‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 34 sur 61 · LE BAISER D'UNE REINE · texte numérisé non relu

LE BAISER D'UNE REINE

Repoussant avec force un* telle inculpation, mademoiselle de Chémerault rappela à la reine avec quelle ardeur elle lavait servie encore dernièrement, et mit en avant toutes les bonnes raisons qu'elle put trouver, comme preuve de son dévouement. Anne d'Autriche se laissa persuader, et lui donna sa main à baiser, en signe de réparation.

Il n'en était pas moins vrai qu'auprès d'elle, comme la Chenaye auprès du roi, mademoiselle de Chémerault, jeune, belle, spirituelle, jouait ce double rôle infâme que lui imposait le cardinal, comme prix de son établissement futur; et, pauvre et sans patrimoine, elle avait consenti par amour pour Cinq-Mars, qu'elle croyait déjà voir son époux.

Lorsque le roi arriva, mademoiselle d'Hautefort cacha avec vivacité la lettre dans la poche de sa robe, et se leva pour saluer Sa Majesté.

Louis XIII paraissait d'abord d'humeur assez grave et mélancolique. Après avoir parlé de la dévote promenade à Nanlerrc, il demanda à la reine quelles dames devaient l'accompagner: et, dès qu'il en eut vu la liste :

« Mais il en est que vous oubliez, ce me semble, » dit-il.

Et il nomma madame de Guéménée, madame de Montbazon.

« De celles-là, sire, reprit lareine, l une est à Paris, malade, et l'autre dans ses domaines de Bourgogne?

— El madame de Marillac? » dit le roi, en paraissant n'attacher qu'un faible intérêt à sa question.

La reine rougit, et, se redressant avec fierté : <r Qui donc m'obligerait à l'admettre sans cesse auprès de nia personne?

— Qui, madame? Certes, ce n'est pas moi : ce serait, j*' crois, une faible recommandation pour elle que la mienne. Est-ce donc parce que la comtesse est la femme d'un de mes bons serviteurs que vous en agissez ainsi avec elle?

— Non, sire, ce n'est point parce qu elle est la femme de

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M. de Mapillac : ce n'en pont être la raison ! dit ironiquement Anne d'Autriche.

— Je pense, répliqua le roi, que vous lui pourriez, dans ce jour de dévotion pour vous , faire un bon accueil; cela se doit.

— Puisque vous l'ordonnez, reprit la fille altière de Philippe 11, cela sera, sire. Pour vous complaire et vous prouver mon obéissance, je consens même à l'embrasser devant toute ma cour! Qu'exjgez-vous encore?

— Je n'exige rien, madame, dit le roi. Que m'importe, U moi? mais nepuis-je vous donner un avis que je crois juste, lorsque moi-même, tous les jours, je consens à en recevoir d'hommes nés mes sujets? »

Afin qu'on ne prtt croire qu'il était venu seulement dans cette intention de demander une invitation pour la comtesse, Louis XIII alla s'asseoir près delà belle d'Hautefort, après avoir engagé la reine à commencer sa toilette devant lui, ce qu'il permettait; et, tandis que mademoiselle Filandre, la première fille de chambre de Sa Majesté, la coiffait, il affecta des empressements auprès de son ancienne favorite.

Marie d'Hautefort, à qui l'on venait de faire sa leçon, ne repoussa pas cette fois, par des railleries, celui qu'elle voulait s'efforcer de ramener à ses pieds. Elle se montra gaie, d'humeur facile, et, plutôt excitée qu'intimidée parla présence de l'épouse, traita le roi avec cette légère privauté qu'il souffrait autrefois, le contraignant par ses propos et ses avances à s'occuper d'elle.

Le roi lui demanda alors, avec curiosité et à voix basse, ce que contenait ce billet qu'elle avait tant pris de soin de cacher lors de son arrivée.

Sur ce point, n'osant le satisfaire sans autorisation, elle s'en défendit en riant, déclarant ne plus s'en souvenir, et ne point savoir ce qu'il était devenu.

Louis XIII, lui indiquant la poche de sa robe :

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« Il est là, » dit-il.

Et comme elle refusait encore de le lui montrer, poussé par la curiosité, il fit un mouvement pour y porter la main. Mais elle se leva aussitôt, prit elle- même la lettre, et, l'agitant en l'air, s'enfuit dans une galerie contiguë à la chambre de la reine.

Le roi l'y poursuivit.

•< Est-elle du marquis de Gèvres? loi cria-t-il.

— Eh ! qui pense aujourd'hui au marquis de Gèvres?

— Montrez-la-moi donc; je veux la voir, je le veux î

— Nenni; vous savez, sire, répondit mademoiselle d'Hau- * tefort avec une révérence et en lui disputant toujours la lettre qu'il s'efforçait de saisir, qu'il a été, une fois pour toutes, convenu entre nous que votre volonté et autorité royales ne viendraient jamais se mêler à nos débats. »

Et, comme il insistait de plus en plus, finissant même par prendre un ton de fâcherie et de vivacité :

«r Vous la voulez voir, dit-elle en la cachant aussitôt dans le milieu de son corset; eh bien, pçenez-la donc vousmême ! »

Et elle s'avança bravement vers le roi.

Mais il ne fut pas assez osé ou assez désireux pour l'aller chercher là. Il resta interdit et cessa d'insister.

« Oh! le beau roi! le bel amoureuxl s'écria mademoiselle d'Hautefort en riant aux éclats. Voire, sire, on vous soupçonne à tort de bien des choses dont je vous crois vraiment incapable ! »

Lorsqu'ils retournèrent auprès de la reine, on venait de lui apporter le Dauphin; elle le présenta au roi, qui le baisa et partit.

Dès qu'il fut dehors :

« Eh bien, ma mie? demanda Anne d'Autriche.

— N'en étais-je pas sûre? Il n'a plus rien pour moi ! J'ai été aussi loin qu'une honnête fille puisse aller; mais, malgré

tous mes beaux semblants de coquetterie, il n'a point eu souci de mes bravades !

— C'est cela, dit l'épouse en laissant paraître sur ses traits contractés l'expression d'un amer dépit. Il n'a en tête que cette femme que je déteste ! N'est-elle pas parente du cardinal?

— On le dit, madame.

— Il ne lui manquait que cette parenté î Oh ! je me vengerai ! h Et, après avoir respiré d'une petite fiole de menteca pour se remettre : « Mademoiselle Filandre, ajouta la reine en s'adressant à sa femme de chambre, qui rentrait pour lui ajuster ses pendants d'oreilles,, transportez-vous chez madame de Mari I lac, et l'invitez, ou nom du roi et au mien, de se trouver aujourd'hui à la chapelle de sainte Geneviève de Nanterre. »

Deux heures après, la grande voiture d'apparat parlait du château vieux de Saint-Germain. Louis XIII et Anne d'Autriche s'y montraient l'un près de l'autre, ainsi que le jeune Dauphin, entre les bras de sa nourrice, la dame Amelin, et accompagné de sa gouvernante, madame de Lansac. Deux compagnies de gardes et de mousquetaires, commandées par Tréyille et par Guitaut, escortaient la voiture.

La petite église de Nanterre, consacrée à sainte Geneviève, et construite, dit la tradition, à la place même où se trouvait la maison de Sévère et de Géronce, parents de la sainte fille, était ce jour-là décorée avec recherche, et surornée encore par les riches parures des dames qui garnissaient le chœur de la chapelle. Les présents de la reine, consistant en linge, dentelles et argenterie, avaient été placés devant l'autel, sur une riche estrade, recouverte d'étofTes magnifiques, données quatorze ans auparavant par Henriette -Marie de France, reine d'Angleterre et sœur de Louis XIII. Les violons du roi, les musiciens des paroisses de Paris, qu'on distinguait à leurs collets de maroquin, mon-

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