POUPARD ET
Palais du Tribunal^ galerie côlé de la rue de la Loi, 32.
Fourni pour le service personnel de Sa Majesté l'Kmpereur et Roi :
Deux chapeaux castor à 00 francs . . 120 francs. Le repassage d'un chapeau et fourni
une coëffe piquée en soie 6 francs.
Le repassage 6 francs.
Paris, 19 août 1808.
— Et maintenant ?
— Encore plus.
Le Consul se mit à rire de tout son cœur.
— Dites-moi votre nom ?
— Joséphine-Marguerite.
— Joséphine me plaît: j'aime ce nom, mais je voudrais vous appeler Georgina, hein ! Voulez-vous ? Je le veux.
(Le nom m'est resté dans la famille de l'Empereur)
— Vous ne parlez pas, ma chère Georgina?
— Parce que toutes ces lumières me fatiguent, faitesles éteindre, je vous prie, il me semble qu'alors je serai plus à l'aise pour vous entendre et vous répondre.
— Ordonnez, chère Georgina.
Il sonne Roustan :
— Éteins le lustre. Est-ce assez ?
— Non, encore la moitié de ces énormes candélabres.
— Fort bien, éteins. A présent y voit-on trop ?
— Pas trop, mais assez (1).
Le Consul, fatigué quelquefois de ses glorieuses et graves préoccupations, semblait goûter quelque plaisir à se trouver avec une jeune fille qui lui parlait tout simplement. C'était, je le pense, nouveau pour lui.
— Voyons, Georgina, racontez-moi toutce quevous avez fait ; soyez bonne et franche, dites-moi tout.
Il était si bon, si simple, que ma crainte disparaissait.
— Je vais vous ennuyer, puis comment dire tout cela? Je n'ai pas d'esprit ; je vais très mal raconter.
(1) « Chère Mme Valmore, tous ces détails vous semblent bien enfantins, mais ils sont vrais, très mal racontés par moi; mais par vous, ils seront charmants. Il faut tant de goût, tant de délicatesse; vous possédez tout cela, vous ! » Note du manuscrit de Mlle George.
— Dites toujours.
Je lis le récit de ma très petite existence, comment je vins à Paris, toutes mes misères.
— Chère petite, vous n'étiez pas riche, mais à présent comment êtes-vous ? Oui vous a donné ce beau cachemire, le voile, etc. ?
11 savait tout. Je lui racontai toute la vérité sur le prince Sapieha.
— C'est bien ; vous ne mentez pas ; vous viendrez me voir, vous serez discrète, promettez-le-moi (1).
11 était bien tendre, bien délicat, il ne blessait pas ma pudeur par trop d'empressement, il était heureux de trouver une résistance timide (2). Mon Dieu ! je ne dis pas qu il était amoureux, mais bien certainement je lui plaisais. Je ne pouvais en douter. Aurait-il accepté tous mes caprices d'enfant ? Aurait-il passé une nuit à vouloir me convaincre? Il était très agité pourtant, très désireux de me plaire, il céda à ma prière qui lui demandait toujours grâce.
— Pas aujourd'hui. Attendez, je reviendrai, je vous le promets.
11 cé.^ait, cet homme devant lequel tout pliait. Est-ce peut-être ce qui le charmait ? Nous allâmes ainsi jusqu'à cinq heures du matin (3). Depuis huit heures c'était assez.
(1) « ... George, au contraire, il y tient, il y insiste, seulement : « Je m'en suis repenti, dit-il, quand j'ai su qu'elle parlait. » Repentir, comme chef d'État, car comme homme, l'image qu'il a gardée d'elle l'impressionne encore. » Frédéric Masson, vol. cit., pp. 133, 134.
(2) Cependant, au dire de M. Frédéric Masson, vol. cit., p. 134, le Premier Consul, dès cette première visite, l'aurait cinglée de cette phrase : « Tu as gardé tes bas, tu as de vilains pieds. »
(3) « Hermione entrait à Saint-CIoud à minuit et demi; elle
— Je voudrais m'en aller.
— Vous devez être fatiguée, chère Georgina. A demain ; vous viendrez.
— Oui, avec bonheur, vous êtes trop bon, trop gracieux pour que Ton ne vous aime pas... et je vous aime de tout mon cœur.
Il me mit mon châle, mon voile. J'étais loin de m'attendre à ce qu'il allait arriver à ces pauvres efiets. En me disant adieu, il vint m'embrasser au front. Je fus bien sotte, je me mis à rire et lui dit :
— Oh ! c'est bien, vous venez d'embrasser le voile du prince Sapieha.
Il prit le voile, le déchira en mille petits morceaux; le cachemire, fut jeté sous ses pieds (1), puis j'avais au col une petite chaîne, qui portait un médaillon des plus modestes, de la cornaline, au petit doigt une petite bague plus modeste encore, en cristal, où Mme de Ponty avait mis des cheveux blancs de Mlle de Raucourt (2). La petite bague fut arrachée de mon doigt, le Consul la brisa sous son pied. Ah! il n'était plus doux alors. Je fus interdite et me disais :
— Quand tu me reverras, il fera beau!
Je tremblais. Il revint tout gentiment près de moi.
— Chère Georgina, vous ne devez rien avoir que de moi. Vous ne me bouderez pas, ce serait mal, et j'aurais mauvaise opinion de vos sentiments, s'il en était autrement.
en sortait à six heures du matin. » Alexandre Dumas, le Co.isfitiitionnel, 16 décembre 1847.
(1) « Elle en sortait victorieuse comme Cléopâtre; comme Cléopàtre, elle avait tenu le maître du monde à ses genoux. Seulement le maître du monde, jaloux comme un simple mortel, avait mis en lambeaux le cachemire du prince Zappia.» Al. Dumas, art. cit.
(2) Raucourt avait à cette époque (1803) quarante-sept ans.
On no pouvait pas on vouloir lon.i^tcmps à cot homme : il y avait tant do douceur dans sa voix, tant de grâce, qu'on était forcée de dire :
— Au fait, il a bien fait (1).
— ^'ous avez bien raison. Non, je ne suis pas fâchée, mais je vais avoir froid, moi.
Il sonna Constant.
— Apporte un cachemire blanc et un grand voile d'Angleterre.
11 me conduisit jusqu'à Torangerie.
— A demain, Georgina, à demain.
Voici littéralement ma première entrevue avec cet homme immense.
Constant ne me dit rien, il faisait bien. Je n'étais pas disposée à faire conversation avec lui. Il tombait de sommeil et ne fit qu'un somme durant la route. Je ne dormais pas, moi. Je trouvais le Consul très séduisant, mais assez violent. C'est une existence toute ^d'esclavage que je vais me donner : pas la moindre liberté à espérer et j'aime beaucoup mon indépendance ! Retournerai-je demain, comme je l'ai promis? Je suis dans une incertitude. Il me plaît, je le trouve si bon, si doux avec moi. Puis, sais-je bien si ce n'est pas un caprice? Il serait fort triste et fort humiliant d'être quittée. La nuit porte conseil, attendons. En arrivant chez moi, Constant me dit :
— A ce soir, huit heures, madame, je viendrai vous prendre.
— Je ne suis pas décidée; venez à trois heures, je verrai. Dites au Consul que je me trouve un peu fatiguée, que je ferai mon possible pour ne pas manquer à la promesse que je lui ai faite. »
(1) « Sur ma tète, tout cela est vrai. » Note du manuscrit de Mlle George.
Et ainsi se termina, suivant Mlle George, sa première nuit à Saint-Gloud (1).