IN DÉJEUNER D'AMIS
Marillac, pour se distraire, peut-être pour faire briller son savoir sur une si grave matière , lui déroula complaisammcnt la nomenclature de toutes ces élégantes frivolités ; les vasquines, qui cerclent et bombent la taille;, les brassards à chevrons , qui rebaussent les manches; et l'affiquet de perles ou de diamants, coquettement fixé sur le sein gauche, et que l'on nomme Vassassin. Dans les circonstances ordinaires, une mouche en tient lieu. Puis, parmi les noeuds de rubans, le galant, posé sur le haut de la tête ; le mignon, sur le cœur; le favori, au-dessus et près de X assassin; et le badin, qui pend à l'éventail. Il lui détailla aussi les différentes désignations de la coiffure des dames : les cheveux frisés sur les tempes, ce sont les cavaliers; tombant et bavolant le long du visage, les garçons; et cent autres mots en usage dans le langage des ruelles et dans le livre des modes, alors non moins importent , non moins compliqué que de nos jours.
Bientôt les deux amis gardèrent le silence.
En inspectant ces grandes dames si attrayantes, les comparant à ces filles gracieuses qui, elles aussi, avaient été naguère passées en revue par lui sous l'allée, des tiHeuls de la Visitation, Lesueur pensait à Louise, à l'avenir de bonheur qui semblait lui sourire; Marillac songeait à sa femme, qu'il supposait devoir être toujours au couvent; et tous deux se disaient sans doute en eux-mêmes que, si Louise se montrait là tout à coup, au milieu de cette réunion de visages séduisants, elle serait encore la plus jolie!
Au même instant, dans la partie inférieure de l'édifice, la grande porte s'ouvre, l'huissier s'avance, et à haute voix annonce :
i Madame la comtesse de Marillac. »
A ce nom, un long murmure de surprise éclate dans la salle, et tous les yeux, par un mouvement rapide et simultané, se tournent du même côté.
« Partons ! » s'écrie le comte en saisissant la main de son ami comme pour l'entraîner.
Mais celui-ci le retenant vivement :
« C'est votre femme ! n'avez-vous pas entendu? Elle es! donc de retour? Je veux la voir ! »
Et, poussé d'un ardent désir de juger enfin de celle beauté dont les séductions ont pu soumettre au joug du mariage lindiseiplinable chevalier, et raviver par l'amour le sang appauvri du monarque, il s'élance vers la balustrade.
La comtesse de Marillac venait d'entrer.
Lesueur regarde... 1,1 se trouble; un nuage passe sur ses yeux... 11 regarde encore! « Louise'. » murmure-t il ; et, les traits décomposés, le front empreint déjà d'une horrible pâleur, se retournant vers Marillac, et la lui désignant du doigt :
< Mais... c'est elle !... lui dit-il, la voix brisée par une émotion déchirante. C'est Louise !
— Oui... Louise de la Porte... ma femme, » répond Marillac, déchargé enfin du poids de sa terrible réticence. Alors, navré de pitié, de honte, de remords, il essaye de soutenir le malheureux que la vie semble vouloir abandonner. Lesueur le repousse, mais sans violence et presque sans indignation : les forces de son corps et de son âme viennent de se détendre, de se rompre à ce choc inattendu. Chancelant, saisi de vertiges, vieilli de vingt années en une minute, il s'éloigne, sans foi désormais dans l'amour et dans l'amitié, dépouillé d'avenir, d'espérances, d'illusions !
Ce moment était celui du triomphe pour Louise ; la reine venait d'entrer presque sur ses pas, et, grâce à la lettre de mademoiselle de la Fayette, sachant la comtesse de Marillac dévouée désormais à ses intérêts, fût-ce même contre le cardinal, elle lui faisait un accueil capable de la réhabiliter complètement aux yeux de toutes les dames de sa cour.