UNE MUT A ÉCOUEN
De quel droit a-l-il, Uii, homme perdu de vices, disposé de la chaste existence de cette jeune fille, pour la jeter à la corruption des cours ? Devait-il se faire ainsi l'agent de sa ruine? l'arracher à un amour vrai qui sans doute eût suffi à son bonheur, et ne la revêtir de son nom que pour la conduire à la honte? Maintenant ses torts envers un ami, dont il a si cruellement trompé la confiance, dont il a déchiré le cœur en se jouant, lui apparaissent dans toute leur étendue, car lui aussi connaît le supplice d'un amour jaloux et malheureux .
Mais cet amour vient d'épurer son âme. Le danger de l'objet aimé y a fait vibrer des cordes jusque-là muettes. 11 était destiné à assurer la parte de Louise ; c'est là le rôle qu'il avait accepté. Ce rôle, il le rejette avec horreur! Il s'en choisit un autre, mission noble et grande, dont il se juge indigne, mais qu'il accomplira comme expiation. C'est de la protéger, de la sauver de l'infamie, s'il en est temps encore ; dût-il, dans celte nouvelle route qu'il vient de tracer devant lui, voir ses honneurs, ses titres, sa récente fortune, tomber plus rapidement encore qu'ils ne lui sont venus; dût-il voir, après l'accomplissement de sâ tâche, se relever pour lui cet échafaud que Richelieu lui tenait en garde !
Hier, le seul but de ses ardents désirs, c'était la satisfaction d'une passion violemment sentie ; aujourd'hui, ce qu'il, ambitionne avant tout, c'est l'estime de Louise pour ' lui, c'est l'estime du monde pour elle !
Le roi cependant se préparait à rendre inutile ce noble dévouement, et la chute de la comtesse semblait prochaine, inévitable.
Invité par le prince de Condé à l'une de ses chasses, m soir, Louis XIII allait quitter le Louvre pour Chantilly. La Chenaye était du voyage, et l'empressement qu'il mettait à en ordonner lui-même les apprêts disait assez que quelque
270 l'NE MAITRESSE DE LOUIS XÎII.
chose était 'sous jeu contre Louise : Écouon se trouvait à mi-route, sur leur passage.
Plus allègre que d'ordinaire, en excellente disposition de santé, le roi venait de demander son carrosse, lorsque le cardinal gratta à sa porte, du peigne dont il se frisait la moustache, et entra aussitôt.
Louis XI II parut décontenancé en le voyant ; mais Richelieu ne s'en aperçut pas ou feignit de ne s'en point apercevoir.
Il avait à lui soumettre une loi discutée dans le conseil étroit, et à laquelle il ne manquait plus que la signature royale.
C'était un édit contre l'adultère.
Le cardinal mit alors sous les yeux de Louis XIII une liasse contenant de longues considérations, que celui-ci parcourut, plutôt pour se donner un maintien et cacher le trouble peint sur sa figure, que pour en prendre réellement connaissance ; juger de l'adultère, lui qui en méditait un double !
* Que venez -vous me parler de telles affaires? reprit-il en se levant : il s'agit de ma chasse. » Et il fit appeler de Niert, premier valet de sa garde robe. ^
Celui-ci venu :
« Niert, lui dit le roi, comme s'il n'eût point été question d'autre chose avec le ministre, tu n'as point oublié de faire partir avec mes équipages une harde de mes chiens greffiers ; je ne sais point chasser sans eux. Tu feras met tre dans le carrosse mon arquebuse, l'arquebuse de ma façon : je la veux montrer à monsieur le prince. Fais aussi préparer des hameçons ; nous courrons sans doute le gibier autour des étangs de Comelles, et, si l'on se repose, je mo charge d'attraper de ces belles carpes que j'y ai vues. J'en veux rapporter quelques-unes à M. le cardinal, qui n'a jamais goûté de ma pèche. »
UNE M IT A KCOIJEN.
Et, se retournant vers ce dernier, lorsque dè Niert fut parti :
« Je ne signerai point ! lui dit-il. Je vais me mettre en chasse, et ne dois songer qu'à mon plaisir pour le soin de ma santé. Cela me porterait malheur d'apposer là ma signature. » Puis il ajouta d'un ton familier : « Tudieu ! mon cousin, la chose vaut la peine d'être examinée sérieusement/ Voulez-vous donc me faire décimer mon peuple? »
Richelieu ne répondit rien, et ne mit point en jeu cette volonté puissante à laquelle son maître ne savait pas résister. Il n'âvait voulu que lire dans la pensée du roi, et il y avait lu.
« Au revoir, mon cousin, dit Louis XHl en prenant congé de lui.
— Je souhaite à Voire Majesté un bon voyage et une bonne chasse. »
Le roi le regarda, comme s'il eût entrevu un sens ironique à cette dernière phrase. Mais la figure impassible du ministre, la grave révérence qu'il en reçut, le rassurèrent, et il monta aussitôt en voiture, suivi d une faible escorte de mousquetaires, commandés par Tréville.
Il avait indiqué Chantilly comme le but de sa course ; mais il tenait à peine la route depuis deux heures, qu'aux approches de Sarcelles il se plaignit d'une violente douleur au côté ; et, ne pouvant plus supporter la voiture, il fut forcé de s'arrêter dans ce dernier village pour y passer la nuit. Un riche bourgeois, qui avait là sa maison, la lui céda pour ce temps, et s'alla loger ailleurs.
Quand le roi fut couché, quand tout paraissait tranquille autour de lui, un grand mousquetaire, qui faisait sentinelle le long du mur de l'habitation, crut distinguer dans l'ombre deux hommes qui, par une petite porte de derrière, semblaient vouloir s'introduire dans l'enclos du bourgeois. Il courut à eux le pistolet au poing.
« Qui va là ?
— Que vous importe ? répondit l'un d'eux d'une voix brusque.
— Pourquoi voulez-vous entrer dans cet enclos?
Bien loin d'y vouloir entrer, nous en voulons sortir, dit l'autre.
— Bast ! reprit la sentinelle, sommes-nous ici pour nous faire des contes ?
— Faites venir votre capitaine, dit le premier.
— Vraiment ! vous vous donnerez bien la peine d'aller au-devant de lui, messeigneurs. Allons, oh! passez à l'inspection ; marchez en avant ! et vertudieu i si l'un de vous tourne la tête, songez que je lui signe de mon pistolet un passe-port pour l'autre monde.
— Nommons-nous, articula d'une voix basse et quelque peu émue le second, à qui il tardait de voir se terminer cette conversation dans laquelle un pistolet pouvait jouer le rôle d'interlocuteur.
— Allons, marchons, faquins !
— Insolent ! dit l'homme à la voix brusque en portant la main à son épée.
— Des armes ! » s'écria le mousquetaire.
Fort heureusement Tréville accourut alors au bruit.
« Comment! c'est vous, monsieur! dit-il en reconnaissant, grâce à un rayon de la lune, le moins brave des deux champions. Le roi est malade, et vous ne restez point auprès de lui !
— C'est par ordre même de Sa Majesté que j'ai quitté sa chambre.
— Et quel est votre compagnon, qui prend si bien soin de cacher sa figure sous son manteau ? »
L'interlocuteur se pencha à l'oreille du capitaine. « Un agent secret du cardinal-duc, dit-il.
— Passez, messieurs. »
Les deux inconnus allèrent détacher des chevaux qui, préparés pour eux, les attendaient à quelques pas de là,
UNE NUÏT A ÉCOUEN.
sous un petit massif d'arbres ; puis ils reprirent aussitôt la grande route, en se dirigeant vers Écouen au galop.
Louise venait de se coucher. La chambre qu'elle habitait était une salle basse, décorée d'une tapisserie de couleur sombre, et que masquaient en partie, d'un côté, deux grands lableaux assez distants l'un de l'autre, représentant le dernier duc de Montmorency, décapité à Toulouse, et la duchesse sa femme : celui-ci couvert de son armure, et sa longue épèe à la main ; celle-là dans un costume grave et sévère, tel qu'elle avait coutume d'en porter.
De l'autre côté, au-dessus de la cheminée, devant une glace haute -et large pour l'époque, car elle avait quatre pieds en tous sens, brûlait une petite lampe, qui jetait dans l'appartement sa lueur faible et douteuse. Des chaises à dossiers, à housses de velours d'un rouge foncé, frangé d'or, une table composée d'un seul cep de vigne, merveilleux par sa surface travaillée et polie, espèce de relique conservée depuis des siècles dans la famille des Montmorency ; un buffet de bois noir, ciselé, et à figures grotesques et saillantes; 9 \m? horloge à contre-poids, dont le mouvement monotone et régulier interrompait seul le silence qui régnait dans cette partie du château d*Écouen, tel était l'ameublement de la salle où Louise se préparait à goûter le sommeil.
Cependant, malgré la tristesse des objets qui l'environnaient, malgré ses peines récentes, de douces idées, de «. doux souvenirs venaient lui sourire et l'occuper.
Dans ce château d'Écouen, dans cette salle qui conservait encore les images des nobles Montmorency, c'était la chaumière de la mère Cormier, c'était le jeune artiste, c'étaient les chaises de bois et les grossiers escabeaux où tous deux ils se tenaient devant un feu de sarment, qui se représentaient à sa pensée.
Déjà le sommeil commençait à la gagner. Cette puissante faculté de l'âme, qui, lorsque nos sens dorment, évoquant
27 i UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII.
pour nous les tableaux d'une seconde vie, nous fait voir au dedans de nous-mêmes les images d'un monde à venir on d'un monde oublié, s'exerçait déjà pour elle, sans que sa veille eût entièrement cessé; et c'était encore Lesueur qui se présentait à ses yeux, plus beau, plus fidèle, plus intéressant que jamais 1
Au milieu de ces douces illusions sa nuit allait s'achever sans doute; Louise l'espérait, quand elle entendit tourner la porte placée au pied de son lit. On marche, on entre, elle regarde : c'est le roi !
Elle crut d'abord que son état de somnolence continuait, et qu'il n'arrivait là que comme un personnage de plus dans ses rêves. Elle se frotta les yeux, regarda de nouveau. C'était bien lui, le roi, le roi Louis XIII, avec cette même expression défigure qu'il semblait avoir conservée depuis l'instant où, la pressant violemment entre ses bras, il lui révélait la honte de son mari, et lui demandait ce baiser qu'elle n'avait point accordé, et dont cependant la reine l'avait si bien punie.
« N'ayez pas peur, Louise, dit-il ; c'est moi. »
Muette de saisissement, épouvantée, quand elle le vit refermer la porte sur lui et y mettre les verrous, s'élançant hors de son lit, les pieds et les bras nus, les cheveux en désordre, et les deux mains croisées sur sa poitrine, elle tomba suppliante, pouvant à peine murmurer :
« Que me voulez-vous? Grâce, sire!
— Je veux dépiter nos ennemis communs, dit Louis XIII avec un calme affecté ; je veux nous venger de la reine !
— De la reine ! Eh ! que puis-je contre elle?
— Vous pourrez tout ; car c'est vous, madame, qui serez la vraie reine ; vous en aurez la puissance, l'autre n'en conservera que I.» nom !
— Ah ! s'écria Louise en levant vers lui ses mains jointes, pardonnez-lui comme je lui pardonne ! C'est votre
UNE NITT A ÊCOUEN.
femme, sire; c'est ma souveraine; vous lui devez amour, comme je lui dois respect.
— Non, point de pardon ! dit le roi ; je veux que chacun connaisse que dans mon cœur elle est répudiée. »
Louise, interdite, restait dans sa même posture ; puis elle 1 amassa autour d'elle quelques vêtements, dont elle s enveloppa à la hâte.
« Ne comprenez-vous pas ce que je veux faire pour vous? poursuivit -il ; ne savez-vous point de quel prix est le pouvoir, et ce que vous vaudra l'honneur de régner sur moi? Vous et le cardinal, vous serez mes seuls guides: lui pour ma gloire et le bien de mon peuple ; vous, pour mon bonheur !
— Que faut-il donc pour vous rendre heureux? dit-elle en le regardant avec effroi.
— Marillac, vous ne l'ignorez plus, vous est un étranger ; la reine depuis longtemps a pris soin de briser nos liens ; elle a autrefois comploté contre moi avec le comte de Chalais ; je refusais d'y croire, j'y crois maintenant ! Nous sommes libres tous les deux, Louise. 11 faut que vous m'apparteniez, que vous m'apparteniez comme si un prêtre avait publiquement béni notre union ; il le faut !
— Jamais ! s'écria Louise ; non, vous n'aurez pas cette cruauté ! Lorsqu'un mépris injuste peut s'attacher à mon nom, laissez-moi du moins cette consolation de pouvoir m'estimer moi-même î
— Et qui oserait vous mépriser, madame, quand publiquement j'avouerai mon amour pour vous et vous reconnaîtrai pour la maîtresse de mes volontés ? »
Quoi qu'il eût de résolution de ne pas s'émouvoir, sa voix faiblissait : il se pencha vers Louise ; mais elle, se rejetant en arrière, se leva, et, pâle de terreur, parcourut la chambre, comme pour fuir, interrogea toutes les issues ; toutes avaient été fermées en dehors, à l'exception de celle par laquelle le roi venait d'entrer.
Digitiz
Alors, avec un mouvement désespéré, elle tomba de nouveau à ses genoux, le priant, avec des sanglots, de ne la point priver du seul bien dont elle ne lui fût pas redevable, de son honneur, et de reprendre tous les autres.
« Vous qui sembliez avoir pour moi une tendresse de père, lui dit-elle, ne détruisez pas dans mon cœur la reconnaissance qu'y ont fait naître vos bontés. Oh ! je ne vous aimerais plus, sire ; je vous détesterais ! »
Et les soupirs, les sanglots s'échappaient de sa bouche avec plus de force que les paroles.
Le roi la regarda, croisa les bras, et sembla prendre plaisir à la contempler au milieu de cet éclat de beauté que donnent les larmes et l'expression d'une noble douleur. S'interrompant bientôt dans son admiration, et d'une voix sévère :
« En aimez-vous donc un autre, pour refuser ainsi la puissance et les honneurs que je vous offre ? Si je le savais, malheur à vous, malheur à lui ! » Et sentant battre ses artères, il porta la main à son cœur, puis à son front, qui était brûlant. « Vous le voyez, madame, par ces refus obstines, vous risquez encore d'allumer mon sang et de faire revenir mes fièvres. Mais, je vous le déclare, je ne veux celte fois ni me troubler ni m'attendrir davantage. Ma résolution est prise : vous ne sortirez point d'ici que vous ne soyez à moi. Vrai Dieu ! suis-je le maître? Ignorez-vous maintenant que je vous aime, que je vous aime d'amour ? »
Et comme Louise, incapable alors d'articuler un mot, relevait vers lui son visage tout baigné de larmes :
« Vos pleurs ne servent de rien ! reprit-il, s'excitant luimême à cette dure inflexibilité qui parfois le prenait, et qu'il tenait de sa mère; des pleurs! j'en ai vu assez couler, et j'ai dû apprendre, dans mon métier de roi, à les voir sans faiblesse. À vous seule, vous en verseriez autant qu'il on a été répandu devant moi, lorsqu'à genoux aussi on me demandait la grAce du dernier Montmorency, que cette
UNE NUIT A ÉCOtŒN.
fois, comme l'autre, ce serait vainement! Ne veux-tu donc point de mon amour, Louise? Louise, ma bien-aimée, ma mie, ma Gabrielle ! »
Et, tremblant, balbutiant tour à tour des promesses, des reproches, des menaces, il la saisit, l'attire entre ses bras...
Dans ce moment s'élève un cri terrible, déchirant; on eût dit qu'il sortait de l'un des angles de la chambre.
Louis XNI tressaille, écoute, et, soutenant toujours serrée . contre sa poitrine cette jeune femme plus morte que vive, promène autour de lui un regard de crainte et de stupéfaction.
Le silence morne et glacé qui règne partout à cette heure de la nuit, la solitude d;ins laquelle il se trouve, les clartés changeantes de la lune, alors voilée par un nuage, et qui semblent courir en lueurs blafardes le long des tapisseries sombres; la lampe près de s'éteindre, crépitante, et dont les jets flambanls illuminent soudainement la vaste salle, pour la laisser aussitôt plongée dans une presque obscurité; le tintement lointain d une cloche , jusqu'au mouvement solennel et régulier de l'horloge, tout dispose ses esprits à des frayeurs superstitieuses.
Puis, les idées de plaisir qui 1 ont amené dans ce château d'Écouen, contrastant avec le souvenir du dernier possesseur de ce domaine, condamné par lui au supplice, ajoutent à l'impression de terreur dont il vient d'être assailli.
Alors, comme l'écho de deux voix confuses, mêlées à un bruit d'armes, arriva à son oreille; un gémissement sourd et prolongé se fit entendre.
Le roi laissa échapper de ses bras Louise, qui alla tomber inerte, sans connaissance, sur le plancher.
Agité d'horreur, il avance la main pour saisir la lampe, la lumière en jaillit, et tout à coup l ombre d'un guerrier couvert de son armure apparaît devant lui , avec un geste de menace. C'est Montmorency! Il ne le peut méconnaître ii la fierté de ses traits, à ce regard qui s'attache sur lui
27S . l'NE MAÎTRESSE DE LOUIS XIII.
avec une inconcevable fixité. Il recule ; une autre ombre, celle d une femme, à la figure mélancolique, évoquée aussi, vient à sa rencontre : c'est Marie des Ursins, l'inconsolable veuve du héros !
Tremblant, hâve, le cœur torturé d'angoisses , ne pensant plus guère à ses velléités d'amour et de vengeance, sans même jeter un dernier regard sur Louise gisante à ses pieds, chassé par l'épouvante, il s'enfuit de cette chambre; et comme il traversait un long corridor, en appelant d'une voix étouffée la Chenave à son aide, le fantôme dont il se croit poursuivi, s'acharnant sur sa trace, semble, sortant de dessous terre, se lever prés de lui.
«Montmorency! Montmorency! grâce!» s'écrie à son tour ce Louis le Juste, ou plutôt ce l ouis le Justicier, qui n'a jamais su faire grâce !
De la main, il toucha le spectre pour le repousser, et sa main en resta froide ; et lorsqu'il fut dehors , il la vit sanglante comme si toutes les blessures de sa victime se fussent rouvertes à son approche.
Sans détourner la tête, il franchit la grande cour du château d'Écouen,en désordre, courbé par l'effroi, ses cheveux se dressant sur son front. Mais des pas précipités retentissent derrière ses pas; il regagne à la hâte l'endroit où l'attendait sa monture, et, seul, sans songer p!us à celui qui l'avait accompagné dans cette excursion nocturne, il prend sa course, non par la grande route, mais au hasard, à travers un bois qui s'offre à lui !
Il s'y est à peine enfoncé, qu'il voit des lueurs errantes briller de tous côtés dans le lointain, blanchir les arbres, scintiller dans les taillis et serpenter dans les chemins. Le lourd galop d'un cheval se fait entendre encore à sa poursuite. H lui semble que, sous ce poids nouveau, la terre pousse des gémissements, et que les cailloux de la route deviennent poussière sons les pieds de bronze du coursierfantôme qu'un vent glacial précède comme un souffle de
I NE NUTT A ËGOITRN. 279
mort sorti de ses naseaux! Les nuages qui alors couvrent te ciel paraissent eux-mêmes fuira son approche, tant ils sont rapidement balayés à l'autre bout de l'horizon! Puis, au milieu des sifflements du vent dans le feuillage, et des clameurs sinistres des oiseaux de nuit, une voix presque éteinte et lamentable, se mêlant à tous ces bruits lugubres, lui crie :
« Sire! sire! c'est moi!
— Grâce! grâce! » répète le fugitif.
Le galop du cheval cessa de frapper la terre; mais le roi sentit aussitôt une vive douleur le saisir à la poitrine, sa respiration devint haletante et pénible. Il crut que le spectre, monté en croupe derrière lui, Y étouffait entre ses bras dé charnés!
Alors tout cessa. Les esprits lui revinrent, sa douleur s'affaiblit; il ne vit plus de cette terrible apparition que les mêmes clartés, qui couraient ( t se multipliaient sur sa propre route. Il reconnut enfin, à leur uniforme, ses grands mousquetaires, tous munis de flambeaux.
C'était Tréville, qui, chargé de veiller à la sûreté de son inaitre, et s étant bientôt aperçu que le compagnon inconnu de la Chenaye ne pouvait être que Louis XIII luimême, avait mis ses gens en campagne, dans la crainte que malheur n'advint au roi, s' aventurant seul, à cette heure, au milieu d'un pays où une mauvaise rencontre, une méprise, le pouvaient mettre en péril!
11 le reçut pâle et défaillant, regardant encore avec des mouvements d'horreur sa main tachée de sang, pouvant à peine articuler des mots sans suite; et , sur-le-champ, il le reconduisit à la maison du bourgeois.
Quant à la Chenaye, plusieurs hommes de l'escorte, qui se mirent en quête, le trouvèrent à quelque distance de là, sur la même route, assez grièvement blessé d'une forte contusion au front. Comme son cheval s'était abattu, c'est à sa chute seulement qu'on r.ttribua cette blessure, qui ne laissa
pas quo de le mettre en danger, et dont, toute sa vie, il conserva la cicatrice
l'AltKE I>F.S TILLELI S
Le roi garda longtemps le silence sur son aventure du chAteau d'Écouen, et lorsque son confident, remis enfin sur pied, essaya de lui persuader que tout n'avait pas été surnaturel dans cette affaire, qu'un homme avait Irouvé moyen de s'introduire jusqu'à la porte même de la chambre où il était alors avec Louise, et qu'après une lutte assez prolongée dans l'obscurité, cet homme seul l'avait frappé, lui la Chenaye, du pommeau de son épée, Louis XÏH refusa d'y croire; il s'obstina toujours à n'attribuer les terreurs et les empêchements de cette nuit qu'à l'oitfbre de Montmorency,
Les grands portraits du duc et de la duchesse n'existaient pas pour lui.
« Mais, lui disait la Chenaye, ce cri qui a tout d'abord troublé Votre Majesté et m'a fait accourir, l'épée haute, de la cour où je me tenais en ce moment, par discrétion, ce cri sinistre, qui donc l'a poussé?
— Montmorency ! répondait le roi.
— Qui donc m'a porté le coup qui m'a, sur l'instant, privé de la connaissance, et jeté bas dans ce couloir, d'où je ne me suis relevé qu'à l'approche de Votre Majesté?
— Montmorency! répétait le roi. Ne l'ai-je pas vu, vu de mes yeux, se dresser devant moi, lui, avec sa femme? Il n'a osé me frapper, moi, son maître! mais il s'en est pris à toi,
à toi, mon complice, qui venais afnsi, pour une œuvre de perdition, polluer son ancien asile. »
La Chenaye n'insista plus : il réfléchit que, s'il parvenait à prouver au roi qu'un inconnu, un malintentionné sans doute, avait réussi à tromper sa surveillance, à surprendre peut-être le secret de Sa Majesté, il n'en serait pas le bon marchand, et que tout pourrait bien retomber sur lui.
La vision d'Écouen, dont différents historiens ont parlé, sans s'arrêter à en rechercher la vraie cause, qu'ils attribuent seulement aux remords causés à Louis XIII par la fin tragique de Henri de Montmorency, n'en agit pas moins sur la superstitieuse faiblesse de son esprit. H résolut, par un dévot scrupule, d'en revenir à ses amours chastes et platoniques, et, le lendemain même de ce jour, il écrivit à Louise une lettre plutôt mystique que tendre, pour la rassurer sur l'avenir. Il y prenait à garantie la Vierge Marie, à laquelle il avait consacré son royaume et sa personne, que plus rien au monde ne le ferait se départir du respect qu'il avait toujours témoigné aux dames, et dont il devait à elle plus particulièrement l'hommage, à cause de sa grande vertu et courageuse résistance.
En réponse à ce message, la comtesse lui fit demander la permission de se retirer, pendant quelque temps, dans son ancien couvent de la Visitation. Loin de s'y opposer, il l'y encouragea, en la priant néanmoins de ne point trop prolonger son séjour au monastère.
Vous voilà donc enfin, Louise, retrempant votre âme dans les souvenirs paisibles de votre première jeunesse, entourée de compagnes dont vous enviez aujourd'hui la douce et candide ignorance du monde? car, si votre cœur est resté pur, il n'en a pas moins été déchiré, plutôt encore par les passions des autres que par les vôtres propres.
Vous voilà de nouveau près de cette bonne abbesse toujours indulgente et facile, près de cette vertueuse la Fayette, dont l'amitié protectrice et les sages conseils vous
UNE MAÎTRESSE DE LOUIS XïTî
(Missent été plus utiles encore au palais du Louvre que dans un cloître !
Sous cette même allée de tilleuls où Lesueur, conduit par la bonne supérieure et les sœurs surveillantes, avait naguère passé son inspection pour le choix d'un modèle, Louise et mademoiselle de la Fayette se promenaient un soir, en jouissant de la fraîcheur de la nuit et de la beauté d'un ciel étoilé.
Excepté elles, pour qui la règle disciplinaire se détendait de sa rigueur, tout dormait à la Visitation. Une conversation commencée à voix discrète les enchaînait dans ce lieu; et les confidences suivaient leur cours.
La comtesse avait fait part à son amie de ses projets de retraite indéfinie, et la recluse, par raison, par dévouement, peut-être même par les regrets que lui inspirait sa trop prompte et trop entière séparation du monde, essayait de l'en détourner.
« Mais, lui disait Louise, si je vous apprenais, si j'osais vous apprendre quels motifs m'ont fait fuir la cour et la présence du roi !
— Le roi vous aime, enfant; ne le sais-je point, ne l'ai-je point su avant vous? lui répondit la religieuse avec un sourire mélancolique. Mes regards n'étaient que trop habitués à pénétrer dans sa pensée, et la vanité ne m'a pas aveuglée jusqu'à me faire croire que ses dernières visites à ce couvent n'étaient que pour moi. » Puis, avec un soupir, elle ajouta : « C'est à votre tour de régner sur lui !
— Régner! dit Louise en baissant les yeux; Dieu m'en garde!
— Dieu vous en accorde la force et la volonté plutôt ! reprit la religieuse ; puisque le roi doit être sans cesse dominé par ce qui l'approche, n'est-ce point un noble devoir à remplir que de s'emparer de son esprit pour le mener au bien, pour lui inspirer ces douces vertus de paix et de mi-
séricorde qui, dans son cœur, sont trop souvent combattues , par dos idées de violence?
— De'cela vous pouviez vous sentir le courage, madame; vous connaissez si bien le langage de la persuasion ! Et puis, vous aimiez le roi, vous.
— Sans doute, j'ai pu l'aimer, » dit mademoiselle de la Fayette avec une légère altération de voix. Et, reprenant contenance, d'un ton plus en rapport avec l'habit qu'elL» portait, elle poursuivit : « Mais aussi saintement qu'une sœur peut aimer son frère.
— C'est cela, dit Louise ; il se contentait auprès de vous de cette amitié si pure. »
Mademoiselle de la fayette avait eu un dévouement trop absolu pour ne point souffrir secrètement de cette froide interprétation donnée à ses paroles.
« On peut aimer saintement, reprit-elle avec une imperceptible nuance de dépit, sans que le sentiment en soit moins vif. Mon attachement pour lui était sans bornes, et le sien y répondait : tout ce qu'il avait d'affection dans le cœur, sans que Dieu en fût l'objet, il le répandait sur moi.
— Oui, madame, oh ! j'en suis sûre, dit Louise en serrant les mains de son amie entre les siermes ; comment ne vous eût-il pas aimée, vénérée, vous le modèle de toutes les vertus? Mais le sentiment que vous lui inspiriez était pur et calme : il vous a toujours respectée du moins.
— Que veut dire ?. . . » Et, se rapprochant de Louise pour l'interroger du regard : « A-t-il donc oublié auprès de vous sa réserve habituelle?
— Oh ! madame !.. » Et un soupir de la comtesse répondit à un soupir de mademoiselle de la Fayette.
Les types de perfection sont des types menteurs. L'ancienne favorite, capable de sacrifices sublimes qui avaient été jusqu'à l'héroïsme, ne se sentit pas la force de comprimer un léger mouvement de vanité mondaine qui lui revint. Le cœur de la femme se réveilla sous la guimpe de la
28 i UNE MAITRESSE DE LOUIS Xïïî.
religieuse : elle tint à convaincre sa jeune rivale qu'elle aussi avait inspiré des désirs et n'avait pas été moins aimée
qu'elle..
'< Croyez-vous donc que je sois sortie victorieuse de la lutte sans avoir eu à combattre? Nous autres femmes, que serions-nous si Dieu ne nous avait donné cet instinct de pudeur qui fait noire sauvegarde ? Quel homme, lorsqu'il est fortement épris, n'a pas ses moments d'exigence? Mais de lui-même il revient à la raison, ou... on lui résiste!
— Ainsi ai-je fait, madame. ;
— Néanmoins veillez sur vous, Louise ; vous ne connaissez pas encore le roi. • Alors, entraînée à une confidence entière par le péril que pouvait courir sa jeune amie, peutêtre par un reste de sentiment vaniteux : « Savez-vous, lui dit-elle, qu'un jour, dans un instant de passion, comme en démence, il en oublia sa modestie ordinaire jusqu'à me supplier, avec des transports incroyables, de quitter le service de la reine, et de prendre un logement dans son château de Versailles, pour être toute à lui *? »
Et, croyant avoir épouvanté Louise par cette révélation, elle en attendit l'effet ; mais celle-ci, sans s'émouvoir aucunement, et d'un ton d'ingénuité :
« Ce n'est rien encore que cela, madame ! »
La recluse en resta confondue.
« Est- il venu, poursuivit la nouvelle favorite, la nuit, seul, lorsque vous étiez au lit, vous trouver au" milieu d'une obscurité presque complète, et parler en maître qui veut être obéi?
— Il n'eut osé I s'écria la sainte fille en se levant.
— Avec moi, madame, il l'osa. »
Et Louise cacha sa honte dans le sein de son amie.
1 Cessant d'être modeste, le roi avait pressé mademoiselle de la Fayette de consentir qu'il la mît à Versailles, pour y vivre sous s.s ordres et éirc toute à lui. (Mr'moire* de madame de Motteyille, t. I.)
« Quelle horreur! disait mademoiselle de la Fayette en la pressant affectueusement entre ses bras. J'admire combien ce roi si pieux respecte le serment qu'il me fit, le * jour de nos adieux, de n'en jamais aimer une autre ! Que Dieu le garde ! Je lui pardonne ; mais il a sur la conscience un énorme péché ! Et qui vous sauva d'un tel danger?
— Je ne sais, répondit Louise , j'étais tombée «ans connaissance, et ne me réveillai qu'entre les bras de madame ma tante. Mais mon sauveur, ce fut le remords qui le prit sans doute ; car lui-même m'encouragea à me retirer dans cette maison. Eh bien, maintenant, me conseillerez- vous encore de retourner à la cour? »
Mademoiselle de la Fayette médita longtemps sa réponse.
« Oui, Louise, dit-elle enfin, il faut y retourner. Nètesvous pas mariée? i
Louise frissonna, mais se tut: c'eût été trop d'humiliations pour elle.
La recluse leva les yeux d'un air d'inspiration : toutes les grandes et saintes idées de dévouement venaient de rentrer dans son cœur.
« Croyez-moi, ne vous condamnez pas à l'inutilité du cloître. Ce n'est point sans de secrets desseins, favorables aux vues de la Providence, ajout a-t-elle, que de pauvres filles telles que nous <ont le don de faire connaître . l'amour à de puissants monarques ; c'est parfois un moyen de salut pour eux et pour leurs peuples, que le ciel leur envoie ; c'est la douce intercession de la femme qui vient de son pied nu écraser la tète du serpent. Le serpent, mauvais conseiller, est auprès du roi, Louise ; il obsède son cœur, et y fait entrer la ruse, la rigueur et la défiance ; osez le lui disputer, pour le remplir seulement de douces affections et de pensées généreuses ! Le roi a pour vous, je n'en doute plus, autant d'amour qu'il en pourra jamais ressen-
l NE MAITRESSE DE LOUIS XIII.
tir *, votre empire sur lui eu sera plus fort, et peut-être 4 pourrez-vous réussir là où j'ai échoué !
— Mais la reine sait cet amour ; et comment me représenter devant elle ? dit la comtesse.
— - Eh bien, usez de votre pouvoir pour elle d'abord, H elle vous aimera comme elle m'a aimée après m'avoir crainte. N'hésitez pas : si le remords de sou action s 1 est* emparé de l'Ame du roi, vous n'en avez plus rien à redouter ; et Dieu veillera sur vous, quand ce sera pour une cause sainte et juste que vous agirez !
— Non, madame ; non, je ne puis, répondit Louise. Je ne me sens pas la résolution nécessaire pour accomplir les choses dont vous me parlez, et dont à peine ai-je l'idée. Voulez-vous que moi, ignorante du monde et de la cour/ qui ne sais encore que confusément ce qui s'y passe, j'aille, avec mon inexpérience et mon défaut de raison, me mêler à ces dangereux débats? Vous le pouvez, madame, car la force est en vous, mais non en moi ! Je ne sais plus qu'aimer et souffrir ! »
La nuit devenait froide; elles rentrèrent.
Le lendemain, vers la même heure, elles s'étaient de nouveâu attardées sous l'allée des tilleuls. Les*jours suivants, du haut dortoir de la Visitation, les sœurs surveillantes les y purent voir encore.
Enfin, Louise quitta le couvent, et se fit d'abord transporter à Saint-Germain. Une lettre, écrite par mademoiselle de la Fayette et adressée à la reine, l'y avait* précédée. Là, mademoiselle d'Hautefort vint la voir et remmena chez elle, où elle dut rester jusqu'au moment fixé par Anne d'Autriche elle-même pour une eitrevue.
Ce devait être ce même jour, à la deuxième heure de relevée.
Les événements allaient précipiter leur marche, et la suite de ce récit devra nécessairement se ressentir de leur rapidité.
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