élever assez.... pour vous rapprocher de moi sans éveiller les soupçons? Je suis content de M. de Marillac; il sera premier gentilhomme; c'est résolu. Duc, s'il le faut, pour que vous soyez duchesse ! Je ferai pour vous autant que mon père a fait pour madame Gabrielle; je vous donnerai autant de richesses, autant d'honneurs et plus d'amour !...
— Sire, mon amitié.... interrompit Louise tremblante.
— D'amitié, point! dit-il; qu'en ferais-je? Le dernier de mes serviteurs peut m'en offrir autant . »
Le cœur de Louise battait avec force, et elle s'épouvantait en sentant celui du roi battre avec plus de violence encore.
. « Ce que j'ai éprouvé pour Catherine et ce que j'éprouve» pour vous, coiîlinua-t-il, c'est de l'amour.... Oui, Louise, de l'amour ! Et ce n'est point de l'amitié seulement que je vous demande. Vrai Dieu! le bel échange î
— Pardon! sire, dit Louise toute troublée, et en essuyant de ses deux mains son front couvert de sueur. Pardon ! j'ignore ce que je dois répondre. »
Il la pressa avec plus de force contre sa poitrine, rapprochant sa tête de la sienne, et lui baisant sa robe et ses cheveux.
« Dans mon royaume, l'amour fait le bonheur de chacun ; serai-je donc le seul qu'il n'aura pas rendu heureux ? Je veux l'être ! Le dernier de mes sujets a sa mie qu'il choie et qu'il caresse. Je veux avoir la mienne aussi; Louise, ce sera vous; n'y consentez-vous pas? Écoutez : le jour de cette chasse, dans cette cabane, ma bouche a rencontré la vôtre sans qu'aucun de nous l'ait cherché. Eh bien , cette fois, de votre plein vouloir, faites-moi cette bonne chance. Ce sera voire réponse ! *
Louise, pale et presque défaillante, hésita un moment : non que les idées d'ambition fussent revenues avec assez de forcé, ou que les brillantes promesses du monarque amou-
roux l'eussent éblouie au point de la faire choir du haut de ses courageuses résolutions; mais, dans son esprit fasciné par le vertige de la cour, un refus adressé au roi lui sem blait une révolte contre son autorité. Un jour plus tôt, e'ie eût succombé sans doute.
Déjà le roi approchait ses lèvres des siennes; par un effort soudain, rejetant sa tète en arrière, elle lui appuya fortement sa main sur la poitrine, et son bras étendu maintint la distance.
« Je vous aimerais, lui dit-elle alors avec fermeté, que je ne pourrais le confesser sans crime ; je suis mariée, sire, et mariée par vous!
— Par moi et pour moi ! s'écria Louis XIII dans remportement d'une passion qu'il ressentait pour la première fois avec cette violence. Ses genoux tremblaient, son visage était pourpre, et son bégayement redoublait. Si c'est là seulement ce qui vous retient rassurez votre conscience à l'égard de M. de Marillac; il vous fait quille de
toute fidélité.... car il sait que je vous aime : il le sait.... il le savait !
— Il le savait, Dieu juste! »
Ce cri fut poussé par Louise avec une telle énergie d'épouvante et d'indignation, que les transports d amour du roi en furent glacés tout à coup. Cessant de la retenir, il ne songea plus qu'à s'excuser timidement auprès de celte jeune fille exaspérée ; il accusa ses complices, rejetant sur eux, comme toutes les âmes faibles, l'odieux de la faute.
« Ponvais-je prévoir, ajouta-t-il, que vous ignoriez absolument les conditions de ce mariage? S'il en avait été autrement, vous aurais-je été choisir un mari tel que M. de Marillac, mal famé, libertin, capable d'en montrer à toute la noble (jarçaiUe du Marais? Comment donc alors, Louisette, expliquiez-vous sa conduite? fites-vous si ignorante
I NE JOURNÉE DE LOUISE. 2Tm
du mariage? et voire lanlo enfin no vous avait-elle pas fail pressentir ce qui devait en être de vous à moi ?
— Ma tante aussi ! » s'écria Louise.
Ses yeux étaient secs; mais les contractions de son visage peignaient assez le bouleversement de son Ame. Louis XIII en fut touché; il pensa qu'il fallait lui donner le temps de se remettre d'une surprise et d'une émotion si grandes; et, lorsqu'il se rapprocha d'elle pour essayer de la calmer quelque peu, Louise ne chercha pas à l'éviter : tant, dans son cœur, l'idée de cette double infamie avait éloigné toute autre idée! Elle parut même reconnaissante des soins qu'il paraissait charitablement avoir d'elle. H voulut appeler quelqu'un; elle s'y refusa, craignant de voir madame de Saint- Cernin paraître.
Dans ce moment, une petite toux sèche prit au roi,' qui porta son mouchoir à sa bouche, et l'en retira taché de sang.
« Ah! ali I dit-il, il est bon que je pense à moi, et que je fasse appeler mon médecin. Une autre fois, soyez plus raisonnable; avec tout ce tracas, vous me feriez mourir. Adieu, Louise, il se fait tard. Nous sommes restés ensemble longtemps ce soir. »
Alors il tendit sa main, qu'elle baisa, sans qu'il y mil obstacle ; puis il sortit en lui disant :
« Je vous laisse à vos réflexions, madame la comtesse ; .mais songez que je vous aime, et que je suis le roi.
— Lesueur! Lesueur ! s'écria Louise en tombant aussitôt à genoux; toi seul es donc pur ! loi seul as donc su aimer! et e'est toi que je voulais oublier ! Ah ! du moins, dans mon malheur, c'est là ma consolation. Non, cet homme n'est pas mon mari ! tous s'accordent à me le dire ; je le crois ! Kt maintenant, je puis t' aimer sans remords, mon Lesueur, n'aimer que toi ! Oh ! je le jure, ne dussé-je jamais te revoir, je resterai ta Louise'. »
Ses larmes coulèrent avec abondance, et la soulagèrent.
Agrandie, exaltée par la douleur, elle comprit enfin l'amont dans toute sa force. Ce ne fut plus désormais pour elle ce sentiment tiède et ingénu qui l'avait d'abord captivée; cette douce émotion qui ne donne qu'un bien être de pins aux cœurs heureux ! ce fut sa pensée de tous les instants, sa rêverie de toutes les heures, la cause de toutes ses joies et de toutes ses tristesses, sa force, sa vie, sa conscience'.
Ce que n'avait pu Lesueur, faisant valoir par lui-môme ses dons de jeunesse, de beauté, de talent et d'éloquence passionnée, son souvenir seul y suffit !
« Il avait raison, cet ermite, ce saint homme, se dit-elle, qui, ce matin, me recommanda l'aumône comme devant apporter un remède à mes ennuis. Si je n'étais point entrée dans celte chaumière, cette digne femme, sa nourrice, m'eût-elle parlé de lui? Ce jeune peintre, inconnu de M. de Voiture, ne m'eût inspiré qu'une idée de doute et d'hésitation; Lesueur ne se fût pas levé alors pour se placer entre moi et l'abîme, et j'étais perdue ! car seule, que pouvais-je faire? »
Elle disait vrai; mais la lutte n'était pas terminée.
Oh ! quelle position pour cette jeune fille, à peine sortie d'un asile de pureté et de candeur, de se trouver tout à coup transportée au milieu de tout ce que la nature humaine enfante de plus pervers! Contrainte de se méfier de ceuxlà même qui devaient le plus appeler et mériter ses respects, encore fascinée par les éblouissements de la cour, luttant contre ce qui d'abord l'a charmée, et, quand déjà les forces lui manquent, se résolvant à repousser ce vase empoisonné qu'on lui présente de toutes parts, auquel ses lèvres ont touché, et dont elle a par avance ressenti l'enivrement!
Avec sa seule innocence, Louise y eût succombé; mais l'amour est revenu, et le souvenir de Lesueur est là, qui protège encore l'honneur de Marillac!