L\ MAISON DE BE.UFROY. 5Ô
de la trompe , plus rapproché , vint la faire tressaillir une seconde fois.
La rafale ne soufflait plus ; la voix du crieur monta vers eux forte et terrible, et, comme un glas de mort, frappa les amants d'épouvante, brisant une à une les riantes espérances d'avenir qui tout à l'heure les berçaient.
On proclamait en ce moment la loi contre l'adultère !
Lesueur chancela.
a Louise! s'écria-t-il, dois-je donc causer fa perte? Cette loi, cette loi de sang!...
-- Je ne l'ignorais pas, répondit-elle avec plus de calme qu elle n'en avait montré d'abord, comme si la certitude du danger apportait aussi la force nécessaire pour le braver. Non, je n'ignorais pas les conditions de cet édit qui te fait trembler pour moi. J'en avais été instruite avant mon départ du Louvre. C'est l'édit lui-même peut-être, autant que mon amour pour toi, autant que ma haine pour.... un autre.... qui m'a poussée dans tes bras ! il fallait te rendre à la vie, et je risquais la mienne î la honte disparut devant le péril ! C'est là le secret que je n'aurais voulu te révéler que loin d ici î Mais rassure-toi , Lesueur, reprit-elle en élevant la voix jusqu'au ton de l'enthousiasme. Avais-je prétendu me mettre à l'abri des lois? La mort ou la prison, qu'importe? n étions-nous pas toujours séparés? Que me font aujourd'hui les jugements des hommes ? ma conscience est tranquille ; où donc est le crime? que suis-je à M. de Marillac? Il m'avait vendue, et moi je me suis donnée! que Dieu nous juge! »
Un instant après, leurs regards, ramenés vers la plaine située du côté de Port-Royal des Champs , s'arrêtèrent sur quelques cavaliers qui semblaient se diriger vers la maison occupée par eux.
Songeant l'un à l'autre, ils se rapprochèrent vivement, avec un geste de terreur. Ils s'aperçurent bientôt que ces hommes n'étaient venus là que pour se battre.
a Les malheureux ! dit Louise; ils bravent aussi des édils
de mort! Oh! mon Dieu ! quels qu'ils soient, veillez sur eux et sur nous ! »
Puis soudain elle poussa un cri, et désignant du doigt un dès cavaliers à Lesucur :
a Mais c'est lui!... ne le reconnais-tu pas? s'écria-t-elle.
— C'est.... le comte de Marillac ! » murmura Lesueur avec une horrible angoisse.
Il se hâta de fermer la fenêtre. Louise était tombée à genoux....
A la suite de la querelle chez Puyvcrt. il avait été décidé que chaque champion amènerait deux seconds, et que le dnel aurait lieu à cheval, au pistolet et à X estocade, la longue épée de combat.
Arrivés dans une petite plaine entourée de haies vives de tous côtés, et dominée seulement par la maison de Beaufroy, les cavaliers mirent pied à terre pour discuter les conditions de la lutte, marquer l'espace, mesurer les armes; puis ensuite ils remontèrent sur leurs chevaux, et se préparèrent à prendre champ. Les seconds de Marillac étaient . Cinq-Mars et le comte de Maure ; ceux du marquis de Rieux, Montglat et Tristan l'Hermite, poète et gentilhomme au service de Gaston d'Orléans.
Tandis que ces intraitables adversaires s'apprêtaient à vider ainsi leur différend, tandis. qu'à travers le vitrage do sa croisée Lesueur observait avec anxiété les préparatifs du combat , et que Louise, à genoux , priait Dieu avec ferveur pour cet homme dont elle portait le nom, et dont la mort cependant eût tout changé dans sa destinée, ce duel avait encore un autre témoin.
Derrière une haie vive, qui marquait la limite de la voie publique, un jeune homme, couché à mi-corps sur la route, écartait péniblement les branches épineuses d'un prunellier sauvage, au risque d'ensanglanter ses mains, et, les yeux avides, attendait, dans des transes cruelles, les résultais de cette lutte.