‹ Une maîtresse de NapoléonChapitre 21 sur 44 · DEUXIEME NUIT · texte numérisé non relu

DEUXIEME NUIT

Le lendemain :

« Talma vint me voir. Je disais tout à mon bon Talma.

— Comment, tu hésites? mais tu es donc folle? Vois quelle position pour loi ! Tu ne connais pas, enfant que tu es, le Premier Consul. Honnête homme d'abord ; j'ignore quelle sera la durée de son goût pour toi. Mais je suis certain qu'il sera toujours excellent. On n'abandonne pas une jeune fille qui, malgré toutes les séductions qui l'entourent, n'a pas faibli — tu me l'as dit et je le crois.

— Vous avez raison de me croire, bon Talma, pourquoi vous mentirais-je (2) ? Mais voyez-vous, Talma, c'est

(1) « Le lendemain, tout Paris connut le voyage de la tragédienne. » E. DE MiREcouRT, voL cit., p. 40.

(2) « Chère bonne, vous voyez combien il est délicat de dire : pas encore failli. Enfin il faut bien que l'on sache que c'était mon premier pas, cause de la continuité de cette illustre liaison. Je suis bête aujourd'hui à manger du foin. Tout cela me paraît d'un plat désespérant. Heureusement que l'esprit, la poésie et le cœur sont chez vous pour faire de ces riens des choses charmantes. Mais je n'ai pas le sol, et l'imagination travaille pour savoir où en trouver. Voilà mon sort. » Note du manuscrit de Mlle George. — Ces der-

justement parce que c'est mon premier pas, que je suis très effrayée. De là, voyez- vous, dépend ma destinée. Je raisonne, allez ; je ne suis pas st enfant que vous le croyez. Le Consul est bon, oui, je vous l'accorde, j'en suis certaine. Mais c'est le Premier Consul, et moi une cabotine ! Lui ne pense qu'à la gloire ; croyez-vous, que la gloire aille avec l'amour ! Non, moi je veux que l'on soit amoureux de moi. Je serai bien heureuse, n'est-ce pas, si j'aime enfin le Consul, de n'être près de lui que par ses ordres, quand cela lui plaira ! Voyons, Talma, c'est l'esclavage, ai je raison?

— Et bien, alors, marie-toi.

— Joli conseil que vous me donnez là ! je crains l'esclavage et vous voulez que je me marie (1) ?

niers mots indiquent clairement que c'est le dénùment qui poussait la tragédienne vieillie à tirer parti de ses souvenirs.

(1) George dit que l'Empereur lui-même, plus tard, lui conseilla, lui ordonna presque le mariage. Le passage vaut d'être cité :

« — Georgina, vous ne me plaisez pas ce soir... Je crois que je ferai bien de vous marier.

(Je ne me rappelle pas si je vous ai parlé de cette proposition qui ma été faite ; je la répète peut-être encore. Qu'importe !)

— Me marier ! moi ? Et à qui donc, mon Dieu ?

— Soyez tranquille, je vous donnerai à un général. Vous quitterez le théâtre, bien entendu, et vous vivrez honorablement.

— Cette proposition que vous me faites est sérieuse?

— Très sérieuse.

Je fus blessée jusqu'au fond du cœur... Ma résolution fut bien vite arrêtée.

— Je vous demande mille fois pardon de vous désobéir, mais je ne veux pas me marier, je ne puis plus me marier. Quand vous avez eu le caprice de m'appeler près de vous...

— Tiens, veux-tu que je te dise? Tu iras ce soir à Saint-(;ioud, cest ta destinée, suis-la donc ; si tu n'y vas pas, tu feras quelques sottises qui te seront bien plus funestes.

— Tenez, c'est vrai. J'irai, car je sens que je l'aime. Dînez avec moi, Talma, si vous n'avez rien de mieux à faire ; nous parlerons de lui, vous qui l'avez beaucoup connu; car vous le voyez souvent chez sa femme, cette gracieuse et charmante Joséphine.

— Oui, je l'ai beaucoup vu. Je te conterai cela une autre fois. Je ne puis dîner avec toi, ma chère amie, à mon grand regret, mais ma femme m'attend.

— Mariez-vous donc ; c'est plus honnête, c'est vrai mais quelquefois bien gênant ! On se marie par amour, je le pense du moins ; quand on n'est plus amoureux, il faut se souvenir qu'on l'a été. Vous vous en souvenez, Talma. C'est encore quelque chose ; on doit des égards à sa femme, cela n'est pas chaud, mais cela est honnête.

— Où donc as-tu appris tout cela?

— En voyant des gens mariés I Allons, cher Talma, partez, il est tard. Mes compliments à Madame. A demain. Nous jouons Cinna, la représentation tient-elle toujours ?

— Jusqu'à présent.

— Tant pis, mais il faut faire son devoir.

A huit heures. Constant entrait dans la cour ; il était

— Le caprice? dit-il.

— Eh ! mon Dieu, oui ! le caprice !... j'étais artiste, je resterai artiste ! Moi, prendre un mari de convention ? Ah I s'il s'en trouve un assez complaisant pour jouer ce rôle, convenez quon ne peut aimer ni estimer un pareil homme !

— Tu as raison, Georgina ; tu es une brave fille.

Je parlai ainsi à l'Empereur, sans gène, sans fatuité, vingt fois. >• Manuscrit de Mlle George.

vomi h trois heures prendre les ordres. Me voilà enrore en tète à tète avec ce bon et joyeux serviteur. La conversation pendant la route fut très laconique, mon côté du moins. Constant avait beau médire :

— Le Consul est enchanté de vous, il vous trouve charmante, il vous attend avec encore plus d'impatience...

Je restais fort silencieuse en me disant :

— Le Consul cause donc avec son valet de chambre. Au fait, pourquoi pas ? Je cause bien avec Clémentine ; la familiarité du Consul avec son valet de chambre est une distraction, voilà tout ! Puis il lui est dévoué.

Hélas il ne la pas été le misérable (1) ! Le Consul m'attendait :

— Bonjour, Georgina, sommes-nous de bonne humeur ?

— Oui, toujours pour vous.

C'était vrai : il était vraiment séduisant, son sourire céleste, ses manières si douces ; il vous attirait, vous fascinait.

— Eh bien, Georgina, vous m'avez dit la vérité ; cette petite bague que j'ai brisée sous mon talon venait bien de Mlle Raucourt, les autres objets de votre beau prince Sapieha ; vous lui avez déjà fait dire sans doute de cesser ses visites et ses prodigalités ?

— Non. je vous avouerai franchement que je n'y ai pas songé.

(1) Louis-Constant Waii y, valet de chambre de l'Empereur, l'abandonna, en 1814, à Fontainebleau, après avoir reçu une gratification de 50.000 francs. Le 29 septembre 1832, il demandait un emploi de concierge à Saint-Cloud à Louis- Philippe, ajoutant : « Vous n'auroz pas, sire, de serviteur plus dévoué. » {CoUçctiGn de feu M. Paul Dablin.) C'est lui, on le sait, que l'Empereur appelait familièrement : Monsieur le drôle !

— C'est bien, ne vous en préoccupez pas. Il le comprendra, vous ne le verrez plus.

Je me dis en moi-même :

— Pauvre Prince, te voilà bien récompensé.

Il n'avait pas d'amour pour moi, son cœur ne sera pas froissé, mais il aura le droit de me croire bien ingrate ; et pourtant ce n'est pas ma faute et je ne puis blâmer le Consul ; il a raison. Tout homme délicat agirait ainsi. Hélas ! sera-ce mon bonheur ? Espérons, suivons aveuglément cette route quelle qu elle puisse être ! Le Consul fut plus tendre que la veille, plus pressant ; mon trouble était palpitant, je n'ose dire ma pudeur, puisque j'étais venue de ma propre volonté ; il m'accablait de tendresses, mais avec une telle délicatesse, avec un empressement rempli de trouble, craignant toujours les émotions pudiques d'une jeune fille qu'il ne voulait pas contraindre, mais qu'il voulait amener à lui par un sentiment tendre et doux, sans violence. Mon cœur éprouvait un sentiment inconnu, il battait avec force, j'étais entraîné malgré moi. Je l'aimais, cet homme si grand, qui m'entourait de tant de ménagements, qui ne brusquait pas ses désirsqui attendait la volonté d'une enfant, qui se pliait à ses caprices.

— Voyons, Georgina, laisse-toi aimer tout entière ! Je veux que tu aies une entière confiance. C'est vrai, tu me connais à peine ; il ne faut qu'une minute pour aimer, on sent tout de suite le mouvement électrique qui vous frappe en même temps. Dis-moi, m'aimes-tu un peu ?

— Certainement je vous aime, non seulement un peu, j'ai peur de vous aimer beaucoup et d'être alors fort malheureuse. Vous avez trop de grandes choses en vous, pour que votre cœur ressente une tendresse bien vive pour ce qui n'est pas la gloire. Les pauvres femmes sont prises et bien vite oubliées ; pour vous, c'est un joujou

qui VOUS amuse un peu plus, un peu moins, et quoique vous soyez le Premier Consul, je ne veux pas être votre joujou.

— Mais si vous êtes mon joujou préféré, vous ne vous en plaindrez pas, j'espère. Pas de méfiance, Georgina, vous me fâcheriez.

— Eh bien, je reviendrai demain.

— Vous voyez comme je suis faible de consentir à vous laisser partir sans m'avoir donné une preuve d'abandon, qui ne nous laisse plus étrangers l'un à Tautre. Partezdonc, Georgina ; à demain.

— Ah ! j'oubliais, je joue Cinna.

— Tant mieux, j'assisterai à la représentation. Soyez bien belle ; après Cinna la voiture vous attendra.

— Mais je serai fatiguée.

— Allons, Georgina, cette fois, je veux vous voir après Cinna, et vous céderez à mon désir où je ne vous verrai jamais.

— Je viendrai.

J'avais de grosses larmes dans les yeux.

— Tu pleures, tu vois bien que tu m'aimes un peu, folle.

Il essuya mes grosses larmes, m'embrassa et me dit :

— A demain, ma chère Georgina.

Et ainsi se termina, suivant Mlle George, sa deuxième nuit à Saint-Gloud.

Page 1