RETOUR
autres leur donnent des dragées ! Comment ! ma noble demoiselle, vous connaissez mon fieu ! vous savez son nom ! C'est donc cela que, le jour où vous êtes venue dans cette chaumière, comme l'ange du Seigneur chez la pauvre Agar, vous aviez si grande hâte de voir sa lettre! et vous pleuriez en la lisant, que j'en étais honteuse de ne pas pleurer plus que vous!
— Quoi ! » dit Lesueur violemment agité.
Mais il ne put poursuivre, car il ne savait pas par quel nom interpeller Louise.
« Eh bien! garçon, reprit gaiement la dame Cormier, tu restes court comme l'âne de notre voisin ! Allons ! aux bienvenus les bonnes paroles! as-tu donc la langue morte? Dis quelque chose à mademoiselle.
— Mademoiselle!... » murmura Lesueur.
Louise jeta sur lui un regard empreint de tendresse et de regret; puis: % « Vous voilà donc enfin de retour, monsieur Lesueur? % lui dit-elle. Que votre absence a été longue! » Et se retournant vers la veuve Cormier : « N'est-il pas vrai, bonne mère ? mais vous devez être bien heureuse aujourd'hui !
— Ah ! tous les saints du paradis, en contemplant la face - du Christ ressuscité, ne sont pas plus heureux que moi, qui
en ce moment revois mon pauvre fîeu, mon enfant, mon sauveur après Dieu ! »
Et, pressant de ses deux grosses mains le visage du jeune homme, elle lui attirait la tète pour couvrir son front de baisers.
<< Voyons, Eustache, reprit la vieille; qui dit voyageur dit conteur, et je ne sais rien encore de ta route! Sainte Vierge ! cette belle enfant-là n'est pas de trop, puisque vous vous connaissez de loin ! elle entendra ton récit sans trop de déplaisir, j'en suis garant!... Mais voyez donc comme ils se regardent tous les deux ! ajouta la veuve Cormier en les examinant alternativement, la figure radieuse. Ils sein :
bleui vraiment tout honteux et quasi perclus d'aise! Ah! le beau couple que ça ferait! Mais il n'y faut point songer, n'est-Ce pas, Enstachn? la demoiselle a l'air trop accoutumée à la soie !
— Vous avez raison, ma mère, » dit Lesueur avec trouble.
Louise rougit et les battements de son cœur redoublèrent.
« A fille noble, homme d epée, continua la bonne vieille; noblesse avec roture vont de mauvaise allure ! Race croisée, race méprisée! disaient nos pères. Eh bien, c'est dommage! mais ne parlons plus de cela, fîeu, et commence tes histoires. Le moment est bon pour nous dégoiser ça à n'en pas perdre un mot; les trois petits tapageurs sont chez la voisine, et mon grand-père que voilà est dans son jour de silence. Depuis ce matin, vois-tu, il n'a parlé que pour les morts; il cause en dedans avec ses amis défunts. »
Et ce disant, elle préparait deux sièges de bois devant l'âtre qui brillait encore, jetait quelques sarments dans le feu, et reculait soigneusement son aïeul dans le coin de la cheminée, pour faire place, après lui avoir au préalable mis un gros chapelet de verre entre les mains, afin de l'occuper.
Excité par les questions pressantes de Louise, bientôt Lesueur surmonta sa trop vive émotion, et il raconta, sans suite, sans ordre, mais avec un accent parti de l'âme, ce qu'il avait vu, ce qu'il avait observé; ses ennuis dont il taisait la cause, mais que quelqu'un, là, devinait assez ; puis ses travaux, ses succès. Il passa toutefois sous silence son premier tableau fait a Lyon. Et Louise, en l'écoutant, s'oubliait et se sentait heureuse.
Pendant ce récit, la mère Cormier, debout derrière son fieii, appuyée de ses deux coudes sur le dossier de sa chaise, lui prêtait toute son attention et lui baisait les cheveux, interrompant ses caresses fréquentes des exclama -