XXI
l\ DÉJEUNER D'AMI».
Dans la grande galerie du château neuf, deux hommes, occupés aux travaux de peinture que Louis XIII faisait alors exécuter à Saint-Germain, causaient vivement à mi-voix, et parfois les rires du plus âgé des deux éclataient plus haut que ses paroles. C'étaient Simon Vouet, premier peintre du roi, et son élève, déjà passé maître, Eustache Lesueur.
« Tu as là une jolie connaissance, mon garçon ; je te conseille de t'en vanter, disait Simon Vouet. Oui, pardine, il est en faveur, il est premier gentilhomme, il est comte, et hien autre chose encore !
— Quoi ! -vraiment il est marié? répondait Lesueur. El sa femme, dites-vous?...
— Et sa femme aussi, interrompit Vouet avec un gros rire : elle est mariée, doublement mariée, du coté gauche et du côté droit î II ne faut pas que ce soit cela qui t'empêche de renouer avec lui. Tu crains qu'il ne soit devenu lier, dis-tu ! Bast ! il n'a pas tant de raison de l'être ! Le comte de Marillac te sera un bon protecteur, et madame la comtesse une bonne pratique ; si elle se met en têlc de se faire peindre, il lui faudra deux portraits au lieu d'un ! »
Il rit de nouveau ; et Lesueur, soit par déférence, soit entraîné par l'exemple de son patron, souriait à tous les * propos facétieux qu'il tenait sur madame de Marillac.
« Ce pauvre chevalier ! disait-il ; mais cela ne m'étonne qu'à moitié. 11 ne croyait à rien, pas même à l'amour !
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— Au diable l'amour ! répondit Vuuet. De ce côté, je suis de sa religion. Je n'y crois plus ! et les fumées qui partent d'une bonne rôtisserie me font tourner la tèle plus vite que la voix flûtée d une jolie donzelle.
— Sa femme est d une bonne maison, sans doute ? »
En faisant cette question, Lesueur ne soupçonnait pas que la réponse pouvait être un coup de foudre pour lui. Heureusement le vieux Simon n'était pas en état de l'instruire sous ce rapport.
« Ce sont toujours les bonnes maisons qui fournissent ce gibier-là à nos rois ; mais, en fait d'arbres généalogiques, je ne m'inquiète que de ceux qui s embranchent avec le mien ; et, comme la dame n'est sans doute ni une Vouet, ni une Bistournet, ni une Gandelu, peu m'importe ! »
Lesueur, après avoir réfléchi quelque temps à la singulière destinée de ce Marillac, son ami, autrefois si gai, si franc, le plaignant de la honte qui rejaillissait sur lui d'être le mari d'une pareille femme, écarta toutes ces idées de v ice et de dégradation, pour en revenir à la douce pensée de Louise.
m Si elle s'est confiée à moi avec tant d'abandon, se disait-il, c'est qu'elle est libre encore. Cet obstacle qui l'épouvante, cette barrière qui se place entre nous, c'est toujours la même. Elle est de sang noble! Eh bien, par mon travail je puis m'illustrer et m'enrichir ! Et s'il me faut la noblesse, je l'aurai, je l'achèterai, et même, sans la payer de ma fortune, une semblable récompense n'a-t-elle pas été parfois accordée à un grand peintre ? »
Se rappelant la haute faveur dont jouissait Marillac auprès du roi, il n'eut rien de plus pressé que de se faire indiquer la demeure du comte; non qu'il voulût déjà l'entretenir de ses projets, mais l'accueil qu'il allait recevoir de son ami lui apprendrait si, plus tard, il le trouverait dispose à le seconder. H y alla donc.
A sa vue, Marillac poussa un cri de surprise et presque de