ES RECHERCHES
Là, depuis trois heures attablés, entourés de bouteilles vides et de bouteilles qui se vidaient, les yeux brillants, la voix enrouée, Voiture, de Rieux, d'Espenan, la Ferté, Montglat, Cinq-Mars, et toute la haute volée des coureurs de tripols et de cabarets, réunis dans un joyeux souper, glosaient à qui mieux mieux sur les nouveaux mécomptes de cour, sur le complot de Noyon, sur la résurrection du cardinal. Plusieurs d'entre les convives s'apprêtaient à rejoindre Tannée de la Meilleraie à Hesdin ; les bvindes et les rasades se multipliaient en guise d'adieux ; on se donnait de l'esprit et de la joie à pleines gorgées, et, le vin d'Arbois aidant, les malicieux propos s'entrechoquaient comme les verres. On eut bientôt passé toutes les femmes de la cour en revue : madame de Marillac ne pouvait être oubliée; on parla de son renvoi, on en rechercha les causes.
« Comment la comtesse s'était-elle jusqu'à présent dérobée à la surveillance du cardinal?
— En se cachant dans le lit du roi ! » répondit de Rieux.
Quelques-uns des convives prirent fait et cause pour la comtesse. Excité par la contradiction, le jeune marquis répéta son dire en élevant la voix de plus en plus, ajoutant vingt railleries à la première, frappant sur la table à faire danser un branle général aux assiettes, et buvant à chacun de ses bons mots! puis d'autres propos vinrent à la traverse de ceux-là, et l'on pensait à tout autre chose, lorsque Voiture, qui, le dessert approchant, avait été faire un tour d'inspection à l'office , rentra dans la salle du festin en annonçant gaiement à l'assemblée un joyeux convive déplus.
A la vue de Marillac, s' avançant derrière Voiture, une acclamation de plaisir et de surprise retenti! ; on le salue par un vivat de bienvenue, et chacun, quittant sa place à la hâte, court au-devant du comte pour faire bon accueil à sa disgrâce. Un manteau est jeté devant ses pas en signe d'honneur.
« Pourquoi n'es -tu pas venu plus tôt? lui cric-t-on. Nous t'avons appelé trois fois sous la table. Nous avons iini de la vietuaille et de la bonne chère; mais, maugivbleu ! nous resouperons pour que nos assiettes ne restent pas froides tandis que la tienne fumera ! »
Et un murmure d'assentiment répond à cette bizarre proposition.
Tandis qu'autour de Marillac ses dignes compagnons se démènent ainsi pour lui faire fête, traversant, silencieux, les rangs pressés des convives, repoussant les mains qu'on lui présente en témoignage de bon accord, évitant les accolades, il promène sur tous un regard de mépris, et, l'air hautain, mesurant de Rieux des pieds à la tête :
« Quelqu'un ici, dit-il, s'est permis d'attaquer, par mauvais discours , l'honneur de celle qui porte mon nom : ce quelqu'un, je le déclare un lâche!
— Vertu de ma mère! s'écrie de Rieux, je crois qu'il s'adresse à moi ! Quelle sotte comédie vient nous jouer là ce triste bouffon? Et depuis quand, mon galant chevalier, es-tu si soucieux de l'honneur de ta dame?
— Est-ce donc vous, monseigneur de Rieux?» reprend le comte, et, les yeux ardents, l'avisant sous le nez : « Estce donc vous qui avez parlé si haut et si bien? Si cela est, c'est à vous que je dirai : Vous êtes un infâme calomniateur ! »
À cette foudroyante apostrophe, le marquis, ivre et pâle, étourdi par la colère autant que par le vin , recule d'un pas, va pour porter la main à son épée ; mais, ne la trouvant point à son côté, il tire vivement un de ses gants qui pendent à sa ceinture , et le fait sonner sur la figure de Marillac.
Chacun se précipite entre eux. Dans le tumulte, la table heurtée se renverse, les chaises sont culbutées. Puyvert, attiré par le bruit, entre précipitamment dans la salle.
« Du calme, du calme, messires, dit-il, pas de dne\ !
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songez aux ordonnances ! Le guet rôde à dix pas d'ici : voulez-vous ma ruine? »
Cinq-Mars alors s'interpose comme médiateur, et,s'adressant à Mari I lac :
« Mon ami, lui dit-il, êtes- vous tellement en faveur dans ce moment, que d'oser braver les édits? Je ne le crois pas. Je suis prêt à soutenir avec vous, envers et contre tous, l'honneur de madame de Marillac ; mais soyez prudent, ou vous courez à votre perte. Songez que la tête de Bouteville- Montmorency, celle du comte des Chapelles, ont roulé sur l'échafaud sans autre motif que celui-ci.
— Les jugements de Dieu doivent céder aux jugements du cardinal ! ajoute Voiture en riant.
— Pas de duel! pas de duel ! » répètent les autres.
Kt sinon la paix, du moins un peu de calme commence à se rétablir parmi les disputeurs. De Rieux par un geste, Marillac par son silence, semblent consentir à s'en rapporter à l'arbitrage des convives.
Réunis en conseil, les moins fous et les moins ivres de la
bande adorent un mode de réparation qui n'entraînera ni les chances d'un combat ni les dangers d'un procès criminel. Voiture, nommé rapporteur, monte sur une chaise et porte la parole :
« Dans ces pénibles circonstances, dit-il d'un ton moitié grave, moitié plaisant, voulant concilier à la fois le respect dû aux ordonnances royales et les exigences du point d'honneur ; considérant que les deux parties adverses ont déjà fait leurs preuves de courage et de prud'homie, même Tune contre l'autre, nous avons décidé et décidons : M. le comte de Marillac se contentera des excuses de M. le marquis de Rieux; et ledit marquis, après s'être excusé, lavera, nous présents , avec un linge imbibé d'eau tiède , la joue dudit comte de Marillac, pour en effacer toute macule visible ou invisible. »
Un nouveau vivat accueillit cet arrêt, à la suite duquel
le rire reparut sur tous les visages, à l'exception de celui de Marillac.
Il écouta cependant avec assez de sang-froid l'espèce d'amende honorable que de Rieux fit à la réputation de la comtesse, quoique le ton du marquis ne fût pas toujours d'accord avec le sens des paroles qu'il prononçait. Vint ensuite l'ablution réparatrice. La troupe des convives se rangea en cercle, tous se coudoyant, se lançant des regards ironiques, en pensant à cette facétieuse simagrée, par laquelle on allait résoudre une terrible question d'insulte et de point d'honneur.
On avait apporté une aiguière, une sorle de plat à barbe; Voiture et Monglat tenaient les chandelles pour mieux éclairer le tableau ; Cinq-Mars présenta le linge et versa l'eau dans le bassin ; enfin, le marquis de Rieux, se mettant à l'œuvre, passa et repassa plusieurs fois complaisamment son linge humide sur la joue offensée, mais non sans une forte apparence de moquerie : car, à diverses reprises, il faillit faire éclater un accès bruyant de gaieté parmi les témoins de cette scène.
Le comte paraissait se prêter volontiers à celte singulière réparation ; pourtant sa physionomie expressive se rembrunissait de plus en plus ; et c'était spectacle que de voir, au milieu de celte salle enfumée, tous ces visages diversement éclairés par le reflet des lumières, contractés par le rire, tenir attentivement leurs yeux attachés sur cet autre visage grave, sévère, et sur le front duquel chacun, si les vapeurs du vin ne lui eussent obscurci le cerveau, aurait pu lire une pensée de vengeance.
La cérémonie terminée, Marillac, relevant fièrement la tête, dit :
« Messieurs, croyez-vous la tache suffisamment effacée pour mon honneur ?
— Oui, oui! lui répondit-on de toutes parts.
— C est bien. »
LA MAISON DE HEAUl ROY.
Se tournant alors brusquement vers de Rieux, il lui appliqua un si vigoureux soufflet, que le malheureux, peu solide sur ses jambes avinées, alla rouler au milieu des débris du souper.
Un cri général s'éleva; mais la voix retentissante de Marillac dominant toutes les voix ;
« Je vous défie de me faire laver celui-là ! »
Il n'y avait plus à reculer : on décida des armes, du lieu et de l'heure du combat, qui fut fixé au lendemain, ù la pointe du jour.
A cinquante pas environ du nouveau couvent des Bénédictines de Notre-Dame de Liesse , entre le moulin d'Olivet et le vaste espace de terres cultivées qui s'étendait de la rue de Vaugirard au laissez-passer de l'abbaye de Port-Royaldes Champs, il n'y avait alors d'autre habitation qu'un haut pavillon carré, à murs noircis et lézardés ; on le nommait la maison de Beaufroy , du nom de son premier propriétaire. Ses contrevents depuis longtemps fermés, ainsi que sa porte toujours close, annonçaient aux rares promeneurs de ce quartier perdu que les diables de Yauvert seuls avaient hanté ce manoir durant plusieurs saisons.
Cependant, un matin, les contrevents glissèrent sur leurs gonds rouillés ; un rayon de soleil pénétra dans les pièces, privées d'air depuis bien des mois, et les vieux meubles, lustrés à neuf, reprirent leur service.
Près d'un cabinet donnant sur des jardins, une vaste
"Ml UNE MAITRESSE DE LOUIS XIII.
chambre lambrissée, autour de laquelle régnait, encadré dans les panneaux, un cuir, autrefois doré, gonflé par l'humidité et se roulant dans ses angles; des fauteuils en tapisserie, une alcôve cintrée, quelques cassettes et un miroir, tel s'offrait en résume l'étage supérieur de cette habitation, jadis témoin de folles joies sans doute : car la maison de Beaufroy avait été maison de plaisance sous le dernier règne. Aujourd'hui, un logeur la tenait en garni pour les bourgeois de la ville qui désiraient pendant quelque temps jouir de l'air pur de la campagne dans un des faubourgs de Paris.
Devant la fenêtre de cette chambre, sur un large fauteuil double, étaient assis alors un jeune homme et une jeune femme, respirant la fraîcheur du matin; les mains enlacées, se souriant l'un à l'autre, et tous deux comme étonnés . de leur bonheur.
Mais bientôt un souvenir pénible sembla faire tressaillir la jeune femme ; la rougeur lui monta au visage, et le front pâle et languissant du jeune homme se colora sous un sentiment d'inquiétude.
« Qu'as-tu donc, ma Louise? A quoi penses-tu? dit Lesueur. Oh! plutôt que de nourrir d'affligeantes idées, songe à ces projets si doux que nous verrons bientôt réalisés.
— Oui.... murmura Louise; notre fuite en Italie; n'estce pas? la rupture de mon màriage....
— Et la célébration du nôtre, Louise ; il faut que tu sois mon épouse devant les hommes comme tu l'es devant Dieu ! »
Elle garda un moment le silence ; puis le sourire de la joie lui revint, et, appuyant la tête sur l'épaule de son ami: « Ju m'aimes donc encore? lui dit-elle.
— Si je t'aime ! quand c'est par toi que j'existe ! quand, pour me rendre au bonheur, à la santé, à la vie, tu as foulé à tes pieds tout ce qui séduit celles de ton âge, le luxe, l'opulence, les titres! Louise, ma Louise! Non! s'écria-t-i
LA MAISON l)K BKUÏKROY.
avec transport, non, tu n'es plus comtesse ! tu es la femme du pauvre peintre ! Ah ! quelle ne fut pas ma surprise , de quel enivrement mêlé d'effroi ne me suis-je pas senti saisi, lorsque, hier, dans mon misérable atelier d'artiste, encore abattu par la douleur, par les regrets, je vis apparaître tout à coup devant moi cette jeune fille si brillante, qui, bravant les droits indignes d'un époux, les tendresses mêmes d'un roi, venait demander amour et protection au seul cœur capable de comprendre le sien !
— Qu'il m'a fallu de courage ! dit Louise avec un soupir; mais c'était pour t arracher à ce doute qui me désolait, pour te convaincre, pour me justifier à tes yeux , pour fuir celui-là qui frauduleusement porte le nom de mon mari !... Dieu ne me punira point de t'aimer, n'est-ce pas ? Car mon amour pour toi a fait ma force ! c'est dans le mariage seul que je devais trouver la honte ! Aussi.... je suis venue. » Puis, attachant sur lui un tendre regard : « Tu ne sais pas, ajoula-t-elle, quel autre secours m'a aidée dans cette grande résolution? » Et lui appuyant sa main sur la bouche : « Oh ! ne me le demande pas.... Je te le dirai ... en Italie. »
Lesueur baisa la main ainsi offerte à ses caresses ; il attira Louise contre sa poitrine ; leurs cœurs, placés près l'un de l'autre, battirent d'un mouvement égal, et les doux projets revinrent. Elle se voyait déjà à Rome, aux pieds du saint-père , relevée de ce serment d'épouse qu'elle avait échangé contre des promesses trompeuses. L'artiste, prenant sa part de ce rêve d'avenir, la conduisait en pensée sous un autre toit nuptial, éclairé par le soleil napolitain, ou rafraîchi par les ombrages de la Toscane. Pour lui, Lesueur, pour lui, peintre, l'amour en Italie ! l'amour au milieu de tout le prestige des arts ! Louise et Haphaêl î Pourrait-il donc supporter tant de bonheur ? Il y croyait cependant ; il forçait Louise d'y croire ; et déjà leur destinée future rayonnait à leurs yeux dans tout son éclat. Ils se décrivaient l'asile qu'ils devaient habiter, distribuaient le lo -
gement, marquaient la place de l'atelier où Louise passerait une partie de ses journées, en s'occupant de ses travaux de femme sous les yeux de son époux! Et dans leur jardin, ces belles fleurs qui s'épanouiraient pour eux, et ces beaux fruits qui mûriraient pour leur table, et l'allée couverte où le soir, quand les étoiles scintilleraient au ciel , ils se répéteraient leurs serments d'amour, en respirant le parfum des citronniers !
Ils en étaient là de leurs songes, et leur jeune imagination s'évertuait à les brillanter encore, quand le bruit de la trompe du crieur public s'éleva derrière .Notre-Dame de Liesse, et arriva jusqu'à eux.
Louise, penchée au bras de Lesueur, frissonna et jeta Sur lui un coup d'œil inquiet.
«Qu'est-ce donc?» demanda celui-ci, en partageant, sans pouvoir s'en expliquer la cause, l'effroi dont elle semblait agitée.
Il prêta l'oreille , et entendit distinctement la voix du crieur, récitant le préambule d'un édit.
« Eh bien ! dit la jeune femme en essayant de surmonter ou de déguiser sa terreur, n as-tu jamais assisté à la publication d'une ordonnance royale? Et que nous font à nous, ajouta-t-elle en tâchant de sourire, leurs lois et leurs proclamations, quand il n y a pas de puissance au monde assez forle pour nous désunir?
— Écoute! écoute!... » reprit Lesueur; mais une rafale éteignit la voix du crieur public, qui se perdit dans les bruits du vent.
Us n'entendaient plus rien, et tous deux s'efforçaient, mais en vain, de reprendre leurs doux* propos si vite interrompus ; Louise, affectant dans son maintien et ses paroles un air de tranquillité et d'enjouement, demandait quasi pardon à son ami d'un effroi qu'elle ne savait motiver que par le trouble involontaire de sa conscience, quand le son