I.A LOI D'ADULTÈRE
trouva faible et languissant à la suite d'une nuit passée sans sommeil , et la tête bouleversée par cette grande détermination qu'on lui avait fait prendre. A la vue du cardinal, Louis XIII se lève, saisi de surprise, adresse à Charost un regard de colère ; mais, avant qu'il eût pu exprimer la pensée qui l'agite : "*
« Sire, s'est écrié Richelieu, malheur à nous! L'une de vos armées royales vient d'être battue devant Thionville ! Feuquières, le brave marquis de Feuquières, qui la commandait, est mort frappé dune mousquetade! Le maréchal de Châtillon, au lieu de lui porter secours, comme il le devait, est resté inactif dans ses lignes ! Piccolomini, à la lête des Impériaux, s'avance sur Verdun! Le cardinalinfant tente d'opérer une jonction avec lui sur la Meuse ! J'en ai reçu la terrible nouvelle au milieu de la nuit. Sire, si nous ne faisons tête à l'orage, avant quinze jours peut-être on pourra voir du haut des tours de Notre-Dame flotter les bannières espagnoles ! » Et, sans attendre que le roi fût revenu de sa stupeun : « Déjà mes mesures sont prises," ajoute • t-il; il n'y a point un moment à perdre : que les gardes . suisses et les archers écossais soient dirigés à l'instant sur Verdun ; de nouvelles levées provinciales vont être publiées ; des changements sont à faire dans l'armée de Champagne. Voici les ordonnances préparées : que Votre Majesté daigne y apposer sur-le-champ sa signature.
— Feuquières battu ! Feuquières mort!... » murmura le roi, terrifié, anéanti, en retombant sur son siège.
Puis, sans plus songer à ses griefs contre le ministre, il parcourut les papiers que celui-ci lui présentait; et, quand il eut vérifié de ses propres yeux l'authenticité du récit de ce nouveau désa-tre, il signa. *
Un éclair de joie et de triomphe brilla sur le front pâle de Richelieu. Par un nouvel acte de puissance, il s'était rattaché à la royauté : la date du jour allait attester à tous qu'il était ministre encore ! Un souffle de sa bouche avait
.Vill FSE MAITRESSE DE LOIIS \!H.
sulïi pour renverser ce vaste échafaudage péniblement élevé par ses ennemis. Il ne lui restait plus qu'à se venger d'eux î
o Comte de Charost, dit-il en se tournant vers le capitaine des gardes, qui, après s'être trouvé placé entre l'enclume et le marteau , commençait à reprendre courage, poflez ces ordres au secrétaire d'Ktat des Noyers, et qu'il en soit fait ainsi qu'il est dit. »
Puis il déposa une autre liasse de papiers devant* le roi en ajoutant :
« Ceci est l'arriéré, sire. »
Charost sortit. Le ministre et le roi restèrent seuls.
Feuquières s'était fait battre, s'était fait tuer bien à propos pour sauver l'omnipotence du cardinal. Cependant les premières impressions subsistaient encore dans l'esprit de Louis XIII. 11 garda quelque temps un silence glacial, interrompu seulement par une toux sèche dont il était tourmenté. Le cardinal ne se trouvait guère dans un meilleur élat de santé. Fatigué par tant de secousses , épuisé par le travail, par la fiè\re, par le dernier effort qu'il venait de faire, il restait debout devant le roi, à moitié courbé par la souffrance, s'appuyant d'une main sur le haut dossier d'un fauteuil, et de l'autre étanchant avec son mouchoir la sueur qui lui coulait du front.
Le roi lui fit signe de s'asseoir, et, lui adressant aussitôt la parole : *
« Si l'État court des dangers aujourd'hui, à qui la faute? N'en peut-il retomber une partie sur vous?
— Sur moi, sire !
— Si vous vous étiez trouvé à visiter nos armées du Nord lors du désastre de Thionville, comme cela était convenu, peut-être eussiez-vous ppévenu ou réparé cet échec ! Mais il vous a plu de perdre trois jours à Noyon et de venir ensuite
— A qui la faute ? interrompit le cardinal en prenant une altitude plus fière ; vous le demandez, sire ! Est-elle à moi
i.a loi h'Mwr/rfctit:. ."i
ou à ceux qui , en voulant attenter à ma personne, 1110111 forcé de m'abriter derrière les murailles de Saint-Géri? Ils ont par là mis empêchement à ce que j'exécutasse les ordres de Votre Majesté. Ceux-là, plus tard je pourrai les convaincre ; aujourd'hui je ne puis que les nommer. »
Et il articula lentement les noms de T réville, de Tilladel et de la Salle.
Et à chacun de ces noms la physionomie du roi s'assombrissait de plus en plus. Sa voix prit le ton du sarcasme, bientôt après de la colère.
« Vous ne pouviez , monsieur le cardinal , vous choisir des victimes parmi des serviteurs plus fidèles et plus dévoués à ma personne : ceux-là que vous venez de nommer sont capitaines de mes gardes. Ce serait se tromper étrangement que de croire que j'éloignerai de moi sur de vagues accusations ce qui fait ma sûreté.... » Il attacha alors fixement ses yeux sur ceux du cardinal, et reprit : « Mes braves capitaines vous gênent-ils donc aussi? et dois-je enfin ajouter foi aux discours qui m'ont été tenus sur vous ?
— Et quels sont ces discours, sire? dit le cardinal légèrement troublé, moins encore des paroles du roi et du ton dont il les prononçait que de ce regard fixe contre lequel Richelieu n'avait pas l'habitude de lutter; car Louis XIII , conservant la timidité de ses manières jusque dans la vie privée, levait rarement les yeux vers ses interlocuteurs.
— On m'a affirmé, poursuivit le roi, et la personne qui m'a parlé ainsi n'avait aucun intérêt à médire, que vous aviez formé le dessein de devenir mon maître, et peut-être bien aussi le maître après moi ! que c'était pour cela que vous m'aviez excité à déclarer la reine déchue du droit de régence ; que vous m'animiez contre mon frère Gaston ! Vrai Dieu ! rien ne se passera comme vous l'entendez ! J'ai rendu ma confiance- à mon frère et mon affection à la reine. Vous vouliez, dit-on, rester le personnage le plus considérable du royaume, quand je ne serai plus ; car vous avez
aussi la prétention de nie survivre. Mais, halte-là, mon cousin ! . . . nous sommes plus jeune que vous ! »
Richelieu s'apprêtait à répondre. L'irritation nerveuse qu'il ressentit en ce moment lui comprima la gorge avec une telle force, que les mots ne purent s'en échapper ; le spasme qui s'ensuivit le laissa quelque temps muet et sans force. Le roi, de son côté, après ce mouvement de vigueur et d'audace, fut pris d'une toux tellement violente, que le sang lui vint à la bouche. Il en perdit tout à coup sa ferme contenance, tomba dans un profond abattement ; et ces deux hommes chargés des destinées d'un grand peuple, ces fiers athlètes, tout à l'heure se disputant la puissance suprène pour l'avenir, semblaient deux moribonds arrivés du même pas à la même tombe, et qui se demandent lequel y descendra le premier.
Quand le cardinal se fut remis de sa gêne, il comprit que la crise maladive du roi avait dû suffire pour éteindre en lui cette vigueur de volonté qu'il venait de manifester. 11 pouvait oser, il osa.
« Quoi! reprit-il en élevant la voix à son tour,' j'aurai consumé les forces de mon âme et celles de mon corps à vous servir vous et l'État, et voilà comment Votre Majesté m'est en aide auprès de mes calomniateurs ! Et ils n'auront qu'à m'accuser pour trouver votre oreille complaisante à les entendre ! Dans toute autre circonstance, un seul parti me resterait à prendre : celui de me retirer. » 11 ne donna pas au roi le temps de 1 interrompre, et poursuivit d'un ton plus ferme : « Mais le royaume est en danger ; il y va de votre gloire, sire, et du salut du pays.... je dois rester encore. . . je resterai î »
En entendant ce dernier mot, Louis XIII se rappela ses déterminal ions du matin, ses engagements de la veille. I! releva la tète vers son interlocuteur ; mais cette fois ce fut le roi qui se troubla sous le regard du ministre. Richelieu poursuivit :
La loi d'àdultèrë. 3&
« Je saurai de nouveau vous défendre contre vos ennemis, sire ; mais contre les miens, qui me protégera, puisque vous m'abandonnez ?
— Moi, vous abandonner ! Ne vous ai-je pas toujours été bon roi? murmura Louis XIII, déjà courbant la tète et rentrant sous son joug familier.
— Ah ! sire ,* vous avez toujours été le meilleur des maîtres ! et c'est pour cela que je tiens à confondre , en votre présence, ouvertement, celui qui a cherché à me •perdre dans l'esprit de Voire Majesté. Qu il vienne ! qu'il paraisse ! on me le nommera peut-être !
— Ce ne sera pas moi, monsieur le cardinal.
— On m'accuse de travailler à mon intérêt privé lorsqu'il s'agit de l'honneur du roi ! Je songe à vous survivre ! disentils. Kh ! sire, il y a trois ans, ne vous ai-je pas institué mon héritier 1 ?
— Cela est vrai : ainsi remettez- vous, mon cousin ; nous n'avons jamais douté de votre dévouement à notre personne.
— Sire , et vous refusez de me nommer mon accusateur !
— Que vous importe son nom, si nous n'avons pas prêté créance à ses discours ?
— Mais c'est une guerre si lâche que me fait là celui qui frappe en se cachant, qu'il est du devoir de toute âme chrétienne de me dire de quel côté je dois renforcer ma cuirasse.
— Eh, vrai Dieu ! dit le roi déjà fatigué de la lutte, et ne cherchant plus qu'à en sortir, vous prenez l'alarme trop vite, mon cousin. La personne qui m'a ainsi parlé de vous
1 « Il lit prier le roi d'accepter une donation qu'il voulait lui taire : r'etait de son hôtel de Riclicltcu, de *a chapelle de diamants, de son buffet d'argent ciselé et de son gros diamant. Le roi accepta cette donation, et l'acte en fut passé le 6 juin 1636 »
{Vie du cardinal de Richelieu, par Leclerc, t. III, p. 7.\
33* I NK MAITIŒSSE DE LOUIS XIII.
n'est puinl votre eimeinie ; elle est étrangère aux eabales de la cour, et seulement soucieuse de ce qui regarde noire bien-être et le repos de notre conscience.... Vous ne voudriez pas vous venger dune.... femme?
— De la reine ! Dieu me garde d'en avoir la pensée ! s'écria le cardinal en épiant attentivement la contenance du roi.
— Ce n'est point la reine, » interrompit Louis XIII avec vivacité.
Puis, craignant d'en avoir trop dit :
« Au surplus, qu'importe? la reine ou toute autre ! La reine a-t-elle tant de raisons de vous aimer? Voulez-vous donc me forcer à me porter moi-même comme dénonciateur?
— Je n'insiste plus, répliqua Richelieu, qui connaissait enfin, sans qu'on le lui nommât, le nouvel ennemi qu'il avait en cour. Si ce n'est qu'une femme, je lui pardonne. Elle n'a fait que répéter sa leçon.... Oui, je lui pardonne ! »
L'expression singulière dont sa figure s'anima alors fil éprouver au roi comme un frisson de terreur. Ce mot de pardon, en tombant des lèvres de Richelieu, avait toute la solennité d'un arrêt.
« Allons, dit Louis XIII essayant de se lever, restons-en là pour aujourd'hui : le pardon doit clore notre séance.
— Sire, avant de nous séparer, reprit Richelieu de l'air du plus grand calme, ne jetlerez-vous pas un coup d'œil sur les édits et projets de loi de l'arriéré qui sont là devant vous?» Et comme le roi paraissait répugner à prolonger l'entretien : «i 11 nous va falloir songer aux choses de la guerre, sire. La nécessité vous forcera peut-être à vous mettre avant peu à la tête de vos armées du Nord, car votre présence suffit pour assurer le succès. » Le roi se redressa, et prêta attention. 11 était brave de sa personne, et s'entendait même fort bien à ranger des troupes en bataille. * Il est
U LOI D ADULTtHK. 555
donc indispensable, ajouta le minisire, de mettre ordre aux nffoires de l'intérieur, tandis que l'heure est à nous. »
Louis XIU feuilleta la liasse de papiers que Richelieu avait précédemment déposée devant lui. Il y vit des édits bursaux sur les impôts, la taille et le talion ; puis des ordonnances à taire enregistrer au parlement sur les attroupements de laquais, de pages et d'écoliers. Il signa le tout. Puis un dernier édit se trouva sous sa plume.
« Qu'est cela? dit-il ; une loi sur l'adultère î Ne mel'avezvous pas déjà présentée ?
— Oui, sire, lorsque vous vous disposiez à vous mettre en route et en chasse pour Chantilly.
— La mort ! dit le roi, en lisant la conclusion de l'édit ; la mort pour en finir d'une amourette ! Cela n'est-il pas trop sévère ?
— Le conseil étroit n'a fait ici que remettre en vigueur les ordonnances de votre illustre aïeul saint Louis, celles même de votre auguste père. Au surplus, reprit avec une feinte indifférence le cardinal qui voyait la répugnauce du
. roi à signer, l'édit peut se remettre à d'autres temps. C'est par mégarde qu'il s'est trouvé mêlé aux différentes ordonnances soumises aujourd'hui à l'approbation de Votre Majesté; qu'il n'en soit plus question; en insistant, j'aurais l'air de vouloir me venger.
— De vous venger? et de qui? dit Louis XIII se retournant tout à coup vers le ministre placé debout à son côté.
— De qui ? répondit Richelieu d'une voix grave. De celle qui m'a calomnié auprès de Votre Majesté. Cette loi pourrait l'atteindre peut-être ! Il n'en sera pas ainsi ; que le pardon que j'ai prononcé sur elle soit complet !
— Mais qui donc voulez-vous désigner? s'écria le roi dans une violente émotion. Dites ! répondez ! je l'ordonne!
— Puisque vous l'ordonnez, sire, celle que je désigne comme mon ennemie et comme épouse adultère, c'est la comtesse de Marillac.
— Cardinal-duc, vous êtes un méchant homme, et vous venez de calomnier votre roi ! »
Ici Louis XIH se leva : son agitation était au comble. Il fit quelques pas dans la chambre, presque en chancelant, et en s appuyant contre les meubles et les tapisseries. Riche* lieu le suivit du regard, et, s' inclinant avec respect :
« Je jure Dieu, dit-il, que Votre Majesté a mal interprété le sens de mes paroles.
— Et moi, dit le roi en s arrêtant et avec un geste d'emportement , je jure Dieu aussi que mon amitié pour madame de Marillac l'a laissée pure, et que celui qui l'accuserait, et que les juges qui la condamneraient, seuls auraient mérité la mort !
— Qui jamais a songé à mêler votre royale personne à cette question d'adultère? répliqua vivement le cardinal. Votre vertu, sire, ne courait pas risque de faillir auprès de la comtesse ; votre amitié pour madame de Marillac eût-elle été de l'amour, elle avait dans le cœur de quoi vous résister ! Ses autres tendresses la protégeaient trop bien.
— Quoi donc !... dit le roi.
— Ce n'est plus moi qui l'accuse, poursuivit Richelieu. Vous connaissez son écriture, sire ; lisez. »
Et il remit au roi la lettre ainsi conçue :
« Monsieur de Marillac m'est un étranger ; je n'aime et n'ai « jamais aimé que vous : alors comment aurais-je pu appar- « tenir à un autre, cet autre fût-il le roi? Exigez-vous que « je le jure devant Dieu? Croire en mes paroles serait mieux « à vous. Dites que vous y croyez.
« Votre Louise, p
Louis XIII tomba de nouveau sur le siège qu'il venait de quitter. Sa pâleur et son émotion le rendaient méconnaissable. Il fureta parmi les papiers épars sur sa table, pour y retrouver cet édit qui punissait de mort le crime d'adul-
LES KKOHElir.II ES.
1ère. En reprenant la plume, sa main tremblait ; mais ce n etait ni de remords ni de pitié : c'était de colère et d'indignation.
Rendant l'édit à Richelieu : « Que celte loi atteigne ou non la comtesse, dit-il, elle ne doit plus rester à notre cour. Quelle retourne.... à son mari ! A son mari.... qu'elle déteste ! » ajouta-t-il d'une voix éteinte et concentrée.
Le cardinal sut mettre à profit les emportements du maître. Peu de jours après , la Salle , Tréville , Tilladet , Guitaut, Fontrailles, Saint-lbal, avaient partagé la disgrâce de la comtesse ; Anne d'Autriche maudissait de. nouveau la tyrannie de Richelieu, et Gaston était retourné à Blois.