UN DÉJEUNER D'AMIS
sa curiosilé jalouse, vivement excitée par ce dernier mot, le força d'y rentrer.
« A qui as-tu promis? à qui as-tu juré? »
Lesueur ne répondit point.
« A qui l' as-tu juré ? répéta-t-il?
— A Louise, dit enfin le jeune peintre.
— Tu Tas donc revue? »
En articulant cette dernière question, Marillac abaissa sur la table la main dont il tenait son verre, car l'oscillation marquée de la liqueur dans le vase de cristal trahissait sa forte émotion.
« Oui, je l'ai revue ! par un heureux hasard que je bénis; je l'ai revue une seule fois! mais.. .
— Mais?
— - Je la reverrai, j'en suis sûr ! j'ai sa parole. » Et les yeux de Lesueur brillaient du double éclat du bonheur ei de l'amour !
« Elle ne t'a rien appris de sa destinée ?
— Rien, et je n'en veux rien connaître.... que par elle.
— Elle t'aime encore.... sans doute? reprit Marillac, attentif au léger signe affirmatif que lui fit cet autre rival. Et, après un éclair de réflexion : a Eh bien, tant mieux! » dit-il.
La pensée de l'époux se devine facilement. Pour la comtesse, l'amour devenait une sauvegarde contre les séductions de la puissance. Tout entier à ses nouvelles, à ses héroïques résolutions, dans l'intérêt de l'honneur de Louise, Marillac triomphait de sa jalousie, mais non sans un cruel effort.
Le tant pis de Marillac avait d'abord déconcerté Lesueur; son tant mieux le rassura. Le comte semblait l'écouter avec un vif intérêt, et provoquait lui-même ses confidences. Il crut l'instant favorable, et, profitant d'une absence momentanée du page :
« Ali! si vous vouliez me seconder, Marillac, je n'aurais plus rien à désirer, dit-il.
— Comment? Que te manque-t-il encore ?
— Vous me l'avez rappelé, dui, je suis devenu ambitieux. Le croiriez-vous? je veux être noble ; ne m'accusez pas trop vite d'orgueil et d'audace. Par mes travaux, je pois m'illustrer, et cependant ce n'est point sur mon propre mérite, ce n'est pas sur m'oi que je compte pour obtenir cette faveur signalée, c'est sur vous, sur votre protection !
— Sur moi?
— Le roi fait des nobles à volonté, poursuivit le jeune homme avec entraînement, et vous pouvez tout sur le roi, m'a-t-on dit. Soyez mon interprète auprès de lui ; dites qu'il y va du bonheur, de la vie d'un de ses sujets : faites que je le voie; je tomberai à ses pieds, je le prierai, je le conjurerai de me donner la noblesse, pour que je puisse épouser Louise! »
Tout en désarroi à cette brusque et singulière prétention de son ami, quoi que le comte eût dans l'âme, c'est à grand'peine qu'il résista à la violente envie de rire qui lui prit : « Mordieu ! épouser ma femme, se dit-il, et par ma protection! et sous le bon plaisir du roi! » Et il reprit a voix haute : « Nous causerons de tout cela plus tard, Sudorius. Mais ne te plains pas de ton sort... quand je le compare au mien!...
— Ah ! s'écria Lesueur avec expansion, que n'avez-vous trouvé une Louise !
— Une Louise ! » reprit Marillac. Et, quoique ce mot dût soulever encore en lui une idée plaisante, le sourire s'effaça de ses traits , son œil devint fixe et sévère Les deux coude3 sur la table, la tète entre ses mains, d'une voix profondément altérée : « Tu semblés me plaindre, dit-il ; ah ! tu n'aurais que trop de raisons de t'apitoyer sur moi» si j'osais te découvrir le fond de mon
I N DÉJEINKÏI D'AMIS. *x>
unie. Écoute, et n'accuse pas les oreilles de tinter ù faux ; c'est la vérité que lu vas entendre. Moi aussi, j'aime, Sudorius, je suis amoureux !... Et conçois-tu bien ce que ce mot signifie prononcé par moi? par moi, qui n'avais jamais aimé Chez vous autres, jeunes gens que l'amour vient saisir presque au sortir de l'enfance, il n'est pour vous qu'un sens de plus, un complément à vos autres facultés : vous le recevez comme une impression fraîche et douce ; il se mêle à votre existence, grandit avec vous, sans secousses, sans efforts ! Mais dans un cœur usé par les plaisirs, endurci par la guerre, par la pensée, par une longue h ibitude d'indifférence, il ne se glisse plus pur comme l'air qu'on respire ; il se présente menaçant, il entre de force ; il brise, il dévaste ! Il a tant d'obstacles à vaincre ! Il lui faut tout renverser, puisqu'il a tout à reconstruire, et, selon sa nature infernale ou céleste, il vous pousse, aveugle, forcené, vers le crime ou vers la vertu ! L'as-tu connu cet amour-là, jeune homme? Non; tu t'es montré, tu as levé les yeux au ciel, et l'on t'a aimé, n'est-ce pas? Et moi, ton confident, moi qui n'éprouvais alors de sensations qu'en entendant bruire les dés agités dans un cornet, j'ai nié ton amour ; en moi même, je t'ai raillé; j ai été impitoyable, oui, impitoyable ! A ton tour maintenant, Lesueur ; pas de pitié pour moi ! Accable-moi de tes mépris, de tes sarcasmes. Non-seulement je suis amoureux, mais je suis jaloux, et ne suis pas aimé. En retour d'un dévouement sans bornes, j'ai recueilli la haine, la haine que j'avais méritée. Je croyais n'avoir qu'un rival; j'en ai deux aujourd'hui; et telle est ma position sans exemple, que, de tous les hommes sur qui cherche à tomber ma colère, tous deux je les excepte ! Contre eux, mon bras serait sans force ; mon épée se briserait dans ma main plutôt que de se diriger vers leur poitrine ! A tous deux je dois respect, soit par devoir, soit par remords ! Eh bien ! Lesueur, parle, réponds ; trouvestu toujours digne d'envie le sort du comte de Marillac ! »
m une maîtresse de loms xni.
J^esueur restait en place, muet, immobile, ne pouvant croire à ce qu'il venait d'entendre.
Marillac se leva, et, repoussant la table à l'autre bout de la chambre, au risque* de briser tout ce qu'elle supportait :
« N'en parlons plus, dit-il. J'ai besoin de respirer l'air, j'étouffe. Sortons ! »
Pour sortir du château, il guida son compagnon à travers de longs couloirs et des portes de dégagement, dont une s'ouvrait sur la haute galerie de la salle d'Apollon. Là, Lesueur interrompit sa marche pour examiner curieusement les tableaux, les cartouches, les médaillons placés dans les entre-colonnements. Mais un bruit se fit entendre au-dessous de lui; il abaissa les yeux, et le spectacle qui lui fut offert l'émerveilla pour le moins autant que les peintures.
La reine, ce jour-là, avait projeté une promenade en foret, en compagnie des dames de sa suite et'de son choix, et, pour le départ, on devait se réunir d'abord dans la salle d'Apollon. La plupart de ces belles invitées étaient arrivées déjà, et c'était leur léger babil, mêlé au frôlement de leurs robes de soie, qui avait attiré l'attention de l'artiste.
Elles lui apparaissaient au milieu de leur éclat . naturel ou emprunté ; les bonnes senteurs qui s'exhalaient de leur chevelure et de leurs vêlements s'élevaient jusqu'à lui et le disposaient aux plus douces émotions. Quelques-unes, habillées avec une excessive recherche, avaient emprunté leurs costumes à des temps ou à des pays éloignés; quelques autres, non moins remarquables par leur singularité, s'apprétant à monter à cheval, portaient, sous une jupe écourtée , des bas-dechausses de velours , et même des hauts - de - chausses complets, à la manière des hommes ; et les bizarreries de leur mise, tous ces colifichets, en vogue seulement à la cour, et que l'artiste connaissait à peine, captivaient son attention.