‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 37 sur 61 · RETOUR · texte numérisé non relu

RETOUR

tions de : « Vierge divine! Pauvre enfant! Jésus, bon Dieu! Cher ange! »

Lorsqu'elle crut en avoir assez appris pour satisfaire à sa curiosité de mère, ne pouvant plus tenir en place, tant le mouvement lui était d'habitude et de nécessité, elle sortit de la chambre pour aller préparer de la crème, des œufs, et déterrer une bouteille d'un vin vieux de Surène, qu'elle avait en petite provision pour le vieillard. Les pauvres gens, surlout'quand ils ont souffert de la faim, pensent que c'est là pour eux une politesse indispensable vis-à-vis des hôtes qu'ils veulent accueillir honorablement, et que nul" ne saurait se refuser au plaisir de manger, dès que l'occasion s'en présente.

Restés seuls, en compagnie du soldat centenaire, les deux amants se tinrent d'abord muets l'un devant l'autre.

Lesueur redoutait de perdre ce vague espoir qui tout à coup venait de renaître en son cœur : ce mot de mademoi- ' selle, répété par sa mère Cormier, l'avait jeté dans un doute dont il ne voulait pas trop tôt sortir!

De son côté, Louise, comprenant ce qu'une explication pouvait amener entre eux d'amertume et de regrets, et déjà succombant à moitié sous de précédentes secousses, voulait, ne fût-ce que pour un instant, reprendre ses songes d'amour près de l'objet aimé.

lit tous deux, rapprochés, mais s'isolant par la rêverie, craignaient en se parlant de détruire le charme qu'ils éprouvaient à penser l'un à l'autre !

Cependant ils avaient tant à se dire !

Louise, la première, rompit ce silence. Ses souvenirs l'ont reportée vers les circonstances omises dans le récit du voyageur, et, relevant la tète, souriant en lui adressant un regard de tendresse :

« Vous ne nous avez pas parlé de votre Sainte Ursule, monsieur Lesueur.

— Quoi ! dit le jeune homme avec surprise, vous con naissez mon audace, et vous me la pardonnez ! J'ai forcé

UNE MAlTKEsSE HE LOUIS Xllï.

chacun d'adorer publiquement celle que je n'Osais plus honorer moi-même qu'en secret! Oh! ne m'accusez *pas! si votre image vint ainsi se placer là, sous mes pinceaux, c'est quelle était trop fortement empreinte dans ma tète et dans mon cœur ! Oh ! vous ne comprendrez point ce qui se passait en moi, lorsque, pour in'efforcer de vous oublier, je prenais mes crayons ! Saisi de vertige, les yeux attachés sur la toile blanche et nue, je la voyais tout à coup se colorer comme par magie; des nuances animées couraient sur ce tableau que mes pinceaux n'avaient pas encore effleuré ! Ces nuances se mélangeaient, s'arrêtaient d'elles-mêmes ! et votre figure alors saillissait du cadre, vivante, mobile, avec un regard qui parlait au mien ! et moi, doucement terrifié à cette apparition, je craignais de la faire s'évauouir en voulant la fixer! C'était du délire, de la folie! Oh! j'ai bien souffert ! »

Louise ne répondit point ; mais elle lui tendit sa main, qu'il saisit avec transport et qu'il garda longtemps entre les siennes. Cette confiance, cet abandon, le sourire de joie qui se peignait sur ses traits, lorsqu'elle écoutait l'expression de son amour, cette main qu elle livrait à ses caresses, tout ranimait, ressuscitait en lui les illusions détruites et le bonheur qu'il croyait perdu à jamais !

« Votre cœur serait-il libre encore? lui demanda-t-il enfin d'une voix étouffée et tremblante.

— Mon cœur?... oui... murmura Louise.

— Bonté céleste ! ce fatal mariage ne s'est donc pas accompli ?

— Ne m'interrogez pas! L'erreur est quelquefois si douce ! Espérez ; moi je tacherai d'oublier !

— D'oublier ! répéta Lesueur avec inquiétude.

— Plus tard je vous dirai mes peines.

— Nous nous reverrons donc, Louise?

— Pourquoi non ? Faut-il nous condamner de nouveau au supplice de l'absence ? La force nous manquerait peut-

ItfcTOt'K. 2»m

être. »; El, d'un lun presque joyeux elle acheva: u Mais nous u 'essayerons pas ! Vous serez mon guide, mon appui, mon consolateur !

— Ètes-vous donc malheureuse? s'écria Lesueur.

— Pas en ce moment, dit-elle avec un de ses doux sourires.

--Et quelle est la cause de vos chagrins ?. . .

— Vous la connaîtrez plus tard, vous dis-je, si je me sens le courage d'en parler. Mais, quoi qu'il arrive, ne cherchez pas par vous-même à la pénétrer. Vous me le promettez?

— Je le jure !

— Qu'il vous suffise de savoir que je n'ai jamais aimé qu'un homme au monde* que cet homme, je puis l'aimer sans remords, et que, de ce côté, je ne crains point de vous livrer mon secret î »

Le ciel s'était ouvert pour Lesueur! Il baigna de ses larmes la main de Louise.

« Eh bien, lui dit-il, ranimé, enthousiasmé, je ne désire plus rien ! Si le temps présent nous est fatal, d'autres jours nous sont réservés. Nous vivrons heureux, Louise ; je n'en veux plus douter : ce serait nier la justice de Dieu ! N'est-ce pas lui qui a pris soin aujourd'hui de nous rapprocher l'un de l'autre? Le hasard marche souvent dans les voies de la Providence : voilà ce que m'apprit mon vieux père. 11 avait raison ; et maintenant, je bénis comme une faveur du ciel le hasard qui nous a réunis ici ! maintenant je crois à l'avenir !

— L'avenir! répéta Louise; délions-nous-en: l'espérance trompe! Croyez-moi, faisons comme les vieilles gens qui se réjouissent avec leurs souvenirs! les miens m'ont été d'un grand secours ! » Et, d'un air de doux reproche . « Les vôtres sont-ils effacés déjà, monsieur? »

Alors ils en vinrent à parler de leur temps passé, en ne lui reconnaissant toutefois pour durée que celle de leurs

m UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII.

amours. Ils se rappelèrent le ballet de l'hôtel de ville, et Lesueur se justifia complètement de ses torts prétendus au sujet de la Polonaise; puis, cette lettre donnée aux Tuileries, le sac volé ; et Louise eut grandpeine à cacher sa violente émotion en apprenant là que Marillac avait été l'ami, le confident de Lesueur. Oh ! dans ce moment, pour tous les trésors du monde, elle n'eût pas voulu lui révéler le nom qu'elle portait, dans la crainte d'accabler ce malheureux, à la fois trahi par l'amour et par l'amitié ! et combien l'aversion vouée par elle à Marillac s'en augmenta !

Louise ne se remit de son trouble que lorsqu'ils se transportèrent au milieu des souvenirs si purs de la Visitation, dans l'allée des tilleuls, à la chapelle du couvent ; et ils s'entretinrent avec joie et reconnaissance de la bonne supérieure Angélique Lhuillier et de mademoiselle de la Fayette surtout.

En cet instant, à ce dernier nom plusieurs fois répété, le soldat centenaire s'agita sur son siège, se débarrassa de l'enveloppe de laine qui lui couvrait les pieds, et, laissant choir son chapelet de verre, il sortit tout à coup de l'espèce de léthargie où il était plongé.

« La Fayette? » répéta-t-il, comme sil appelait quelqu'un, ou qu'il cherchât à se ressouvenir.

Lesueur et Louise le regardèrent avec une sorte d'appréhension et d etonnement : complètement livrés l'un et l'autre au charme de se retrouver, de se revoir, ils avaient oublié que le vieillard existait là, près d'eux, triste contraste, qui à leurs mouvements jeunes et gracieux opposait sa froide immobilité, l'aspect de sa peau terreuse et livide à leur teint frais et animé, et semblait faire assister la mort à leurs entretiens d'amour î

Il ouvrit les yeux, remua les lèvres quelque temps, sans plus prononcer un mot ; et les muscles saillants de son visage se contractèrent comme s'il devait mâcher ses pa-

ltKTOM. 26*»

rôles avant que de les pouvoir rendre. Puis il articula distinctement, mais d une voix sourde et gutturale :

« Mademoiselle de la Fayette ! . . . maîtresse du roi ! . . . oh ! la dèhontée ! »

Ce nom avait lait impression sur le vieux soldat, et paraissait réveiller dans sa mémoire confuse l'idée d'un affront non mérité qu'il avait autrefois reçu. Non, certes, que la noble fille en fût cause; mais ce nom était celui de la favorite d'un roi; et ce titre de favorite ranimait le profond ressentiment de l'injustice commise envers lui depuis plus d'un demi-siècle peut-être !

Dans les brouillards de son cerveau délabré, confondant tout à la fois les règnes, les temps, les noms, donnant Gabrielle d'Estrées pour maîtresse à Charles IX, Diane de Poitiers à Henri IV, Marie Touchet à Henri H, après un vague murmure et des phrases tronquées, où tout cela se trouva pèle-mèle, et la bataille de Marignau à la suite de la Saint- Barthélehiy, il poursuivit :

« La duchesse de la Fayette... huguenote!... Vieille dagorneî... favorite de Henri III.... Catin ! J'ai été cassé des hallebardiers par elle !... pour ne lui pas avoir présenté l arme comme à la reine !... Pouah ! »

Le centenaire fit entendre quelques sons qui ressemblaient à un éclat de rire ; puis son front se couvrit soudain de plis larges et pressés. Il regarda aulour de lui, et, à la vue de Louise, ses yeux exprimèrent la colère.

« C'est pour ces visages-là qu'on écrase le peuple ! repritil ; mais le peuple les méprise ! Le mépris du peuple, c'est la malédiction de Dieu ! »

La mère Cormier arrivait en ce moment, la figure rayonnante : non-seulement elle avait préparé pour ses hôtes des œufs et de la crème, mais encore elle leur apportait, pour couronner l'œuvre, une assiette de pâtisserie.

t Alerte ! dit-elle en entrant ; aux plus pressés les bona morceaux !... J'ai trouvé dans le bourg.... »

20ti INE MAITKESSE DE LOUIS XIII.

Klle n'acheva pas, témoin quelle fut de l'accès du vieillard qui venait de se relever droit sur ses jambes ; ce qui pouvait lui préparer une chute mortelle.

Le premier mouvement de la bonne femme fut d'aller aussitôt à lui ; mais, les bras et les mains embarrassés par tous ses apprêts de festoyage, elle fit deux ou trois mouvements d'hésitation entre la table et la cheminée. Enfin , délivrée de sa charge, et courant vers son aïeul, elle le piil à bras-le-corps, le replaça sur sa chaise, le gronda :

« Voyez le libertin! ne voulait-il pas danser une pavane ! Allons, soyez sage, grand-père, ou je me plaindrai de vous à votre capitaine ! »

Et quand il se fut calmé à sa voix (car il était souple devant elle, et ne tarda même pas à reprendre ses chansonnettes et ses meâ ctdpd) , elle engagea les jeunes gens à faire honneur à la surprise ; mais ils y songeaient peu.

L'éclat du bonheur ne brillait plus sur la figure de Louise, que les folles divagations du vieillard avaient rappelée à ses angoisses du matin. Lesueur ne comprenait rien à la profonde tristesse qui venait de s'emparer d'elle soudainement, après ces instants si doux de confiance et d'amour, ou plutôt il l'attribuait à une impression de terreur causée par l'état de démence du centenaire.

Essayant encore, mais vainement, de sourire à Lesueur, lu jeune comtesse tenait ses yeirx attachés sur lui, quand tout à coup la poile de la chaumière s'ouvrit, et, suivie de la vieille demoiselle de compagnie, mademoiselle de Chémerault parut sur le seuil.

Un mot de leur part, un nom, un titre, et Lesueur se voyait aussitôt dépouillé de cette illusion qui venait de le rendre à l'espoir, au bonheur, à la vie !

Louise n'hésita pas: elle envuya de la tête et du regard mi rapide adieu à l'artiste, ainsi qu'à la dame Cormier, et, s'élançant vers mademoiselle de Chémerault, avant même que celle-ci l'eût pu reconnaître dans l'obscurité delà chambre,

UNE MIT A ECUTEN. - 267

la saisissant par le bras, elle l'entraîna vivement vers la voiture qui les attendait.

u Le roiDagobert quittait ses chiens plus poli ment, » dit la mère Cormier, eu jetant un coup d'œil de regret sur les préparatifs de son repas.

XX i

tNE KUIT A KCOUGX

Depuis trois jours, tandis que la reine tenait encore sa cour à Saint-Germain, Louis XIH, renfermé dans ses appartements du Louvre, s'y nourrissait de son humeur noire, rudoyant ses gens, et jusqu'au cardinal, qui, habile à profiter des dispositions du roi, lisant aussi bien que lui-même dans son propre cœur, depuis l'esclandre de Nanterre, guettait ces instants d'irritation pour le faire consentir à des mesures énergiques, nécessaires à l'exécution de ses projets.

Espérant survivre à son maître, il lui lit alors approuver et signer l'acte qui privait Anne d'Autriche de la régence, dans le cas où le roi viendrait à mourir avant la majorité de son fils. Par ce moyen, Richelieu, s'ouvrant une vaste carrière de puissance, entrevoyait l'instant où, possesseur du trône, sans l'occuper cependant, il pourrait marcher à son but d'un pas plus libre et plus ferme, et, débarrassé de son roi, créer enfin pour la France cette forte royauté qui devait échoir à Louis XIV. Mais c'était là un malade qui comptait sur l'héritage d'un autre malade. Tour l'achèvement de celte grande œuvre, la ruse et l'adresse devaient succéder

U.NE M.UT1ŒSSK l)E LOUIS XIII.

à la violence et au génie, le cardinal de Mazarin au cardinal de Richelieu.

Prenant encore son dépit et sa colère pour un redoublement d'amour, le roi ne songeait plus qu'à la possession de Louise. Non-seulement il la voulait sa maîtresse, mais sa maîtresse en titre, reconnue ! Sa haine pour Anne d'Autriche avait fait taire ses scrupules, et il méditait son bonheur comme une vengeance !

Par son ordre, la comtesse avait été habiter le château d Erouen, ancienne dépendance du domaine confisqué de Montmorency, dont Louis XH1 s'était réservé la jouissance viagère ; Chantilly et les autres biens du duc ayant été concédés, par grâce royale, à la famille de Condé. C'est à Écouen que Louise essaye d'oublier ses peines récentes, c'est laque le roi projette de la revoir avant peu et de la faire enfin consentir au sort brillant qu'il lui prépare. La Chenaye ne manque pas de raisons pourencourager son maître dans ces nouvelles idées, qui favorisent ses vues ambitieuses ; et, se défiant d'un retour de conscience ou d'une crise maladive qui pourrait tout remettre en question, il en hâte l'exécution avec ardeur cl sans relâche.

Un autre que le roi a vivement aussi ressenti l'affront fait à la comtesse : c'est Marillac ! Lorsqu'il commence à mesurer les conséquences de sa faute, il en sent l'énormité.

La voix d'une reine abusée a lancé l'anathème sur Louise. Manquera-t-il donc de gens à la cour pour le répéter/ Bientôt, jusque dans les rangs du peuple, des cris de haine s'élèveront contre cette femme, accusée d'avoir détourne, rompu cotte affection que Louis XIII devait à la mère de son fds î Déclarée parente du cardinal, manqueront-ils de lui imputer une part dans ces mesures terribles que celuici inspire au roi? Quoi! Louise vivra flétrie, détestée, et la faute de celui dont elle porte le nom retombera sanglante sur elle ! Cette idée s'agite avec violence dans son cœur. Elle y fait entrer le remords !

Page 1