UN DÉJEUNER D'AMIS
joie; mais une rapide pensée le calma aussitôt, et de l'air du plus grand embarras :
« C'est vous, Lesueur ! lui dit-il; que me voulez-vous? / — Excusez, monsieur le comte, répondit l'artiste décontenancé, je croyais trouver ici un ami, un ancien compagnon.... je le vois.... je me suis trompé. Adieu! »
11 allait s'éloigner; Marillac l'arrêta, et, lui tendant la main : •
« Non, Sudorius, de ce côté tu ne t'es point trompé; je t'aime toujours. Pardonne; jè m'attendais si peu à te voir, je te croyais en voyage.... bien loin.... à tous les diables [ Ma tête n'y était plus : j'ai tant de tourments ! »
Cette fois, la surprise de Lesueur cbangea d'objet. Retrouvant dans son cœur l'indulgence d'une ancienne amitié, il se rapprocha de lui, et, reprenant sa voix affectueuse :
<i Vous malheureux '. dit-il; je n'ai entendu parler cependant que de votre prospérité. Vous êtes riche aujourd'hui, en faveur?
— Oui, mon ami, et, par ma mère ! je donnerais pourtant ma richesse, mon titre de premier gentilhomme, pour n'être plus le comte de Marillac, mais simplement Eustache Lesueur. Oui, crois-moi, je troquerais sans hésiter mon sort contre ton sort, mon nom contre le tien !
— Et moi j'accepterais le marché, dit le jeune homme. Être riche ! être noble ! Que pouvez-vous désirer encore?
■ — Bah ! maître Sudorius, sont-ce là les maximes que vous avez recueillies en province? Eh bien, l'air de la cour a été plus favorable à ma vertu; car je n'y ai puisé, comme tu le vois, que des sentiments d'humilité. Tu me trouves bien changé, u'est-il pas vrai? En peut-il être autrement? Quand tu m'as quitté, j'étais pauvre, mais j'étais joueur; et ifesl-elle pas seule attrayante, cette fortune qu'on désire, qu'on espère, qu'on voit venir et s'échapper comme mu* mailre.se capricieuse? La mort avait prise de corps sur m 13
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moi, mais je la bravais, je l'oubliais ainsi que nies autres créanciers ! Je nie sentais fier de mon insouciance et de ma vie de plaisirs; car il y a\ait force et courage jusque dans mes folies. Enfin, ajouta t-il en baissant la tête et donnant à sa voix l'expression du regret, j'étais... garçon!... Mon ami, je ne suis plus rien de tout cela !
— Je le sais, lui dit Lesueur, et ce n'est pas la nouvelle
qui m'a le moins étonné.
— Ah! on t'a parlé de ma femme? répliqua le comte en l'étudiant attentivement du regard; et que t'en a-t-on appris?
— Mais.. . qu'elle est.... jolie, répondit l'artiste avec hésitation.
— Oui, mon ami, très-jolie. » Puis, après un soupir : u Tu serais de mon avis si tu la voyais, j'en suis sûr. » Et se reprenant: « Mais.... elle est loin; elle est.... à la campagne.... pour longtemps encore, j'espère.... l'air de la cour ne lui valait rien. Tiens, crois-moi, arrière ce sujet ! aujourd'hui du moins qu'il n'en soit pas question; livrons-nous au plaisir de nous revoir et de nous serrer la main ! Tu n'as point déjeuné ? Holà ! Monseigneur ! ù
Le page accourut, et disposa sur une petite table ù roulettes un service en vaisselle d'argent, des verres de cristal, de petits bouquets de sauge et de pimprenelle, pour réveiller au besoin la saveur du nectar; puis il servit.
D'abord le jeune peintre ouvrit de grands yeux, à la vue de ce luxe autrefois inaccoutumé chez Marillac, où de rares assiettes de faïence, ébréchées, dépareillées, eussent seules servi de décoration à son buffet, s'il en avait eu un.
h Tu restes émerveillé de ma richesse, n est-il pas vrai? lui dit le comte; moi-même, je m'en étonne parfois aussi, mais sans m'e i ébaudir. Je n'ai jamais fait cas que de l'argent monnayé; encore, aujourd'hui, ne représente-l-il plus pour moi qu'une valeur positive, invariable : une pistolc n'est qu'une pislole; je ne joue plus î Je ne l'apprécie
IN DfcJEUNKH D'AMIS. m
dignement que lorsque j'en puis l'aire offre à mes amis. Parle, Raphaël, poursuivit-il d'un ton plus pénétré; je serais si heureux de te rendre un service ! Les voyages sont ruineux; tu reviens sans doute la siteoche vide; je" la. puis remplir. »
Lesueur le remercia de cette bonne volonté, et s'enhardit dans ses espérances eu retrouvant son ami tel qu'il l'avait connu naguère.
« Mordieu ! dit alors Marillac en dépeçant une volaille qui semblait résister au couteau, les plats d'argent ne rendent pas le vieux gibier plus tendre. D'où cette bécasse est-elle tombée dans ma cuisine, monseigneur*!
— C'est de la dernière chasse du roi, monsieur le comte, répondit le page
- Qu'elle aille rôtir en enfer! vive Dieu ! Sa Majesté n'est pas heureuse lorsqu'elle chasse pour moi! »
Il resta un moment pensif et soucieux, et Lesueur observa que le nom du roi agissait aujourd'hui sur lui comme autrefois le nom de Richelieu.
Bientôt, afin de se remettre, Marillac lui parla beaux-arts, lui demanda des nouvelles de ses travaux, et. par un reste d'habitude, de ses amours aussi.
Le jeune homme releva la tête. Le moment était venu peut-être où il allait oser confier à son ami ses projets d'avenir; mais la présence du page le gênait; d'ailleurs il ne savait comment s'y prendre pour ne point trahir, en parlant de Louise, le serment qu'il lui avait fait de ne point s enqtièter de son sort.
* A boire ! • dit Marillac.' Kt, lorsque monseigneur élit • exécuté l'ordre : « Je porte Cette rasade à la nouvelle adorée. »
Lesueur rapprocha son verre de celui de son ami, et se penchant confidentiellement vers lui : *
« A Elle encore, murmura -t- il; car c'est toujours Elle ! »
Comprenant aussitôt la difficulté du terrain sur lequel il venait de se placer, le comte tint quelques secondes sa main en suspens, avant de faire honneur à la santé que luimême avait proposée. -
« Toujours Elle? » reprit-il; et, après un instant d'hésitation : « Eh bien... à Elle!
i — A Louise! dit Lesueur.
— A Louise ! » répéta Blarillac.
Et résolument il vida son verre d'un coup.
La situation était bizarre et périlleuse; de part et d'autre elle appelait un aveu
« Tu l'aimes encore ! poursuivit le mari croisant les bras et le regardant d'un air de commisération.
— Je n'ai. jamais cessé de 1 aimer.
— Tant pis!
— Quoi ! s'écria Lesueur en s' oubliant, est-il donc vrai qu'elle soit mariée? Oh! non, non, n'est-ce pas? Ce mariage a failli.
— Au fait, dit Marillac revenu d'une première surprise, et affectant un air d'insouciance sous lequel perçait une poignante ironie, il se pourrait bien faire qu'elle fût restée fille.
— Mais ne savez- vous rien, ou n'avez-vous qu'un doute à ce sujet?
— Tu ne bois pas, Sudorius, » interrompit Marillac avec un grand calme apparent.
Lesueur, par un mouvement machinal, but aussitôt une pleine rasade, sans'paraitre comprendre ce qu'il faisait, et seulement comme pour se débarrasser d'une objection. Mais, pendant le peu de temps qu'il mit à absorber le liquide, la réflexion lui revint.
« Ami, dit-il, quoi que vous sachiez, silence là-dessus! J'ai promis, j'ai juré de respecter son secret. »
Le comte, prenant en pitié l'émotion croissante du jeune homme, avait d'abord tenté de reculer l'explication; mais