‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 51 sur 61 · LA PLACE DE LA SORBONNE · texte numérisé non relu

LA PLACE DE LA SORBONNE

les maris ; mais, vive Dieu ! cette fois le désintéressement est complet du moins, car Cinq-Mars n'est pas là en quatrième pour vous faire compagnie. »

Mademoiselle de Chémerault, si vertement apostrophée, s'apprêtait a répondre , quand , soudain , une clameur bruyante et prolongée retentit sur la place de la Sorbonne.

C'était une troupe nombreuse d'écoliers, de pages, de gens des métiers, qui, débouchant par la rue des Mathurins et par les avenues de l'hôtel de Cluny, s'arrêtèrent en tumulte devant les bâtiments de la Sorbonne, élevés par les soins et la munificence du cardinal de Richelieu. Dans ces bandes de tapageurs qui venaient de faire irruption sur la place, les uns étaient armés de bâtons, de perches ; d'autres portaient sur une sorte de pavois un grand mannequin habillé de rouge, et, le soutenant sous les bras au moyen de leurs longues perches, ils le firent danser devant la Sorbonne, autouB d'un feu de joie qu'ils allumèrent, et le cri de maître Gonin! maître Gonin! (surnom que les Parisiens donnaient à Richelieu) fut à la fois répété par mille bouches.

Attiré par ce spectacle, excité par ces cris, tout le menu peuple des environs afflua bientôt de ce côté , s'informant de la cause du tapage. Lorsqu'ils en furent instruits, les uns prirent un air de doute, et rentrèrent chez eux; les autres se mêlèrent joyeusement au cortège du mannequin ; et à travers cette foule qui, grossissant, descendait la rue de la Harpe et gagnait les quais, le carrosse, ne contenant plus que les deux darnes^ suivit sa route, protégé, contre les espiègleries des écoliers et les insultes de la populace, par un cavalier à la figure imposante, qui le défendait du geste et du regard, et lui frayait passage au besoin

Lesueur, appuyé sur le bras de la mère Cormier, regafha son atelier, inattentif à ce bruit de la foule qui bourdonnait autour de lui ; et cependant de grands événements se

7>\X I NE MAITRESSE DK LOUIS XHÏ.

préparaient à Paris et à Saint-Germain, et devaient, en passant, changer la destinée de l'artiste, comme celle de bien d'autres.

KEtONUE JOIRKEE DES PVPEV

Dès la veille, un bruit avait circulé dans la ville. On se le disait à l'oreille, on ne le répétait qu'en famille, à ses amis les plus intimes; et, sous cette apparence de mystère, il s'était propagé rapidement des hôtels aux échopes, et de la place Royale aux faubourgs. Ce fut bientôt le secret de tout le monde. — Richelieu venait ôVètrc soudainement frappé de ma'adie grave à son arrivée à Noyon. — On avait vu des courriers et des médecins se succéder sur la route. — Les courriers étaient revenus avec de fâcheuses nouvelles. — Les médecins étaient restés. — Le mal empirait.

Le lendemain, un autre bruit se répandait partout . Des lettres de l'armée avaient été remises au père Caussin, au nonce du pape, à Monsieur, frère du roi, à la reine Anne d'Autriche. Voici ce qu'elles racontaient de cet événement, qui annulait la conspiration, en réalisant, en dépassant même le but qu'elle s'était proposé.

Tous les abords de la ville de Noyon se trouvaient occupés par les officiers dévoués aux projets de la reine, lorsque, déjà souffrant, le cardinal s'en était approché avec son cortège ordinaire de cavaliers. Les troupes lui avaient rendu le#honneurs militaires, selon la coutume; le pont-levis de la porte du Sud s'était levé devant lui, s'était abaissé derrière lui; pris au piège, il était enfermé au milieu de ses en-

nemis, qui, se resserrant comme un réseau de fer, guettaient sa sortie, pour dissiper ou détruire son escorte e! s'emparer de sa personne; mais la nuit s'écoula, et le cardinal ne quitta point Noyon. Le lendemain, on apprit qu'un mal terrible venait de l'attaquer subitement et mettait ses jours en péril. Tréville, Tilladet, Fontrailles, le virent; ils le trouvèrent privé de la voix et dans un état presque complet de paralysie. Néanmoins les plus ardents des conjurés voulaient qu'on aidât au mal. Les gens raisonnables du parti n'eurent pas de peine à leur faire entendre que ce n'était pas le moment de changer ses premiers desseins, lorsque Dieu lui-même semblait se charger de la réussite du complot.

Bientôt les habitants de Noyon s'étonnèrent de voir les officiers du cardinal et ses serviteurs les plus intimes, ceux qui d'ordinaire ne quittaient point sa personne, se promener tristes et inoccupés sur la plate-forme de la tour Saint- Géry, où Itichelieu s'était logé avec sa compagnie de soldats; enfin, le capitaine de ses gardes, la Houdinière lui-même, abandonna Son Éminence pour se rendre à Saint-Germain. 11 n'y avait plus à douter : le cardinalduc, le cardinal-ministre, le cardinal-roi, Richelieu, était 4 mort !

La nouvelle ayant précédé la Houdinière à Saint-Germain, on avait pris les mesures nécessaires pour s'opposer à ce qu'il obtînt sur-le-champ une audience du roi, dans la crainte qu'il ne fut chargé d'instructions secrètes, et que les dernières volontés du cardinal ne fussent encore toutespuissantes sur l'esprit de son maître.

Cependant ces bruits de mort, qui, venus de la route de Flandre, se répandaient avec tant de rapidité, étaient arrivés aussi jusqu'à Louis XIII. Il n'avait jamais aimé le cardinal, ^ mais il le croyait nécessaire au bien de l'État, et, de fn\nute en minute, il s'étonnait davantage de ne point recevoir le démenti ou la confirmation de la grande nouvelle.

Mille pensées contrastantes l'agitaient à la fois. Tantôt il désirait que la nouvelle se confirmât; il serait le maître enfin, il serait roi! il se mettrait à la tête des armées, il gouvernerait par lui-même! Tantôt l'idée seule de la perte de son ministre l'abîmait dans une désolation profonde.

Sa porte s'ouvrit. La reine, sa femme, accompagnée du jeune Dauphin, et son frère Gaston d'Orléans, parurent; leur présence seule suffit pour le convaincre de la mort du ministre. Ils voulurent se prosterner devant lui; il leur ouvrit ses bras avec effusion et se mit à pleurer. Et c'était Richelieu qu'il pleurait, en pressant les ennemis de celui-ci sur son cœur.

Aime d'Autriche et Gaston croyaient déjà tenir les destins de la France entre leurs mains. Gomme un vaisseau sans pilote et sans voiles, Louis XIII semblait s'abandonner à la direction qu'on voudrait lui imprimer et ne devoir plus marcher qu'à la remorque.

La reine lui dit qu'à la nouvelle de l'événement les pins hauts seigneurs de l'État étaient accourus au château, qu'il fallait les recevoir et se montrer roi devant eux. Il les reçut aussitôt, et prononça en leur présence l'oraison funèbre du cardinal, de manière à décourager ses partisans, s'il avait pu lui en rester.

On lui fit comprendre ensuite que, Paris manifestant déjà sa joie comme au jour d'un triomphe, la vue du souverain devenait nécessaire pour diriger cette exaltation et comprimer les excès qui pourraient s'ensuivre. Sur-le-champ il se mit en route pour Paris.

En effet, cette ville avait revêtu sa physionomie cineutière et turbulente. Sur les ponts et dans les carrefours, des groupes nombreux se formaient; on s'y racontait les événements de Noyon, les derniers instants du cardinal, les dernières paroles qu'il avait prononcées. Les uns le déclaraient mort assassiné, les autres mort empoisonné; aucun ne son-

geait même qu'il eût pu mourir naturellement et comme tout le monde. Ceux ci s'en félicitaient; ceux-là s'en attristaient, mais sans le laisser paraître, car déjà le cri : au.f cardinalhtes ! aux curdinalhtes ! retentissait au milieu de la foule. Des bandes forcenées, en manière d'amusement, avaient été briser les vitres 4e ses principaux partisans. Elles ne devaient pas s arrêter là Les hôtels de Brézé et d'Harcourt furent pillés et dévastés de fond en comble. En voulant s'opposer à ce saccage, les soldats du guet avaient clé battus, les archers de la prévôté mis en déroute. Dans les maisons attaquées, parfois la défense s'orga;iisait d'ellemême : on faisait feu sur les assaillants, et déjà, à la suite de ces réjouissances populaires, chaque parti comptait ses morts.

Derrière les moulins de la butte Saint-Roch, au mou'in de Saint-Marceau, vers la vallée de Fécan, aux cultures du Marais, au grand pré aux Clercs, là enfin où restaient encore la solitude et les ombrages de l'ancien Paris, le meurtre s'était organisé aussi, mais d une façon mieux séante et plus noble. Tous les duels, retardés par la frayeur qu'inspiraient les ordonnances de Richelieu, avaient repris leur cours, comme si la loi était morte avec le ministre ou qu'il ne restât plus personne pour la faire exécuter.

A la vue de ces désordres, les honnêtes gens s'épouvantaient; et, quand le roi fit son entrée à Paris, il put lire sur les fronts et dans les regards consternés du vrai peuple cette silencieuse et terrible interrogation :

« Qui nous gouvernera maintenant? »

Si Louis XIII, non sans efforts, affectait un maintien calme et ferme, Gaston et ceux de sa suite n'avaient pas besoin de se contraindre pour montrer des figures radieuses et pleines de confiance dans l'a venir. Parmi cette troupe dorée, le comte de Marillac, lui seul, l'air soucieux, la tête penchée sur l'épaule, se livrait à des méditations graves et sérieuses.

Cependant Marillac n'a pu rester longtemps sans enlre-

m UNE MAITRESSE DE LOUIS XIH.

voir de quelle nature était ce lien mystérieux qui avait rallié Anne d'Autriche à la comtesse. 11 a épié les démarches de cette dernière ; il l'a vue aq confessionnal du père Caussin, et il ne doute plus qne l'on n'ait tenté de se servir de l'influence exercée par elle sur l'esprit du roi pour l'entraîner dans une lutte contre le ministre. Alors Louise courait à sa perte. Aujourd'hui, rassuré de ce côté, oubliant le cardinal, puisqu'il n'est plus à craindre, si le comte inédite, c'est sur sa rencontre d'hier, c'est au souvenir du carrosse de la place de la Sorbonne; c'est sur Louise et sur Lesueur !

11 a enfin acquis la douce certitude que la comtesse a su résister au roi; mais, victorieuse de l'amour qu'elle inspire, le sera-t-elle de celui qu'elle ressent? Les dangers de Louise, maintenant, naissent d'elle-même : une imprudence peut la perdre; car Louis XIH serait inflexible, s'il venait jamais à savoir qu'un autre lui fût préféré. Pour l'arracher au péril qui la menace de tous les côtés à la fois, un dernier projet, hardi, audacieux, désespéré, vient de lui naître en tète : ce projet de Marillac, c'est d'enlever sa femme !

Quoi! l'Espagnol Villa-Médina, amoureux de sa souveraine, dans une fête qu'il donnait à son roi, n'a pas hésité de livrer aux flammes son magnifique palais, ses riches galeries de tableaux, pour emporter à travers l'incendie Elisabeth de France, sacrifiant tous ses trésors au bonheur de la presser un seul instant dans ses bras; et lui, le comte de Marillac, lorsqu'il s'agit du salut de Louise, quand il la faut " -sauver du danger et de la honte, il hésiterait à rompre avec les honneurs, avec la fortune, avec cette infamante opulence, le prix d'une lâcheté ! Non. Bien des difficultés se présentent encore pour l'accomplissement de cette grande résolution, mais il en triomphera !

Telles sont les idées qui tiennent absorbé dans une rêverie si profonde le mari de la favorite, tandis que le cortège royal, parti du bastion des Tuileries, après avoir longé la

rue Montmartre, gagne la porta Saint-Denis au milieu des acclamations du peuple descendu des faubourgs.

Un vif mouvement se fait alors sentir aulour de Marillac. Un homme en costume de guerre, à travers la foule et les rangs des archers, a tenté de se frayer brusquement un passage jusqu'à la personne du roi : repoussé, maltraité par les gardes, sans casque, son épée arrachée, les agrafes de sa cuirasse brisées, en désordre, d'une voix retenlissanle il s'écrie :

« Sire, au nom du cardinal ! j>

Le roi s'arrête stupéfait, et, reconnaissant la lloudinière, capitaine des gardes de Son Éminence, il ordonne qu'on le laisse approcher.

« Vous arrivez tard, monsieur, lui dit-il, pour nous apporter la grande nouvelle.

— Sire, répond la Houdinière, la parole émue et rajustant son justaucorps mis en lambeaux dans la lutte qu'il vient d'engager avec les gens de l'escorte, j'étais arrivé devant le jour au château de Saint-Germain; mais je n'ai pu pénétrer auprès de Votre Majesté, par les grands empêchements qu'on y a mis. Tête-Dieu! pardon, sire, on a poussé les choses à mon égard jusqu'à me tenir enfermé, pour s opposer à ce que je parusse en votre présence, me violentant pour obtenir de moi les dépêches dont j'étais chargé; mais, par la sainte ampoule! je les avais déposées à l'abri, sire, et les voici ! »

Le roi fronça le sourcil, et jeta un regard sévère sur la reine, assise à sa gauche dans la voiture, et sur son frère, qui s'était rapproché.

Pendant qu'il prenait connaissance du message, une troupe de laquais, de porteurs de chaises, de tireurs de bois, revenant du pillage des hôtels de Brézé et d'Ilarcourt. firent irruption par la rue Saint-Denis. Encore affublés de - leurs voleries, vraies figures de carnaval, les uns portaient des souquemlles délabrées et des bonnets à plumes ; les

7>U UNE MAITRESSE DE IXHflS XIII.

autres des tabliers de cuir et des manteaux brodés, des vestes de bure et des hauts-de-cbausses de soie.

En présence du monarque, on ne pouvait employer la force pour dissiper les turbulents. Le gouverneur, duc de Montbazon, descendit vers eux, accompagné de quelques archers, Fépée engainée : « Tout beau, messieurs, leur dit-il ; vous offensez le roi : le roi est mécoptent ; retirezvous. »

Mais, avant qu'ils se fussent rendus à l'invitation, une autre bande se joignait à eux, en faisant retentir le nom de maître Gonin! C'étaient ces mêmes écoliers qui la veille faisaient danser leur mannequin sur la place de la Sorbonne. Ils venaient prêter main-forte aux tapageurs. Les cris : Au feu, ■ au feu, maître Gonin ! furent proférés par la double bande; on apporta du bots, on apporta de la paille, les bonnets sautèrent en l'air, et bientôt la gigantesque effigie de Richelieu tombâ dans les flammes, aux applaudissements et aux vociférations de la populace, auxquels se mêlèrent les rires des jeunes seigneurs anticardinalistes.

Le roi restait silencieux et attristé à la vue de ces excès : son nom méconnu, ses ordres méprisés, le livraient à des réflexions pénibles. 11 croyait lire encore dans les yeux de la foule muette celte même interrogation accablante pour lui:

vi Qui donc nous gouvernera maintenant ? »

En ce moment, les regards des gens de l'escorte se portèrent à l'extrémité du boulevard, vers cette légère colline devant laquelle ressortait la porte Saint-Martin, avec ses tourelles et sonpont-levis. Sur le plan incliné de la colline, alors horizontalement éclairée par le soleil couchant , on voyait briller des lances, et une voiture de couleur sombre descendait, entourée de cavaliers.

Aussitôt une vive commotion se fit sentir dans toutes les masses de peuple formant la haie le long des remparts.

« Le cardinal ! le cardinal ! » s'écriait-on.

Mais on no savait encore quel sens attacher à ces paroles. La troupe dorée pensa que le corps du ministre était ramené à Paris, et que c'était là son convoi. Les tapageurs crurent à une nouvelle excitation adressée à eux, et se démenèrent en dansant devant leur feu de joie.

Un vaste rideau de fumée*, causé par l'incendie du mannequin, sépara alors les deux cortèges; et I on entendait derrière ce noir rideau comme une mer mouvante qui s'agitait avec ses rumeurs, ses murmures, son clapotage, ses bruits orageux ; et le nom de Richelieu, dans ce grand retentissement de voix humaines, éclatait comme la foudre an milieu de la tempête.

Parmi les gens de cour, les regards devenaient inquiets, les fronts s'abaissaient. Marillac surtout en demeura con • slerné : le nom de Richelieu parut, comme autrefois, plus qu'autrefois, exercer sur lui sa puissance terrible : aujourd'hui c'était pour Louise qu'il tremblait.

Enfin, le voile de fumée se déchire, s'anéantit, emporté dans les airs, et l'on voit tout à coup sur l'éminence du rempart Saint-Denis, en tête de sa petite escorte, un homme, le front nu, en habillement de guerre, précédé de deux pages à cheval, dont l'un porte son casque et l'autre ses gantelets; cet homme, c'est Richelieu lui-même, c'est Richelieu vivant ! *

Sa voiture de suite ne contenait que ses médecins, qu'il ava't retenus prisonniers.

A cotte vue, toutes les bandes de pillards, de pages et de tapageurs, saisies d'épouvante, se mêlant, se heurtant pour fuir, disparaissent en tumulte. Le désordre se met parmi les spectateurs; un mouvement d'hésitation, d'ondulation, de flux et de reflux, se fait sentir; puis la foule, après avoir quelque temps tourbillonné indécise, retenue sur.place par un sentiment invincible de curiosité, s'arrête : un profond silence règne soudainement sur cette nombreuse assemblée populaire. La tête découverte, le cou tendu, la bouche

béante, chacun tien! ses yeux fixés avec stupeur sur cet homme qui semble avoir triomphé môme de la mort; ce qu'on croit voir de merveilleux dans son retour agit sur les imaginations et les lui rallie; près de lui, on se sent plus fort pour résister aux lipans, a la guerre civile, à la tyrannie des grands, à l'insolence des petits ; puis un cri s'élève, puis un autre ; puis enîin sur toute la ligne des remparts qui se prolonge du pont-levis Saint-Martin aux fossés Jaunes, une acclamation immense, universelle, spontanée, part des rangs pressés du peuple :

« Vive le grand cardinal ! *

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