‹ Une maîtresse de Louis XIIIChapitre 55 sur 61 · XXV · texte numérisé non relu

XXV

li:s Kl-:t MERCHBS

Tandis que ces choses se passaient au Louvre, Marillac ne pensait qu'à mettre à exécution son rapt projeté. 11 avait parcouru la ville dans tous les sens ; une voiture était prête, des chevaux retenus, de l'or mis en sac. Dans cette audacieuse entreprise d'un mari qui veut enlever sa femme, ce n'étaient ni la colère ni les faveurs du roi qui faisaient broncher sa résolution ; mais Louise ! quelle ne serait pas sa frayeur lorsqu'elle se verrait tout à coup abordée par des hommes masqués, insensibles à ses cris-, à ses larmes, violemment séparée de sa tante, jetée dans un carrosse, et entraînée loin de Paris et de la cour ! En pouvait-il être autrement? Se laisserait- il arrêter par de pareils obstacles ? Non ! Il fallait franchir les barrières qu'on ne pouvait tourner, briser celles qu'on ne pouvait franchir ; puis, au milieu des

UNE MAITRESSE DE LOUIS Xlll.

assaillants , des ravisseurs , Marillac serait là , invisible d'abord, mais présidant à l'attaque, et donnant à la violence même un air de gentilhommerie. Puis encore, une fois hors des enceintes de Paris , il deviendrait le compagnon de voyage de Louise ; il la rassurerait ; il la calmerait par de douces paroles, par ses témoignages de respect ; il lui ferait comprendre que c'est pour sauver son honneur, sa vie peutêtre, qu'il l'arrache aux amours du roi et aux vengeances du cardinal !

Il ne restait plus au comte qu'à trouver des hommes dignes de le seconder dans cet enlèvement légal. Se confier à ses amis de cour, c'était tout compromettre. Il lui fallait des gens forcément dévoués, forcément discrets, de ces gens dont on reçoit les services sans devenir leur obligé, et qui, comme les comparses de la comédie, figurent dans une pièce sans en connaître l'intrigue.

11 savait les trouver parmi ces gentilshommes de brelan, ces marquis du palemail et du lansquenet, nobles âmes que la vue d'une poignée d'or fait tressaillir d'audace et de dévouement. Marillac avait été longtemps à même de les étudier et d'apprécier leurs bonnes qualités. Pour les rencontrer, il parcourut aussitôt quelques tavernes, quelques maisons de jeu, et, moyennant finance, il eut bientôt recruté ses hommes. Tandis qu'il se tenait là, dans un de ces tripots, distribuant des à-compte à sa troupe, du coin de l'œil il avisa le tapis vert; il entendit de ses deux oreilles sonneries dés dans le cornet : il redressa tout à coupla tète comme un vieux cheval de guerre mis à la réforme, quand, après un long temps de repos, le son de la trompette éclat*» près de lui.

Marillac se gardera bien de jouer cependant ; figurer comme acteur dans un pareil bouge serait indigne de son rang, de sa position, des nobles idées qui lui travaillent le cerveau ; majs il se rapprocha des joueurs pour juger des coups, risqua des conseils, fit preuve d'un grand savoir dans

LES KECIIEKCHES. 539

la science des combinaisons numériques; puis, fatigué de se tenir debout, il prit un siège; puis enfin, songeant à son escarcelle dégonflée par les à-compte, voyant for même (ju'il venait de donner tomber sur le tapis, la tentation lui prit d'en redevenir possesseur, et de reconquérir par adresse et savoir-faire ce qu'il avait cédé par nécessité. Bref, à trois heures du matin, M. le comte de Marillac, premier gentilhomme de Sa Majesté, sortait du tripol, désolé, désespéré, la bourse vide, les poches dévastées de fond en comble, et forcé de recourir à des emprunts pour enlever sa femme !

Quand il rentra chez lui, à quatre heures du matin, son page, qui avait veillé à l'attendre, lui remit un message arrivé dès le midi et scellé aux armes du roi.

Ce fut d'abord d'une main émue que Marillac tourna et retourna la missive royale, se promettant d'abord de résister à la volonté du maître, si, comme il le craignait, on avait le dessein de l'éloigner de Louise. Enfin, il rompit le cachet, prit connaissance du contenu de la lettre et se frotta les yeux, croyant être abusé par un rêve. Il ordonna sur-lechamp à Monseigneur d'allumer tous ses flambeaux, ses candélabres, ses chandelles de toutes les couleurs ! et, aux clartés de cette illumination, il lut de nouveau, relut à haute voix, pour que les mots enchanteurs flu message vinssent frapper son oreille, comme ils avaient ébloui ses regards el remué délicieusement son cœur!

Qu'était-ce donc?... Un ordre d'exil.

Mais l'exil en paradis terrestre, l'exil comme il n'eut osé l'espérer, l'exil avec Louise, dans leur beau domaine d'Altichy, loin de la cour, à l'abri des entreprises du roi. Enfin, il était disgracié : il allait être mari, sans avoir besoin d'un enlèvement !

Sa première pensée fut de courir auprès de sa femme; mais l'heure était-elle convenable pour se présenter? Au milieu de la nuit, l'arracher au sommeil et l'épouvanter

peut-être par celte heureuse nouvelle, cela était impossible.. Il fallut attendre le jour. 11 ne pouvait dormir. Pour tuer le temps, il consacra cinq heures à sa toilette. Jamais Monseigneur et son valet de chambre n'avaient eu si rude besogne que celle qu'il leur donna en ce moment : il essaya tous ses habits, tous ses pourpoints, flotta une heure, indécis, entre la cravate et la collerette. Plutôt amant que mari, c'était en bonne fortune qu'il allait se rendre auprès de sa femme. Enfin l'instant arriva : Monseigneur , d'un pied leste, le précéda chez la comtesse, et bientôt Marillac entendit ces mots qu'il eût payés de tout son sang : «r Que monsieur le comte soit le bienvenu ! r Oh ! qu'alors ce cœur si calme au milieu des périls et des plaisirs battit avec force dans sa poitrine ! Ses jambes tremblaient, et sa respiration, coupée par intervalles inégaux, lui fit craindre un instant de ne pouvoir s'exprimer. Pourtant il se remit de ce trouble, et, développant toute l'élégance de sa taille, beau, brillant, répandîint autour de lui l'odeur des parfums les plus suaves, il entra.

Marillac s'était avancé avec empressement jusqu'au milieu du salon; il s'arrêta inquiet et surpris, en apercevant là ceux qu'il ne cherchait pas, et non celle qu'il croyait y voir. La vieille deifloiselle de compagnie et la baronne se trouvaient seules devant lui, le visage allongé, les yeux ébahis, dans l'attitude de gens saisis encore à la pensée d'un désastre imprévu.

« D'où viennent ces ligures de l'autre monde? demanda le comte, et que se passe-t-il?

Ignorez-vous la disparition subite de madame de Marillac? répondit la baronne. Depuis hier, à l'heure où lui fut remis cet ordre fatal de la part du roi, nous ne l'avons pas revue. Mais cet ordre, nous le ferons révoquer; il n'a pu être arraché au roi que par l'intrigue et la calomnie ! Vous réclamerez aussi de votre côté, n'est-il pas vrai, monsieur le

I ES RECHERCHAS.

couitVï? Quavez-vous fait l'un et l'aulre pour encourir le châtiment d'exil?... Jl faut que vos ennemis soient confondus : ils le seront! »

Sans attendre la fin des doléances de madame de Saint- Cernin, Marillac, à peine revenu de l'étourdissement que lui a causé la nouvelle, est sorti du salon, s'est éloigné du Louvre, et se trouve en quelques minutes devant le lo^is de la comtesse de Maure. C'est là qu'il espère rencontrer Louise. Louise n'a pas paru chez la sœur de Marillac.

Il court chez mademoiselle de Chénierault. Au nom de la comtesse, celle-ci se trouble, se déconcerte; des pleurs lui viennent aux yeux; une sorte de remords semble l'agiter; elle accuse le cardinal, elle s'accuse elle-même, m is en discours*! ellement embrouillés, que la seule certitude que Marillac emporte en la quittant, c'est que mademoiselle de Chémerault, non plus que les autres, ne connaît le lieu de la retraite de Louise.

A son tour, le brave pelletier-haubannier de la rue Saint-Denis reçoit la visite de son beau neveu, le noble comte de Marillac; vainement encore pour le malheureux époux.

Enfin, après avoir épuisé une partie de sa journée en courses infructueuses, une idée péniWe, une idée cruelle, qu'il a d'abord essayé de repousser, s'empare de son esprit, plus forte, plus impérieuse. 11 va se rendre chez Lesueur; et malheur à l'artiste si ses soupçons se réalisent !

« Cependant, se dit le comte, irai-je donc me battre contre lui lorsque son bras affaibli est incapable de soutenir une épée? La mort de Lesueur, de cet homme qui fut mon ami, sauverait- elle la réputation de Louise? Non; ce serait la flétrir à jamais : chacun remonterait bientôt à la cause de ce duel, de ce meurtre ! Mais quoi ! celui qui m'aura enlevé le bonheur, qui aura brisé dans mon sein cette dernière es-

pérancc dont j'allais voir éclore les fruits; celui qui m'aura privé de la seule gloire ambitionnée par moi, vivra.t-il heureux, paisible, tandis que moi, dévoré d'amour et de jalousie, je ne pourrai même répondre à ceux qui me reprocheront ma honte : « Elle fut lavée dans du sang! » Par ma mère ! cela ne peut être, cela ne sera pas ! > Et, les idées les plus dissemblables se succédant aussitôt dans sa tête, il en vint à se reprocher les soupçons dont il était tourmenté : « Insensé que je suis! l'amour, dans un cœur de vierge, at-il donc celte audace qui fait braver l'opinion du monde, qui pousse les êtres ardemment passionnés dans les périls de leur faute, avec transport, avec orgueil, comme un soldat dans la mêlée? Louise ne peut être chez Lesueur; ce n'est point là que j'irai la chercher ! »

Et comme il achevait cette réflexion si douce, si tranquillisante, il se trouvait devant la porte de l'artiste.

Après quelque hésitation, il entra.

La nuit était venue : une petite lumière, faible et pâle, éclairait seule l'atelier. Dans la demi-obscurité de la chambre, Marillac vit se mouvoir une femme; le cœur lui battit avec violence : il avança. Assise, courbée sur elle-même, enveloppée dans une mante dont la cape lui recouvrait en partie la figure, cette femme paraissait s'abandonner à la douleur ou à la rêverie. Par un mouvement rapide, irréflé- . chi, le comte court à elle, la saisit par le bras, l'attire brusquement à la lumière, renverse la cape dont sa tête est couverte.... De longs cheveux noirs s'en échappent aussitôt et tombent en se déroulant sur !>es épaules. C'est Jeanne la Brabançonne, Jeanne. les yeux rougis de larmes, et qui se recule épouvantée à la vue de Marillac.

En la reconnaissant, celui-ci respira plus à l'aise.

« Ah !... c'est vous, ma belle fille! » lui dit-il. Et, se remettant tout à fait de son émoi : « Vive Dieu ! je suis ravi de vous voir : jamais un visage de femme ne m'a réjoui plus que le vôtre en ce moment. » Et, comme Jeanne le regardait

LES RECHERCHES. 7,i5

toujours avec une sorte de terreur : « Ne craignez rien , • ajouta-t-il; je suis incapable aujourd'hui de distinguer du bleu ou du noir dans les yeux de la plus jolie fille du monde.... Allons, m'imputez vous encore à grief notre dernière entréYue dans cet atelier. . . . lorsque votre honnête homme de père vint si bien arranger les choses? Maintenant comme alors, je me sens disposé à vous en demander pardon; mais, avant tout, je suis venu pour maître Eustache - Lesueur.... Où est-il ?

— Il est sorti, répondit Jeanne, après avoir balbutié quelques paroles inintelligibles.

— Comment ! est-il déjà en si bon état de santé qu'il puisse courir les rues? Par saint Christophe, le grand guérisseur, je l'attendrai céans, pour qu'il en reçoive mon compliment sincère.

— Vous l'attendrez! s'écria Jeanne avec un accent plein d'anxiété.... mais vous ne pouvez l'attendre; il faut que je parte, que je ferme la porte....

— Quoi donc! reprit Marillac d'un ton plus grave, et laissant percer sur ses traits l'inquiétude qui commençait à l'agiter de nouveau. Ne doit-il pas rentrer?

— Non.... ne vous l'ai-je point dit? H est à la campagne.... au bon air.... pour quelque temps.... jusqu'à guérison complète. . . . C'est le médecin. . . . qui l'a voulu.

— Le médecin ! » murmura Marillac frappé de cette concordance singulière entre le départ de Louise et celui de Lesueur. Et se rapprochant de la Brabançonne, dont le trouble croissait de plus en plus : « Où est-il? s'écria le comte d'une voix forte et impérative.

— À la campagne, vous di&-je.

— Dans quel lieu ?

— Je l'ignore.

— Vous l'ignorez ! » 11 la saisit violemment par les deux bras, et, l'étreignant à lui faire refluer le sang au visage, lixant sur elle un regard plein d'une invincible volonté :

a Non, vous ne l'ignorez pas! et il me faut la vérité ! Où est-il ? Est-il parti seul? Depuis quand ? Quelle route a-t-il prise? »

Et à chacune de ces questions articulées avec le ton de l'emportement, Jeanne garda un silence obstiné t et cependant les mains vigoureuses de l'interrogateur comprimaient graduellement avec plus de force ses bras faibles et presque nus.

Enfin : « Vous ne saurez rien ! » répliqua-t-elle ; et un cri de douleur lui échappe en même temps.

Marillac cesse aussitôt de la retenir, de la torturer ; il a honte d'avoir si rudement maltraité la pauvre fille ; avec des imprécations contre lui-même, il la conjure de lui révêler l'asile de Lesueur, descendant avec elle jusqu'aux prières, aux supplications, cherchant même à la tenter par de riches promesses. Puis il en revient aux emportements, aux menaces.

La Brabançonne alors s'avança résolument vers le comte, et lui présentant ses deux bras déjà meurtris :

« Brisez-les, lui dit-elle, si bon vous semble. Ni pour or, ni pour argent, ni par douceur, ni par violence, vous n'obtiendrez rien de moi ! Une fois il fut blessé par vous ; qui sait ce que vous méditez de nouveau contre lui? Sachez-le, monsieur, si ma langue devait le mettre en passe du plus petit danger, Jésus ! je la couperais avec mes dents ! »

.Marillac s'éloigna la tète bouleversée, ne doutant plus de son malheur ; et il se mit à battre le pavé de Paris, sans but, sans projets, seulement pour faire diversion au grand trouble qu'il avait dans l'àme.

Il n'était pas à la fin des aventures de sa journée.

Comme il passait devant le cabaret de Puyvert, situé près de la porte Saint-Honoré, au milieu des rires et des cris qui partaient du premier étage , alors splendidement éclairé, il entend prononcer son nom ; il s'arrête, il écoule.

Page 1