L'HOTEL DE LA FERTE
Saint-Cyrau l'avait initiée aux extases du jansénisme alors naissant.
Mademoiselle d'Hautefort dormait déjà; madame de la Ferlé était encore en prière; et. soit que le sommeil agit sur elle à son insu, soit que l'extase commençât, elle crut entendre des voix célestes sortir de la muraille pour arriver à son oreille.
« Malheur à qui recule ! disait une de ces voix.
— Je ne reculerai point dans le chemin du salut, mon Dieu ! murmurait la duchesse.
— Qu'importe ce qu'en pensera le monde? reprenait une autre voix.
— Que sont les jugements du monde à vos yeux, Seigneur? ajouta la pieuse dame.
— Gloire au grand Gédéon ! cria une troisième voix plus sonore et plus vibrante que les deux autres.
— Gloire au grand Gédéon ! répéta madame de la Ferté. Grand Gédéon, père d'Àbimélech, vainqueur du Madianite, saint juge d'Israël, protégez-moi ! »
Puis soudain elle entendit éclater un horrible concert de lires sataniques, de jurements, de blasphèmes effroyables. Elle crut un instant que les démons de l'enfer venaient d'engager une lutte contre les anges du ciel. Elle ouvrit les yeux, sortit de son extase; mais le bruit continuait, non plus lui arrivant d'en haut, mais de la petite rue qui longeait le derrière de l'hôtel. Elle écarta les rideaux de la fenêtre. Certaines bouffées de mots grossiers, et tout à fait terrestres, montant de nouveau jusqu'à elle, achevèrent de la convaincre que durant sa prière elle n'avait été en correspondance extatique qu'avec des hommes débauchés et impies. « Ce sont des malfaiteurs sans doute ! Ils cherchent à surprendre l'hôtel et à le piller! »
Epouvantée de plus en plus par cette idée, et sans troubler le sommeil de sa compagne, elle prit la lumière, passa chez son fds, le duc Henri de la Ferté, qui, sous le règne
suivant, devint maréchal de France, et dont l'appartement était contigu au sien.
Sa chambre déserte, son lit abandonné, une échelle de corde pendue à sa croisée, ouverte sur la petite rue y frappèrent les yeux de la bonne dame. Elle faillit en perdre la tête.
Sonner tous ses gens, les faire lever, en envoyer un chez le chevalier du guet, un autre chez le commissaire, un autre au lieutenant civil, tout cela fut pour elle l'affaire d'un moment; après quoi elle s'évanouit.
A tant de bruit, qui lui arrive de deux côtés à la fois, mademoiselle d'Hautefort s'éveille, se frotte les yeux, se lève; à son tour elle s'approche de cette fenêtre éclairée du dehors. Devant elle, dans une salle bien illuminée, des figures confuses s'agitent vaguement. À son tour elle ajoute foi à la vision, car un reste de sommeil brouille encore ses idées.
Elle distingue autour d'une table servie avec abondance, fumante de mets, étincelante de cristaux et de bougies, des hommes et des femmes qui rient en heurtant leurs verres, et laissent aller leurs tètes avec un singulier abandon. Les uns ont le bras enlacé autour de la taille de leurs voisines ; les autres, en se penchant à leur oreille, semblent y déposer plus de baisers que de paroles ; et tous, au milieu de longs éclats de gaieté, paraissent mutuellement s'exciterau plaisir.
Qui l'eût dit jamais à la noble et fière demoiselle, qu'un jour elle assisterait "à une orgie donnée chez la Neveu, la plus célèbre entremetteuse, du temps, et dont Boileau a consacré le nom dans ses vers ! C'était dans une de ses succursales, nouvellement établie derrière l'hôtel de la -Ferté, que se passait la scène. On y faisait cette nuit, môme l'inauguration du lieu; et, la jôtirnée ayant été brûlante, les vapeurs du vin et le feu des bougies les étouffant dans cette salle étroite, malgré la réclamation de quelques convives, le Grand Gédéou (nom de débauche de leur chef) avait ordonné d'ouvrir les fenêtres, déclarant aux plus récalcitrants que le plaisir s accroissait par le scandale.