L'HOTEL DE LA FERTÉ
— Oh ! nul ne mérite plus de respect que le noire, et ne sait mieux nous tenir à distance. »
Madame de la Ferté sourit malgré elle , et ce sourire lui prit justement lorsqu'elle cherchait dans sa mémoire un texte de l'abbé de Saint-Cyran; car toujours l'abbé intervenait en tiers dans toutes ses conversations.
o Savez-vous ce qui vous donne une telle humeur contre le roi? dit-elle en appuyant sa main sur le genou de mademoiselle d'Hautefort et la regardant fixement avec ses petits yeux perçants : c'est l'éloignement du marquis de (lèvres. »
Mademoiselle d'Hautefort rougit tout à coup, et, prenant un faux air d'insouciance :
« Vous êtes donc aussi de ceux qui pensent que M. de Gèvres avait de l'amitié pour moi ?
— Mais le duc mon fils , qui est fort de ses amis, m'a assuré que , à son départ , le marquis semblait grandement contristé , et se promettait bien de revenir à Paris plus d'une fois, malgré les défenses faites à lui.
— Il n'y est pas revenu cependant ! soupira mademoiselle d'Hautefort en s* oubliant ; du moins, reprit-elle vive ment et en donnant moins d'abandon à sa contenance , je n'en ai eu aucune nouvelle, je l'affirme !
— Allons, n'en parlons plus ; et revenons à ce qui s'est passé au château , et que vous avez été à même de si bien voir.
— Ne vous ai-je pas tout dit?
— - Non. Quelle figure Sa Majesté a-t-elle faite à la reine depuis le grand événement ?
— Une figure fort maussade.
— - Encore de la passion !
— Je n'en mets aucune. Lors de la délivrance de la reine, on eut toutes les peines du monde à la lui faire embrasser. A peine même s'il daigna regarder le Dauphin.
Cependant on parlait .d'une réconciliation sincère entre les époux î
— Oui, en apparence^ mais mademoiselle de la Fayette règne toujours trop despotiquement sur le cœur du volage. »
Et cette fois son rire résonna franchement.
« Mademoiselle de la Fayette! une religieuse! Oh! petite, prenez garde; vous ne respectez rien. Relisez l'apologie de l'abbé de Saint-Cyran pour M. de la Rocheposay; vous y verrez comme il faut se défier de son jugement sur les personnes consacrées à Dieu.
— Eh! madame, dans cette affaire je n'attaque point mademoiselle de la Fayette. Dépend-il d'elle d'empêcher le . roi de la trouver plus jolie que jamais sous son bandeau et sous sa guimpe? C'est du moins ce qu'il faut penser de la multiplicité de ses visites au couvent de Sainte-Marie, depuis dix mois entiers. Le cardinal en est bouleversé : aussi va-t-il employer, dit-on, les grands moyens.
— Le cardinal en est bouleversé! exclama la douairière avec une sainte joie et en croisant les mains. Si mademoiselle de la Fayette réussissait à le perdre dans l'esprit du roi, je suis chrétienne, mais je m'en réjouirais , je l'avoue. N'est-ce pas lui qui , pour plaire aux jésuites, vient de faire embastiller mon pauvre abbé de Saint-Cyran? Je ne sais comment la France ne s'en est point soulevée d'indignation!
— Prenez garde, duchesse de la Ferté, dit mademoiselle d'Hautefort en plaçant son index relevé à la hauteur de sa bouche, avec un faux air de circonspection ; vous prêchez la révolte !
— Non; mais enfin ce serait la révolte du bien contre le mal ; la révolte contre Satan ! Mademoiselle de la Fayette a déjà tenté d'y parvenir ; elle réussira peut-être cette fois, et. . .
— Mademoiselle de la Fayette est capable de tout, interrompit la railleuse, puisqu'elle a déjà réussi à réconcilier le
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n i avec la reine. Il est vrai que ses conversions ne durent guère.
— A propos, petite, dit la duchesse, vous deviez me conter comment la réconciliation avait eu lieu. N'avez-vous pas reçu à ce sujet les confidences de la reine elle-même?
— Oh ! c'est là une histoire étrange, et que je me garderais bien de confier à toute autre que vous , car je connais votre discrétion.
— De ce côté, bouche cousue !
— Mais je connais aussi , ajouta malicieusement la jolie fille d'honneur, votre aversion pour tout ce qui touche à la médisance, et dans cette histoire le roi joue encore un rôle si singulier...
— Vous lui avez donc juré une guerre à mort ce soir ? N'importe, dit l'impatiente duchesse... vous userez de ménagements autant que faire se pourra, n'est-ce pas ?
— La chose est difficile... et puis... l'abbé de Saint Cyran... dans sa Question roijale...
— Ah ! voulez-vous me l'aire mourir ?
— Non, car je commence. »
Les deux fauteuils se rapprochèrent alors comme s'ils étaient mus par un même ressort. La douairière écarta les cornes du béguin qui lui couvrait les oreilles , allongea ses pieds au feu, s'encoussina mollement , prit toutes ses aises enfin, pour mieux entendre, et mademoiselle d'Hautefort poursuivit :
« Vous vous rappelez sans doute ce jour où le roi, qu'on croyait en chasse à Versailles, parut tout à coup avec ses mousquetaires dans le faubourg Saint-Antoine. La reine ne l'apprit que fort tard dans la soirée , à son petit coucher ; et la dame de service n'en finissant pas de la décoiffer, car elle portait encore les cheveux frisés clairs , en rond, et beaucoup de poudre...
— Eh ! mais..., dit la duchesse en se relevant du milieu de ses coussins, ne se coiffe-t-elle plus ainsi?
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— Il y a huit mois et quinze jours qu'elle a pris les boucles, répondit en souriant mademoiselle dllautefort, étonnée de voir sa vieille amie, depuis longtemps retirée du la cour, porter encore un si vif intérêt aux révolutions qui y survenaient dans les modes.
— Achevez, petite. »
Et la duchesse, un peu honteuse de son mouvement, reprit sa position première.
* Enfin tout le monde était parti, à l'exception de mademoiselle de Chémerault et moi. La reine pouvait parler à cœur ouvert de ce qui l'occupait. La conversation roula sur cette visite au couvent ; mais, contre son ordinaire, Sa Majesté était de triste humeur, peut-être à cause des nouveaux chagrins que lui avait donnés le cardinal, peut-être l'influence du temps ; il pleuvait à flots !
— En effet , la saison fut détestable , et l'abbé de Saint- Cyran s'en aperçut bien à sa goutte qui lui remonta. »
Mademoiselle dllautefort suspendit un moment son récit, mais le reprit, sans se laisser plus interrompre par les réflexions soit dévotes, soit mondaines de la duchesse.
« Nous restions donc seules, la reine, mademoiselle de Chémerault et moi. Sa Majesté passait son costume de nuit, et j'aidais même à lui retirer ses bas, quand nous entendîmes un bruit de hallebardes dans une des antichambres où se tenaient les Cent-Suisses ; et, tout à coup, nous voyons le roi, comme c'est d'étiquette, entrer sans se faire annoncer dans l'appartement de sa femme ! Nul ne pouvait prévoir cette visite , d'après les relations interrompues depuis longtemps entre les deux époux ; aussi, terrifiées, restâmesnous immobiles , moi encore à genoux devant la reine ; la reine assise, et la jambe en l'air, car j'achevais de lui ôter un bas ; et mademoiselle de Chémerault, qui tisonnait le feu, demeura accroupie, et la pince à la main.
« Du reste, le roi paraissait tout aussi bon à peindre que nous. Sa figure était rembrunie et sévère; il portait encore
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sou cosluine, même son baudrier de chasse; les plumes de son chapeau, ramollies par l'humidité, pendaient sur sa ligure, et, après cette belle entrée, il s'arrêta tout court au milieu de la chambre, nous regarda d'un air stupéfait, et ne dit mot .
« Enfin mademoiselle de Chémerault quitta le feu; je tirai le bas, et nous nous levâmes toutes trois, comme d'un seul coup, pour faire honneur à Sa Majesté. Mais je tenais toujours le bas, mademoiselle de Chémerault, la pince; la reine avait un pied nu, l'autre chaussé, et ce fut dans cet équipage que, d'un même accord, nous fîmes notre révérence.
« Le roi continuait de garder le silence. Sur un signe de la reine, nous dûmes nous retirer; et, comme je lui baisais la main, elle me dit à mi-voix : « Je ne suis pas fâchée « de son arrivée; il vient me quereller sans doute, et je me « sens d'humeur à lui répondre. » Je n'en dormis pas de la nuit, tant je craignais entre eux quelque scène éclatante de brouillerie !
« Lorsque nous fûmes parties, selon ce que j'appris ensuite, le roi commença par se plaindre de son frère, et parla des troubles naguère excités dans le royaume par le comte de Soissons, par le duc de Montmorency, par le comte de Chalais, à l'instigation de Monsieur. Il rappela les révoltes de la Guyenne et du Languedoc. La reine rejeta hardiment î le tout sur le cardinal-duc, et se plaignit à son tour des violences exercées sur ses domestiques; de sa correspon* danee interceptée, et de sa retraite auVal-de-Grâce envahie par les agents du ministre !
e Le roi, qui, malgré les apparences, n'était point venu là pour quereller, tenta de faire suivre une autre route à la conversation : et, tout en répétant qu'il fallait enfin mettre un terme aux tracasseries de Monsieur, le tromper dans ses espérances de royauté, vaincre l'anarchie, et assurer l'avenir du trône, il essayait de se rendre plus intelligible en-
UNE MAITRESSE DE LOUkS XIII.
eore, *mi adressant quelques paroles de douceur et de bon accord à la reine; mais, par l'effet de sa mauvaise étoile, foules les fois qu'il voulait prendre un ton plus tendre, le bégayement auquel il est souvent sujet le contrecarrait dans ses expressions, et le forçait de laisser ses mots inachevés. Mal à 1 aise de cette gêne, il s'en irritait et bégayait plus fort. Son bégayement excitait sa colère; sa colère redoublait son bégayement.
« Pour s'en tirer, il disait alors plutôt les mots qui lui venaient avec facilité que ceux qui exprimaient sa pensée : il en arrivait de plus belle aux plaintes, aux reproches. La reine, impatientée et résolue à se soulager l'âme, ne demeurait point en arrière. Enfin l'orage commençait à gronder entre les deux époux, et menaçait d'éclater terrible, lorsqu'on vint prendre les ordres du roi pour son coucher. « Je «reste ici! » dit-il d'un ton bref. La reine demeura tout ébahie. « Mais voilà ce que je voulais vous dire depuis une « heure, » ajouta-t-il en baissant les yeux.
« En effet, il resta; et c'est ainsi que, Dieu le secondant, ce grand roi sauva la France de l'anarchie ! »
Mademoiselle d'Hautefort termina en riant son récit; et cette fois la duchesse fit écho de bon cœur.
Dans ce moment minuit sonnant à l'horloge de l'hôtel, les deux dames se regardèrent, toutes surprises de l'heure avancée, et se disposèrent à se mettre au lit.
La duchesse servit obligeamment de camériste à mademoiselle d'Hautefort: et, quand celle-ci fut couchée, madame de la Ferlé commença ce qu'elle appelait son dernier tour de chambre.
Après un signe de croix, elle trempa un rameau de buis dans son bénitier et en aspergea son lit, ses meubles et tous les coins de l'appartement. Elle s'agenouilla ensuite devant le prie-Dieu placé près de la fenêtre qui donnait dans la petite rue, et se mit en prière, invoquant le ciel avec ferveur, lui demandant de saintes exaltations; car l'abbé de