E GRAND GÊDÉON
Mademoiselle d'Hautefort ne s'arrêta point à l'examen de ia figure. des femmes, qui toutes, nécessairement, devaient lui être étrangères ; mais elle fut-d abord frappée de celles des hommes, dont plusieurs ne lui étaient pas inconnues. Elle regarda plus attentivement, toujours dans le trouble du réveil néanmoins.
Pour quelques-uns, elle ne pouvait plus longtemps s'y méprendre. C'étaient eux! elle les voyait! « En rêve, sans doute ! pensa-t-elle, avec une dure angoisse dans le cœur ; car celui-ci, c'est le v marquis de Gèvres, et il est absent!... absent!... lien sûr... Il a été exilé de Paris, à cause de moi ; et il s rait là !... Non ! oh ! non! Celui-ci, c'est Henri de laFejté... Je suis chez sa mère!... Oui... et il dort ici près., cela est certain ! Cet autre... Oh ! un si puissant personnage! il ne peut être à Paris non plus... C'est impossible! Donc je rêve encore ! »
Et elle s'interroge des mains, en les passant sur sa figure et dans ses cheveux, pour bien s'assurer qu'elle ne dort pas ; et, quand elle devient certaine de la réalité du tableau, elle prend son parti bravement, comme à son ordinaire, et retourne en riant dans son lit, où le sommeil ne tarde pas à l'aller rejoindre ; car elle est ainsi faite.
t,E GRAND fiÉDÉOM
La troisième heure de nuit sonnait, et dans la maison de la Neveu la fête durait encore ; elle n'y était plus joyeuse, elle y était obscène ; elle ne chantait plus, elle hurlait.
UNE MAITRESSE DE LOt'IS XIII
De» ligures pâles ou écarlates, des yeux éteints ou brillants et fiévreux, des bouteilles renversées ou brisées, une nappe rouge de vin, des femmes battues de l'ivresse, qui, pour soutenir leur rôle obligé, criaient des paroles d'amour au milieu des bruits de l'orgie ; des hommes frénétiques de débauche, mais non terrassés par elle ; dans un coin de la chambre, un amas de manteaux, de mantilles, de bérets, de toques à plumes, d'écharpes, foulés aux pieds, ou faisant litière aux dormeurs et aux galants ; dans un autre, des joueurs accroupis, des cartes et de l'or sur un escabeau, des jurons, des b.'isers, des querelles et des chansons à boire : tel était l'ensemble de ce tableau, d'où ressortaient seules quelques figures isolées, conservant encore une ombre de respect humain.
Le chef de la bande, à demi mort de chaleur et de lassitude, ivre de vin, de rires et de paroles, presque entièrement déshabillé, repose depuis une heure déjà sur le lit d'une pièce voisine.
C'est à sonabsence peut-être qu'il faut attribuer les derniers écarts de l'orgie; car, tant qu'il présida la séance, il parut les retenir, malgré lui-même, dans de certaines limites ; tant est grand le respect qu'on porte à ce digne débauché !
Maintenant il dort, seul, sans doute, de tous les gens couchés dans le voisinage. Les clameurs continuent et redoublent. C'est un chorus général et forcené de chants et de cris, à faire taire les grosses sonneries de la cathédrale ; des battements de mains, des trépignements à faire descendre le premier étage au rez-dc chaussée.
Dans vingt directions à la fois, les habitants des maisons, épouvantés de ce sabbat auquel ils ne peuvent rien comprendre, chassés de leurs couches, se montrent aux fenêtres, criant à leur tour et de toutes leurs forces : « Au vol! au meurtre ! au scandale! à l'abomination !• w
Enfin, un grand bruit de chevaux se fait entendre dans la rue ; des casques brillent aux flambeaux ; ce sont les
LK GRAND GÊDÉUN. M
archers de la prévôté, dont le chef porte en croupe un commissaire de la police municipale.
Ils arrivent à la porte de ce pandémonium. Ils frappent, ils hourtent, ils en demandent l'entrée au nom du roi !
Un homme, tenant un rouge bord à la main, se présente à la croisée; mais sa figure est calme; par ses signes il réclame l'attention et demande à parler.
Le commissaire ordonne qu'on l'écoute. Tout fait silence. Alors, du haut de son balcon, le buveur entonne à haute voix la Crevaille du poète Saint-Amant.
Qu'on m'apporte une bouteille Qui d'une liqueur vermeille Soit teinte jusqu'à l'ourlet. Afin que sous cette treille, Ma soif la prenne au collet !
Je veux qu'ici de Panthée La mort Foit représentée A la gloire du bouchon.
Et qu'au lieu de cet alliée On démembre ce cochon.
Le chanteur, désignant du geste le commissaire, continue :
Que dis-je ? oh ! que j'ai la vue De jugement dépourvue !
Parbleu 1 c'est un marcassin Dont la trogne résolue Nous morgue dans ce bassin.
Mais, avant la fin du troisième couplet, en guise de libation, il jette son vin à la figure du magistrat civil, qui l'a d'abord écouté le nez en l'air ; les soldats furieux forcent l'entrée, et, précédés du commissaire tout ruisselant, s'essuyant encore la face du pan de sa robe, ils se précipitent vers l'escalier.
Une pauvre servante, saisie d'émotion, leur ouvrit la porte ; on l'arrêta.
La première salle où pénétrèrent les soldats était celle
du festin. Il ne restait de convives que les filles, qui, pressées les unes contres les autres, pâles, les yeux hagards, muettes de frayeur et d'ivresse, ne pouvaient articuler un seul mot pour leur défense. On les prit toutes en bloc, et les bourgeois du guet, qui venaient d'arriver comme renfort, furent chargés de conduire galamment à l'hôpital ces belles dames, encore couvertes d'oripeaux.
Le commissaire se dirigeait vers la seconde porte.
Un homme, à la mine haute, vêtu d'un manteau coupé à l'espagnole relevé d'une riche broderie de soie, vient à sa rencontre, l'invitant, en beau langage de cour, de laisser là ses gens et d'entrer seul. Il y acquiesce, après avoir ordonné aux archers de se tenir prêts en cas de besoin. Ceux-ci, restés devant la table encore debout, pour se donner une occupation, achèvent les restes du souper.
Marchant sur les pas de son introducteur, qu'il prend pour un courtaud déguisé, le commissaire entre dans l'autre pièce, et trouve, assis sur un lit en désordre, un homme débraillé, presque en chemise, qui à sa vue se met à fredonner :
Le roi, noire sire, Pour bonnes raisons Que l'on n'ose dire Et que nous taisons, Nous a fait défense De plus chanter laiiturlii !
Lanturlu! lanturlu! lantiirlu!
v Dans quel état est ce misérable ! » dit le commissaire ; et, s'adressant au nouveau chanteur : « Qui êtes-vous et que faites-vous ici? Allons, réponds, drôle ! »
L'interrogé, se relevant sur ses jambes avinées et d'une voix grave :
« Je suis le Grand Gédéon ! Et j'ai bu... lanturlu ! » Kt il retombe sur son lit.
Un autre, sortant d'un cabinet voisin, accourt auprès