TROISIEME NUIT
Le lendemain :
On joua eflectivement Cinna, rien n'avait été changé. A sept keures un quart, j'entrais en scène et le Consul n'était pas arrivé. C'est pour me punir qu'il n'est pas là. Eh bien, s'il ne vient pas, je n'irai pas demain à son Saint-Gloud ; je ne suis pas une esclave, je m'appartiens bien, je suis à moi, à moi seule, Dieu merci ! Ah ! que j'ai bien fait de résister ! C'était un caprice, rien de plus.
Mon cher Consul, vous voyez que j'ai ma volonté aussi et que, quoique très petite lille, je sais ne pas courber la tête devant la puissance. Tant mieux, je suis libre et je respire plus librement.
Et je sentais que j'étoutïais en débitant mon monologue. Débiter, c'est le mot, j'étais détestable, absurde, et la fière Emilie était fort humiliée. Il est inouï, tout ce qui peut se passer dans la tète d'une artiste, tout en jouant, tout en étant le personnage, en apparence du moins. Car d'autres pensées viennent vous assaillir, font de vous une machine ; on fait sa charge et l'on trompe parfois le public.
A la fin de mon monologue, j'entends une rumeur dans la salle et des applaudissements frénétiques : c'était le Consul. Ah ! combien je respirais avec bonheur ! On cria : « Recommencez ! », ce qui arrivait toujours quand le Premier Consul était en retard. Je recommençai, cette fois le cœur rempli de joie et d'ivresse, mais tout entière à mon personnage. Le bon public devait dire :
— A la bonne heure, il paraît que la présence de notre
grand hoiiiiiie l'inspire plus que cette salle comble.
Le Consul aimait beaucoup la tragédie de Cinnci.
La représentation de cet ouvrage était magniliquement jouée par Talina et Monvel ! Monvel, si simple dans Auguste, si noble ! On parle de diction. Ab ! c'est lui qui connaissait le secret d'émotionner sa diction ! Comme il parlait Corneille, det homme ! Sans organe, presque sans voix, on Tentendait de partout. Aussi quel silence admiratif quand il était en scène!
Qu'il était tragique, simple et, dans son monologue du W^ acte, quand Evandre venait de lui découvrir la trahison de Cinna, et que, dans le monologue, il récapitulait toutes les actions et qu'il linissait par dire :
Rentre en toi-mcrne, Octave,
Et soulïre des ingrats après Lavoir été.
Après l'avoir élé était dit dans un sentiment indélinissable. Il y avait dans ces deux mots tous ses remords : c'était d'un etiet tragique. Et encore dans ce même monologue, quand il se relève et qu'enfin il veut se venger de cet ingrat, il avait un retour sur lui-même, en disant :
Mais quoi ! toujours du sang et toujours des supplices I
Du sang était dit avec urfétoufiement et une expression de dégoût sur les lèvres ; il se laissait tomber dans un fauteuil et il disait d'une manière si fatiguée, si épuisée :
Ma cruauté se lasse (i).
(1) « Chère Vabiioi-e, je n'ai i)ns Cinna sous main; vous l'aurez dans votre mémoire d'artiste et vous arrangerez cela en homme (sic) de goût qui se connaît en belles choses. Je crois qu'il est heureux d'intercaler ces détails artistiques entre ma troisième visite à iSaint-cloud. » Note du manuscrit de Mlle George.
Et la scène qui ouvre le V® acte entre Auguste et Cinna. Il entrait le premier, très agité, Cinna le suivait. Les fauteuils étaient posés à l'avance: Monvel prenait son fauteuil d'une main tremblante :
Prends un siège, Cinna...
et sur l'hésitation de Cinna, il recommençait :
Prends...
Quel effet prodigieux ! Ah ! j'étais là, palpitante, tout oreilles comme tout le public du reste. Et les vers qui suivaient le fameux : Prends :
Sur toute chose Observe exactement la loi que je t'impose.
Dès le commencement de cette scène, son débit était bref, serré et pourtant impétueux. Quand il rappelait à Cinna les faveurs dont il l'avait comblé et lui disait:
Tu t'en souviens, Cinna, et veux m'assassiner.
Cinna, qui veut alors se relever, était retenu par Monvel :
Tu tiens mal ta promesse.
Sieds-toi...
Rendre l'effet est impossible. Et quand il lui citait tous les conjurés, qu'il les comptait sur ses doigts, ces doigts magiques dont la flamme sortait de chaque phalange. Compter sur ses doigts, sans exciter Je rire, faire frémir tout le monde au contraire, c'est pousser l'art au delà de toute imagination ; et après avoir démontré à Cinna toutes ses bassesses, toutes ses ingratitudes, quand il finissait cet éloquent dialogue en lui disant :
Parle, parle, il est temps.
LA Fl-MME QVl COUCHA AVEC L EMPEREUR 209
.lo no |)onso pas qu'il soit possible à aucun comédien d'altiMudre une perfection semblable, aussi vraie, aussi inlellii,'^eQte et tout cela sans un cri, sans une exagération ! Ail ! Monvel sublime, ta réputation est bien au dessous de ton immense talent. L'injustice dominera donc toujours ! Talma, dans ce personnage pusillanime, incertain, brave cependant mais faible, qui marchait sous l'influence de sa passion pour Emilie, et qui agis-, sait contre les sentiments de son cœur ; que sa première entrée était belle, à Talma ! Tout ce beau et interminable récit était fait d'une voix basse s'animant par degrés, mais toujours à voix basse. Quelle physionomie! Toutes ses. libres tremblaient. Ceci était d'un efïet si épouvantablement vrai, que j'ai bien souvent vu des femmes se retourner de frayeur. C'est, je crois, du talent, mais ceux qui, ne l'ont pas vu n'y croiront pas ; ils ont raison, ils ne, l'ont pas vu et ne le verront pas. Les vieilles traditions sont aujourd'hui tournées en ridicule (à l'impossible nul n'est tenu.) Comment parler des couleurs à un aveugle?
Ce soir là — et la présence du Consul y était pour beaucoup — l'etïet de la représentation était magnifique. Je ne parle pas de moi, mon Dieu, au milieu de ces merveilleux et immenses talents, de ces géants, je me tenais de mon mieux pour ne pas faire ombre au tableau. J'eus donc la flatteuse récompense de mes efforts. Mais il m'arriva, au X"^ acte, un applaudissement auquel j'étais loin de m'attendre, au vers :
Si j'ai séduit Cinua, j'en séduirai bien d'autres (I).
(1) (< Un tonnerre d'applaudissement.s éclata du parterre aux combles. Toute la salle battit des mains, en se tournant vers la loge du Premier Consul, et le vainqueur des Pyramides ne parut pas insensible à cette ovation d'un nouveau genre. » E. de Miregourt, vol. cit., pp. 40, 41.
Applaudi, ce vers, â trois reprises; je devins pourpre. Mon Dieu, que veut dire cela ? On présume donc quelque chose ?.. On ne peut rien savoir... Le Premier Consul vient souvent et on croit peut-être... Ce serait affreux. Les secrets de la Cour seraient donc comme les secrets de la Comédie ? Que va me dire le Consul ? Il sera furieux, il m'accusera peut-être d'indiscrétion et pourtant je ne me suis confiée qu'à Talma. Il est trop prudent et trop peureux pour en avoir ouvert la bouche, même à sa femme. Talma me suivit dans ma loge, tout ébouriffé.
— Et bien, tu vois, tu as entendu ces applaudissements ?
— Oui, j'en suis confuse et inquiète; pourvu que le Consul ne m'accuse pas d'indiscrétion ! Après tout peu m'importe, le public a peut-être voulu me faire un gracieux compliment (1). Allez vous-en, Talma, on m'attend.
Je montai en voiture et me voilà pour la troisième fois sur la route de Saint-Cloud. Le Consul m'attendait.
— La représentation a été bien belle, me dit-il. Talma a été vraiment sublime. iVlonvel est un acteur bien profond; malheureusement la» nature La desservi; on ne peut avoir une grande réputation avec une voix aussi défectueuse, un physique si grêle. Le théâtre, c'est l'idéalité : on n'y veut pas voir des héros mal faits. Monvel
(1) On en fit plus tard une allusion à la partialité de Geoffroy pour George.
Si j'ai séduit G... j'en séduirai bien d'autres !
C'est la légende d'une estampe satirique, placée en tête de la Conjuration de Mlle Duchesnois contre Mlle George Weymer, pour lui ravir la couronne; avec les pièces justificatives recueillies par M. J. Boullault. Paris, Pillot et Martinet, an Xl-1803, in-8, 84 pages. — Grâce à l'obligeance de M. L. Henry Lecomte [nous pouvons donner ici une reproduction de cette curieuse estampe.
combat ces défectuosités par la science, mais le charme est absent. C'est un acteur à étudier. Vous avez été belle aussi, (ieorgina.
— J'ai fait de mon mieux pour mériter votre suffrage, qui est le plus flatteur pour moi.
— Eh mais, vous devenez flatteuse.
— Je cherche à me faire grande dame.
— Vous essayez à devenir méchante. Soyez ce que vous êtes; je vous préfère Georgina que comtesse.
11 m'accablait de bontés.
— Mettez-vous là, près de moi, vous êtes un peu fatiguée. Voyons, débarrassez-vous de ce schall, de ce chapeau, que l'on vous voie.
11 défaisait petit à petit toute ma toilette. Il se faisait femme de chambre avec tant de gaieté, tant de grâce et de décence qu'il fallait bien céder, en dépit qu'on en ait. Et comment n'être pas fascinée et entraînée vers cet homme ? Il se faisait petit et enfant pour me plaire. Ce n'était plus le Consul, c'était un homme amoureux peutêtre, mais dont l'amour n'avait ni violence, ni brusquerie; il vous enlaçait avec douceur, ses paroles étaient tendres et pudiques : impossible de ne pas éprouver près de lui ce qu'il éprouvait lui même.
Je me séparai du Consul à sept heures du matin, mais honteuse du désordre charmant que cette nuit avait causé. J'en témoignai tout mon embarras.
— Permettez-moi d'arranger cela.
— Oui, ma bonne Georgina, je vais même t'aider dans ton service.
Et il eut la bonté d'avoir l'air de ranger avec moi cette couche, témoin de tant d'oublis et de tant de tendresses (1).
(1) « Oui ! en vérité, bonne madame Valmore, il faut une plume comme la vôtre pour faire passer ces détails histo-
Le Consul me dit :
— A demain, Georgina.
Il me disait : à demain ! pour, sans doute, calmer mes inquiétudes. C'était encore une délicatesse de son cœur. Non, jamais ceux qui liront ces détails ne voudront y croire, ils sont réels. Pour bien connaître le grand homme, il fallait le voir dans l'intimité; là, dépouillé de ses immenses pensées, il se plaisait dans les petits détails de la vie simple et humaine; il se reposait de la fatigue de lui-même.
T— Non, pas demain, si vous le permettez, mais aprèsdemain.
— Oui, ma chère Georgina, comme tu le veux : à aprèsdemain, aime-moi un peu et dis-moi que tu reviendras avec bonheur.
— Je vous aime de toute mon âme, j'ai peur de trop vous aimer ; vous n'êtes pas fait pour moi, je le sais, et je souffrirai ; cela est écrit, vous verrez.
— Va, lu prophétises mal, je serai toujours bon pour toi, mais nous n'en sommes pas là. Embrasse-moi et sois heureuse.
Et ainsi se termina, suivant Mlle George, sa troisième nuit à Saiut-Cloud.
riques et très vrais pourtant. J'ai fait ce que j'ai pu, mais je suis impuissante. » Note du manuscrit de Mlle George.
QUATRIÈME NUIT (l)
Plus tard :
Avant de quitter Saint-Cloud j'oubliais une entrevue que je vais vous raconter telle qu'elle s'est passée. On vint me ciiercher, à huit heures du soir. J'arrive à Saint- Cloud et, ce soir-là, je passais dans la pièce attenant à la chambre à coucher. C'était la première fois que je voyais cette pièce qui était la bibliothèque.
Le Consul vint aussitôt.
— Je t'ai fait venir, plus tôt, Georgina. J'ai voulu te voir avant mon départ.
— Ah I mon Dieu, vous partez ?
— Oui, à cinq lieures du matin! Pour Boulogne. Personne ne le sait encore.
Nous nous étions assis tous (2) simplement sur le tapis.
— Eh bien ! tu n*es pas triste ?
— Mais si, je suis triste !
— Non, tu n'éprouves aucune peine de me voir éloigné. Il mit la main sur mon cœur et dit, comme s'il me
l'arrachait, en me disant d'un ton moitié colère et moitié tendre :
— Il n'y a rien pour moi dans ce cœur ! Ses propres paroles !
J'étais au supplice et j'aurais tout donné au monde
(1) « Il la demanda assez fréquemment. » Frédéric Masson uni. cil., p. 135.
(2) Sic. '
pour pouvoir pleurer; mais enfin je n'en avait (1) pas envie.
Nous étions sur le tapis, près du feu, car il y avait du feu. Mes yeux étaient fixés sur le feu et les chenets brillants. Restant là fixée comme une momie, soit l'éclat du feu ou des chenets ou de ma sensibilité, si vous l'aimez mieux, deux grosses larmes tombèrent sur ma poitrine, et le Consul, avec une tendresse que je ne peux reproduire, baisa ces larmes et les but. (Hélas 1 Comment dire cela? Et pourtant c'est vrai.)
Je fus tellement touchée au cœur de cette preuve d'amour que je me mis à sangloter de véritables larmes. Que vous dire. Il était délirant de bonheur et de joie. Je lui aurai (2) demandé les Tuileries dans ce momentlà, qu'il me les aurait données. Il riait, il jouait avec moi, il me faisait courir après lui.
Pour éviter de se laisser attraper, il montait sur l'échelle qui sert à prendre les livres, et moi, comme l'échelle était sur roulettes et très légère, je promenais l'échelle dans toute la longueur du cabinet, lui riant et me criant :
— Tu vas me faire mal! Finis ou je me fâche (3) !
Ce soir-là, le Consul me fourra dans la gorge un gros paquet de billets de banque.
— Eh ! mon Dieu, pourquoi me donnez-vous tout cela?
— Je ne veux pas que ma Georgina manque d'argent pendant mon absence.
{l)Sic.
(2) Sic.
(3) « Oh ! chère amie, vous pouvez tirer parti de cela, vous ! Ce sera si joli raconté par vous. Mon bon Valmore, vous saurez la date: l'Empereur partait pour visiter le camp de Boulogne. » Note du manuscrit de Mlle George.
Ses propres paroles.
Il y avait quarante mille francs.
Jamais l'Empereur ne m'a fait remettre d'argent par personne. Cétait toujours lui qui me le donnait. 11 futplus tendre, ce soir-là, que je ne l'avais encore vu.
J'oubliais de vous dire que ce soir-là, il envoya M. de Talleyrand qui venait travailler avec lui. Le lendemain
Autographe du prince de Talleyrand.
je fus chez Talleyrand où j'allais souvent, l'Empereur le savait.
— Ah ! venez, ma belle, que je vous gronde ! Eh bien ! on m'a renvoyé hier pour vous !
— Je ne sais ce que vous voulez me dire ! Comment, OD vous a refusé l'entrée de ma loge à Feydau où j'étais? Vous m'étonnez beaucoup.
— Vous êtes un diplomate trop jeune. Vous ne savez pas encore mentir. Cela viendra. Au fait, vous avez raison : je ne suis nullement offensé d'avoir été renvoyé. J'en aurais fait tout autant. Je me suis hâté de revenir à Paris faire ma partie ; mais voilà deux fois que je suis congédié pour le même objet. Soyez fière : cela n'était jamais arrivé.
Je puis certifier que ceci est encore vrai.
Du reste, ce Tayllerand était toujours charmant. 11 était si spirituel (4) !
Ici se termine le conte des quatre nuits de Saint-Gloud, suivant Mlle George.
Rien d*invraisemblable dans le récit de ces quatre nuits, si ce n'est la résistance opposée par George, dans les deux premières, aux désirs de Bonaparte. G'est à nous qu'elle prétend faire croire cela, c'est à nous qu'elle prétend imposer cette légende, à nous qui n'ignorons que fort peu de chose de; ses relations avec Lucien et qui n'avons pu regarder le prince Sapieha comme un Prince charmant éternellement soupirant. Deux nuits de résistance à Thomme qui avait réduit, en moïïis d'une heure, la Grassini et Pauline Fourès à sa merci ! Deux nuits de résistance à Bonaparte ! Deux nuits de résistance à Napoléon ! Ici doit s'arrêter la légende, quelque prix que George y attache. G'est, décidément, un trop beau rôle qu'elle se veut et ce n'est point à celui qu'elle im-
(1) Dans une autre partie de son manuscrit, revenant a Talleyrand, George dit encore : « M. de Taylerand, que je voyais beaucoup et qui m'aimait assez, comme aiment les grands personnages, s'amusant de tout sans s'intéresser à rien. »
LA FliMME QUI COUCHA AVKC L EMPEREUR 217
pose au Premier Consul que le vainqueur de Marengo et de Mme Walewska nous a habitué. Mandée plusieurs fois à Saint-Cloud, George pense donner le change par sa résistance. Pauvre excuse ! Elle avait vu de trop près celui qu'elle appelle « Thomme immense », et elle n'avait pas vu celui que devait voir F Histoire. C'est pourquoi son doux et mélancolique mensonge a quelque chose de triste et d'attendrissant. Cette femme, qui bat monnaie de ses souvenirs, tache à sauver, du moins, Phonneur. Elle veut se parer, aux yeux de la postérité, de ce titre qui lui semble plus beau que celui de ses victoires tragiques : avoir eu comme premier amant le Consul. Bonaparte. Napoléon. L'Empereur. Lui.
Peut-être aurait-on pu lui laisser ce titre s'il ne fallait compter avec la vérité due à l'histoire et la précision exigée par une biographie, ne fût-elle qu'un essai et qu'une contribution.
Ses dernières années, spectre désolé, ridicule et émouvant, d'un siècle de bataille et de triomphe, héroïne demeurée debout au delà du fracas impérial et de la bataille romantique, survivante encore étonnée de huit régimes, elle paraît sa grâce défunte et ses u pâleurs sans charmes » de ce glorieux et unique souvenir. C'est, roulée dans le beau linceul qu'elle se tissa, qu'un froid matin de
nivôse elle s'endormit. Et le Destin voulut que ce jour-là fut le soixante-quatrième anniversaire de son premier voyage à Saint-Cloud. C'était la palme anonyme que la main décharnée de l'Empire mort jetait sur son cercueil de pauvresse.
UN « LACHAGE )) IMPERIAL
— Gomment Napoléon vous a-t-il quittée ? demandais-je un jour à George.
— Il m'a quittée pour se faire empereur, ditelle (1).
Il se trouve qu'une fois, au moins, Alexandre Dumas se trouve d'accord avec George. G'est le sacre qu'elle accuse de sa rupture avec l'Empereur et un des fragments qu'on a de ses Mémoires s'y arrête complaisamment. La rupture avait, cependant, été précédée de quelques menus incidents que les contemporains ont pris à tâche de nous transmettre, aidés puissamment en cela par Joséphine elle-même. « Sans Joséphine, dit M. Mas-
(1) Alexandre Dumas, A/es Mémoires, t. IV, chap. LXXXVII, p. 1.
son, on ignorerait la plupart de ces anecdoctes : c'est elle qui les découvre, qui les conte, qui les rabâche, au besoin les invente, car nulle n'est menteuse comme elle (1). »
La liaison du Premier Consul avec George, généralement connue du public, était cependant entourée d'une certaine discrétion due surtout à Bonaparte ('2). George le venait visiter dans l'entresol qui, aux Tuileries, après avoir longtemps servi à Bourrienne, était devenu le petit appartement galant et secret du Maître. La tragédienne avait euU'art de plaire à Bonaparte, de le distraire. Elle se faisait auprès deluiFécho des scandaleuses anecdotes couraat le foyer de la Comédie-Française, et lui qui ne fut jamais ennemi de ces brèves distractions, de ce régal épicô entre de grandes et hautes préoccupations, riait à gorge déployée. C'est Constant qui témoigne: « Sa conversation lui plaisait et Tégayait beaucoup, et je l'ai souvent entendu rire, mais rire à gorge déployée, dé» anecdotes dont Mlle^ George savait animer les entretiens qu'elle avait avec lui (3). »
(1) FRÉDÉniG Massom, doL rit., p. 12i.
(2) « Mlle George passait pour être richement protégée par lé Premier Consul, il n'affichait point cette protection,' mais on en parlait en haut lieu. » Th. Iung, Lucien Bonaparte et se.s.MéniQÎres^ t. II, p. 3G6. . ,
(3) Constant, Mémoires. , i :
Sur rintiinité de cette liaison, George ne tarit pas en détails, et dans leur nombre on ne sait lesquels choisir, tant chacun d'eux est typique, curieux, phiisant et indicatif du caractère de Tamant. Notons cependant cette page alerte :
Pendant les quinze premiers jours, il a satisfait à ma scrupuleuse délicatesse, et j'os3 dire à ma pudeur, eu réparant le désordre des nuits, en ayant Pair de refaire le lit. Il faisait ma toilette, me chaussait et môme, conmie j'avais des jarretières à boucles, ce qui l'impatientait, il me fit faire des jarretières fermées que l'on passait par le pied.
Et aussitôt, la pudeur presque en éveil, suit une longue note pour la chère Desbordes-Valmore qui se pourrait cabrer devant h^s intimités ainsi dévoilées :
Je vous donne crûment ces détails, parce que vous m'avez dit de tout mettre sur le papier, bien bonne madame Valmore. J'obéis. Comment pourrez vous vous en tirer ? Vous seule êtes capable de faire passer des détails aussi épineux. Par exemple, pouvez-vous dire que le sommeil de l'Empereur était aussi calme que celui d'un enfant, sa respiration douce; que son réveil était charmant et avait le sourire sur les lèvres ; qu'il reposait sa noble tête sur mon sein et dormait presque toujours ainsi, et que, toute jeune que j'étais, je faisais des réflexions presque philosophiques en voyant ainsi cet homme, qui commandait au monde, s'abandonner tout entier dans les bras d'une jeune tille? Ah ! il savait bien que je me serais fait tuer pour lui. Tous ces détails pour
VOUS, mon cher Valmore ; je serais confuse si votre cher fils les lisait. L'amour de lEmpereur était doux. Jamais le dévergondage dans les moments les plus intimes. Jamais de paroles obscènes. Des mots charmants: «M'aimes-tu, ma Georgina? Es-tu Ueureuse d'être dans mes bras? Moi, je vais dormir aussi. » Tout cela est vrai, mais comment le dire? Vous avez le secret de faire comprendre délicatement ; moi, je ne suis qu'une brute, plus fortement encore quand je suis dominée par labsence d'argent, ce qui m'arrive bien souvent et surtout en ce moment où je rage contre ceux qui en ont et qui le gardent.
Elle revient encore sur la question de la toilette et reprend le chapitre des jarretières, car pour l'Empereur il faut qu'une jarretière soit plutôt ouverte que fermée :
Un jour où ma toilette était un peu plus coquette, — j'ai oublié de vous dire, je crois, que l'Empereur me déshabillait et me rhabillait lui-même ; il mettait tout en ordre comme une bonne femme de chambre, — il me déchaussait, et comme mes jarretières étaient à boucles, cela l'impatientait, et il me dit de me faire faire de suite des jarretières rondes passant par le pied. Depuis cette époque, trop éloignée pour mes charmes, je n'en porte pas d'autres. Ces détails sont insignifiants pour les mémoires, mais je veux tout dire.
Et elle fait bien, la pauvre vieille femme, de tout dire et de tout raconter. C'est un peu d'histoire qu'elle écrit.
Au cours de ces pages, un Napoléon inconnu
se révèle, un Napoléon plaisantant, ami des « ris et des jeux ».
Un jour, George est mandée aux Tuileries :
J'arrive. Constant me dit :
— Le Consul est monté, il vous attend.
J'entre. Personne. Je cherche dans toutes les chambres. J'appelle. Bien. Personne. Je sonne.
— Constant, le Consul est redescendu ?
— Non, madame ; cherchez bien.
Il me fait signe et me montre la porte du boudoir, où je n'avais pas eu l'idée d'entrer. Le Consul était là, caché sous les coussins, et riant comme un écolier.
Et cela à la veille de quel Austerlitz? Puis encore, un autre jour, — ou une autre nuit :
J'avais une jolie couronne de roses blanches. L'Empereur qui, ce soir-là, était d'une gaieté charmante, se coiffa avec ma couronne, et, en se regardant dans la glace, me dit :
— Hein ! Georgina, comme je suis joli avec ta couronne! J'ai l'air d'une mouche dans du lait ! (Ce sont ses enfantines paroles.)
Puis il se mit à chanter et me força à chanter avec lui le duo de la Fausse Magie :
Vous souvient-il de cette fête où Von voulut nous voir danser t
Voilà ce qu'était l'Empereur avec moi.
Qui l'eût cru ?
Quel fut le nombre de ces visites ? Stendhal
dit qu'elles furent au nombre de seize (1). Suivant l'intéressée elles seraient plus nombreuses : « Je voyais l'Empereur presque toujours deux fois par semaine, quelquefois trois » (2). Quoiqu'il en soit, ces visites, à la fm de ventôse, furent marquées d'un incident assez piquant qui, au dire de ceux qui le citent, fut la véritable cause de « lâchage ». Un soir, après une journée particulièrement nerveuse, Bonaparte avait fait demander George. Elle vint et passa aux Tuileries la nuit. Mais au milieu de la nuit, vers deux heures du matin, le Premier Consul qui savait diriger, paraît-il, « à son gré les mouvements orageux de la volupté (3) », le Premier Consul perdit connaissance, s'évanouit. Là-dessus, grande frayeur de George et épouvante. Nue elle se précipite du lit, court à la sonnette, l'agite fébrilement et l)ientôt tout le palais est sur pied. On court chercher médecin et chirurgien, la rumeur parvient jusqu'à Joséphine, l'éveille, elle passe un peignoir, court chez Bonaparte et le trouve, toujours évanoui, soutenu par George nue. Enfin elle-même s'empresse et quand le malade reprend ses sens, il voit, l'entourant, la maîtresse et l'épouse. « 11 se mit dans une fureur qui manqua de le faire retomber dans l'état d'où il
(1) Stendhal, Napoléon ; Pans, 1898, p. 28.
(2) Manuscrit de Mlle George.
(3) Cousin d'Avalon, vol. cit., p. 289.
in*-» -fX
et\
m"* GEORGE DANS LA " GUERRE DES SERVANTES '" A LA PORTE SAINT-MARTIN.
LA FKMMi: OUI COLCHA AVEC L EMPEREUR 225
venait de sortir. On lit disparaître l'actrice tremblante et jamais il ne lui pardonna l'esclandre qu'elle avait occasionné. » C'est là une des versions. L'autre prétend que le « lendemain elle eut ordre de quitter Paris, et partit pour Pétersbourg où elle est encore (1). Bonaparte fit dire par les journaux français qu'elle avait décampé de Paris, déguisée en homme (2) ».
Nous verrons plus tard que ce n'est point à cet incident-là qu'il faut attribuer le départ de George pour la Russie.
A cette anecdote on ajoute celle- du jour où, George ayant demandé à Bonaparte son portrait, celui-ci aurait répondu, en lui tendant un napoléon : (( Le voilà, on dit qu'il me ressemble (3) », suivant les uns, ou « Tu peux l'avoir pour deux sous sur les boulevards (Zi), » suivant les autres. De cette
(1) Ceci était écrit en 1810.
(2) L'anecdote, contée par Cousin d'Avalon, dans son recueil Bonapartiana, en 1829, p. 284, et reproduite en 1834 dans VHistoire des Amourfi de Napoléon Bonaparte, avait été primitivement publiée par Lewis Goldsmith en 1810 dans Vllisloire secrète du Cabinet de Napoléon Bonaparte et de la Cour de Saint-Cloud, par Lewis Goldsmith, notaire, ex-interprète près les Cours de Justice et le Conseil des Prises de Paris ; imprimé à Londres et vendu à Paris chez les marchands de nouveautés, in-8, pp. DU, 100.
(3) Frédéric Masson. vol. cit., p. 136.
(4) Cousin d'Avalon, uol. cit., p. 289. — Celui-ci ajoute
'« Quelques personnes prétendent qu'il lui donna avec ironie une pièce de cinq francs, sur laquelle est son effigie. "
dernière, George se défend énergiqiiement : « 11 ne me fit pas la proposition de me donner une pièce d'or à son effigie, comme on a bien voulu le dire )>. Croyons-la, par amour pour l'Empereur. Ces deux anecdotes (1) sont à peu près les seules qu'on connaisse sur la liaison du Premier Consul et de la tragédienne. Elles précèdent de peu la rupture qui, à la date du 9 mars 1803, semble accomplie, si on s'en rapporte à un rapport d'un agent secret de Louis XVIII, déclarant : « Puisque nous sommes ramenés à Mlle George, nous dirons que cette actrice commence à perdre de sa faveur. Le Premier Consul s'est déclaré pour sa rivale [Duchesnois) en ordonnant de lui laisser jouer non seulement le rôle de Phèdre, mais tous les rôles qu'elle voudra (2). » Mais tandis que, même avec ces éléments, nous n'en sommes réduits qu'aux suppositions, nous trouvons en le manuscrit de George des détails nouveaux et qui peuvent fixer définitivement les incidents du « lâchage » impérial à la veille du sacre. Ici encore, comme dans le récit des quatre nuits de Saint-Cloud, il convient de faire des réserves. La tragédienne se rend compte qu'il lui est difficile de faire croire que c'est elle qui a
(1) « Deux anecdotes aussi insolentes qu'absurdes. » E. de MiRECOURT, vol. cit., p. 40, noie.
(2) Comte Remacle, vol. cit.
planté làTEmpereur. La lassitude est venue de lui, cela est incontestable et tout est là pour le démontrer, jusqu'au témoignage de George elle-même.
[ci encore, Glytemnestre, l'héroïne tragique et cornélienne, Emilie, la tragédie vivante et consentante, n'a été qu'une passade.
Voyons maintenant comment George tente de sauver les apparences.
J'avais été plus de quinze jours sans revoir le Consul, je ne lui lis rien dire. J'attendais, mais cette fois sans impatience, et presque résolue à refuser ma visite si 1 on venait me la demander, ce qui ne tarda pas à arriver. Constant vint me prier de la part du Consul de venir ce soir aux Tuileries.
— Impossible, mon cher ; depuis quinze jours, je me suis bien portée ; aujourd'hui je suis indisposée et, pour rien au monde, je ne voudrais sortir.
Constant insista :
— Le Consul se fâchera.
— J'en suis désolée, mais je ne veux pas sortir. Étais-je donc une esclave? Non, en visite, j'avais aussi
mes caprices.
Le lendemain, j'étais aux Français, dans ma petite loge d'avant-scène, donnant sur le théâtre, juste en face de celle du Consul, qui, ce soir-là, était aux Français. On y jouait les Femmes savanles, et je ne sais plus quelle petite pièce. Je ne regardais pas une seule fois cette loge, je m'en serais bien gardée. J'étais trop blessée pour cela. On frappa à ma loge, je vis le beau et bon Murât.
— Qui me procure l'honneur de votre visite ?
— Rien, ma chère Georgina ; le plaisir de causer un
instant avec vous, voilà tout. Vous êtes bien dans cette petite loge, elle est charmante, on est tout à fait chez soi, puis juste en face du Consul.
— J'ai toujours eu cette loge, je n'aime pas à me montrer. Ici à peine si je suis aperçue, et je vois tout le monde, puis on peut causer à son aise.
— Jetez donc les yeux sur la loge du Consul, il vous regarde beaucoup, tout en ayant l'air d'écouter les Femmes savantes.
— Ah ! j'en suis très flattée, je vous assure, mais dans le fait, cela m'est assez indifférent.
— Il y a donc de la brouille ?
— Ah ! vous vous moquez, on n'a pas le droit de se brouiller avec le Consul ; mais on a celui de rester chez soi, c'est ce que je fais.
— Allons, mauvaise tête, vous avez refusé hier, n'est-* ce pas ? vous consentirez demain. :
— Pas plus qu'hier. Tenez, soyez bon, — ne me parlez plus de cela. Voyez comme je suis rouge. Eh I bien,; c'est que je suis en colère. Il fait ici une chaleur !
J'étouffe.
— Voulez-vous, ma chère Georgina, venir faire une petite promenade?
— Ah î très volontiers. Je serai charmée de sortir.
— Donnez-moi une place dans votre voiture, Georgina^ où se tient-elle ?
— Là, dans la rue Montpensier. ; '
— J'y vais.
Nous voilà installés ; il était excellent, le prince Murât, et certes il ne faisait pas l'aimable.
— Allons au Bois de Boulogne.
— Allons.
J'étais enchantée d'avoir quitté ma loge avant ledépart du Consul. Petit amour-propre satisfait, et cœur blessé. Ah ! les pauvres femmes !
— N'oyons, général, que me voulez-vous ? Vous voyez bien que c'est fini, le Consul est resté quinze jours sans nie voir.
— Kh bien, qu'est-ce que cela prouve. Vous croyez donc, ma chère, que c'est un homme comme un autre, folle que vous êtes ?
— \'ous dites folle, dites donc sotte. Vous dites que ce n'est pas un homme comme les autres. Vous avez raison, c'est un bien grand homme au-dessus de tout, mais pour les femmes c'est un homme comme les autres.
— Vous vous valez toutes. Malgré votre charmante colère, il ne faut pas être entêtée, il faut y aller demain, il le désire. Je vous le dis pour vous. Vous feriez mal, très mal de tenir rigueur ; soyez heureuse qu'il désire vous voir. Ah ! ma chère, d'autres femmes se conduiraient avec plus d'habileté. Si vous écoutez votre tête, elle vous fera faire bien des folies, et plus tard vous vous en repentirez.
— Vous me parlez comme un sage, c'est beau, vous m'édifiez vraiment, et vous me faites rire, vous le beau et brillant Murât ; merci mille fois de vos sévères conseils, je tâcherai d'en profiter si je puis : mais alors je deviendrai fausse. Est-ce cela? ai-je bien compris? Je ferai ce que vous me conseillez. Je reverrai le Consul, mais avec un masque ; si je ne me déguise pas, je suis tout à fait disgraciée.
— Soit, mettez le masque, mais qu'il soit d'une couleur bien tendre.
— Changeante, voulez-vous dire? Tenez, général, vous êtes tous des monstres.
Le lendemain je fus aux Tuileries, mais sans joie ; je ne sais pas pourquoi, mais il semblait qu'un malheur m'attendait. Le Consul fut le même, toujours bon, toujours aimant; moi, je faisais une contenance qui n'était que de la manière, je ne souriais pas, j'étais froide et sérieuse. Le Consul se mit à rire.
— Ah ! voilà que vous vous faites un visage. Quittezle vite, il vous va fort mal, ne me gâtez pas Georgina ; cette bouderie est sans charme. Revenez vile à votre nature. Soyez comme vous étiez hier dans votre loge, un enfant gâté et mal élevé, qui ne veut pas qu'on le contrarie.
— Et vous, Monsieur, ne soyez pas si longtemps éloigné de moi, ce qui me déplaît et m'ennuie horriblement.
— On ne fait pas tout ce que l'on veut, ma chère Georgina ; mais quoi qu'il arrive, soyez assurée que j'aurai toujours un tendre attachement pour vous et que je ne vous perdrai pas de vue.
— Mais, c'est fort triste ce que vous médites là; je ne vous verrai donc plus ?
— Si, ma chère, toujours, je vous le promets. Soyez sans crainte. En voilà assez, plus de questions aujourd'hui. Soyez bonne et naturelle et comptez sur moi.
Je rentrai triste chez moi. Malgré toutes les tendresses du Consul je sentais qu'il allait se passer quelque chose de sombre pour moi ; c'est alors que je me répétais :
— Je partirai.
Je revis le Consul peu de jours après ; en entrant il me prit les mains avec une bonté inouïe, me fit asseoir.
— Ma chère Georgina, il faut que je te dise une chose qui va t'affliger; mais pendant quelque temps je cesserai de te voir. Eh bien ! tu ne dis rien.
— Non, je m'y attendais. J'aurais été trop insensée de croire que moi, qui ne suis rien au monde, j'aurais pu occuper une place, je ne dis pas dans votre cœur, mais dans votre pensée. J'ai été une simple distraction, voilà tout.
— Tu es une enfant et tu es charmante en me disant cela, tu me prouves ton attachement et je t'aime de m'aimer. On nous aime si peu, nous ! Mais je te reverrai, je te le promets.
LA FEMME QUI COUCHA AVEC L'eMPEREUR 231
— .Aferci de vos bienveillantes paroles, mais je ne proliterai pas de vos bontés; je partirai.
— Je ne crois pas cela, tu De feras pas cette faute, tu perdrais ton avenir.
— Mon avenir, je n'en ai plus. D'ailleurs, peu m'importe, je partirai.
Le Consul fut plus excellent qu'il ne lavait jamais été ; je fus profondément touchée de tout ce qu'il daigna me faire entendre de paroles douces et consolantes ; il était si bon. Il me retint fort tard.
— Allons, ma bonne Georgina, au revoir !
— Ah ! non pas au revoir, adieu !
Tout disparut devant moi : il me semblait que tout était mort, que rien ne s'animerait plus. Ah! c'est quand on se sépare que Ton sent le bonheur que l'on perd. J'étais une autre femme bien afïaissée par la douleur.
— Eh bien, Clémentine, vous ne passerez plus des nuits à m'attendre; il parait que je ne verrai plus le Consul.
— Est-il possible ?
— C'est possible, pour quelque temps, m'a-t-il dit.
— Il faut le croire, Mademoiselle. Un homme comme lui ne se gène pas, et si c'était rompu tout à fait, il vous l'aurait dit.
Nous passions le reste de la nuit à faire raille conjonctures. Il était près de six heures quand je revins des Tuileries.
A dix heures, je fis chercher mon bonTalma et ilarriva tout essoufflé.
— Eh ! bon Dieu ! qu'est-il arrivé ? ma chèreamie, pour me faire chercher si matin ?
— Il arrive que je ne verrai plus le Consul.
— Comment donc ! cela n'est pas possible !
— Oh ! d'abord, tout est possible, bon ami. Quand on s'est jetée dans une position trop élevée, l'avenir nexiste pas. Pourtant le Consul a été d'une tendresse et d'une
bonté aDgéliques. Il m'a dit: « Ma chère Georgina, pendant quelque temps je ne vous verrai plus. Il va se passer un grand événement qui prendra tous mes instants; mais je vous reverrai, je vous le promets (4).
— Eh bien, ma chère, il faut le croire. Mais le grand événement? Voilà, j'y suis, tu ne sais donc pas. On parle du couronnement du Consul qui sera proclamé empereur ; on dit même que le Pape viendra le sacrer à Notre-Dame ; ce sont les bruits qui courent, mais il n'y a rien d'officiel là-dessus.
— Eh bien, cher ami, quand cela serait, ce n'est pas parce que je verrais le Consul que le Pape ne viendrait pas et que je ferais manquer le couronnement.
— Non, il a besoin lui-même de faire cesser les bavardages.
— Dites, mon cher, que sa fantaisie est passée ; ou bien veut-il faire ses dévotions avec humilité et ne pas en être distrait par la tentation ; à la bonne heure. Voyez : ce qui arrive devait arriver, je vous l'ai dit cent fois. Je n'ai pas à me plaindre. Je suis la seule fautive ! A la grâce de Dieu ! Je souffre, c'est bien fait. Oui, cher ami, je souffre ; mon cœur n'est pas un capital placé à gros intérêt. Je l'ai donné loyalement, sans calcul. Je n'ai pas songé un moment à la fortune, il le sait bien, lui ; je n'ai jamais rien demandé, rien désiré. J'étais heureuse du bonheur de le voir. Croyez bien, cher ami. que je dois souffrir beaucoup.
— Tu te montes la tête, tu vas^ tu vas, et tu n'as pas le sens commun. Pouvais-tu t'imaginer qu'un homme comme lui se transformerait en amoureux des fables de Florian ? (Juand on a le bonheur de fixer les regards d'un homme aussi immense, il faut, ma chérie, se faire grande
(1) « Ce sont ses propres paroles, chère Madame Valmore.» Note du manuscrit de Mlle George.
et laisser de côté toutes ces idées d'amourettes enfantines.
— Vous avez raison. Je ne dirai plus rien et je ne me plaindrai pas d'un mal qui doit céder devant les grandeurs. Je redeviendrai Georgina comme devant, et reprendrai ma gaieté et ma chère indifférence. Déjeunons, Talma, puis, si vous vouliez être bien gentil, nous irions nous promener à la campagne.
— Mais il fait un froid de loup, ma chère.
— Bah ! le froid fait du bien, il calme : la glace est bonne quand on a la fièvre. Puis vous irez prévenir chez vous que vous dînerez avec moi. D'abord je ne vouslaissc pas aller, je veux passer toutela journée avec vous, nous irons ce soir entendre notre naïf Brunet. Vous savez, grand tragique, comme il vous fait rire, rire à faire événement.
— Mais tu disposes de moi; j'avais à faire, j'avais des visites à rendre.
— Bah ! vous ferez tout cela demain. Demain j'aurai pris mon parti et vous rendrai votre liberté. C'est dit.
— Allons, fais de moi ce que tu voudras, folle ; je suis ton esclave, jusqu'à ce soir.
Le bruitducouronnement s'accréditait de jour en jour, et devint enfin officiel. Un mois après il eut lieu(l).
J'étais d'une tristesse accablante. Pourquoi? Je devais être joyeuse de voir le grand Napoléon élevé au rang qui lui appartenait et qu'il avait conquis ;mais l'égoïsme est toujours là, 11 me semblait qu'une fois sur le trône, jamais l'Empereur ne reverrait la pauvre Georgina. Je ne désirais pas voir cette cérémonie, j'avais des places pour Notre-Dame. Bien ne m'aurait décidée à y aller.
(!) Une note de George indique : « Décembre, la date, le jour. Tannée. » Elle ne se souvient ni de l'un ni de fautre ! On sait que le couronnement et le sacre eurent lieu le 11 frimaire an XIII.
D'ailleurs, je n'ai jamais eu la moindre curiosité pour les fêtes publiques. Mais ma famille voulait voir. Je lis louer des croisées dans une maison qui faisait face au Pont-Neuf (I) ; pour 300 francs nous en fumes quittes ; mais il fallait aller à pied, j'eus bien de la peine à m'y décider ; de la rue Saint-lîonoré la course était bonne, et au mois de décembre ! Nous fîmes nos toilettes à la lumière et quand nous partîmes, à peine sil faisait jour. Les rues étaient encombrées, sablées, on ne pouvait marcher qu'au pas, tant il y avait du monde ! Au bout de deux heures, nous étions en possession de nos chères fenêtres. Mon valet de chambre ayant été à l'avance commander un bon feu et le déjeuner, nous étions à l'abri du froid et de la faim. L'argent est bon quelquefois. Nous avions quatre fenêtres, deux sur la place et deux sur le quai. Le salon était bien : très bonnes bergères, très bons fauteuils, c'est-à-dire tous trèsdurs,lesmeubles de cette époque étaient atroces.
Au moindre mouvement on se jetait aux fenêtres.
— Viens, ma sœur, viens voir le cortège.
— C'est bien, j'aurai le temps. Vous ouvrez les fenêtres à chaque instant, je suis gelée, laisse-moi au feu, il faudra peut-être jouer demain : je n'ai pas envie de m'enrliumer !
Puis j'étais d'un ennui assommant.
— Je dors. Vous m'éveillerez, quand vous verrez les chevaux.
(1) « Le cortège, parti des Tuileries à dix heures moins cinq, avait pris par le Carrousel et la rue Saint-Nicaise, mais ce ne fut que rue Saint-Honoré et rue du Roule qu'il put déployer toute la magnificence dont l'Empereur voulait éblouir son peuple... On a dépassé la rue Saint-Louis, la rue du Marché-Neuf et on débouche place du Parvis. Il est onze heures vingt-cinq. Les tambours battent leur ban grondant et tumultueux. » Hector Fleischmann, VÉpopée du Sacre (1804-1805), 1908, pp. 159, 162.
— Ah ! Ah ! le cortège !
Cette fois, c'était bien lui (1).
Les voitures à glace, toute la famille, les sœurs de l'Empereur, cette belle et suave Horteiise. (Je ne me rappelle pas, si elle y était ; mais elle devait y être) (2). La voiture du Pape Pie Vil (3) ; le porte-croix monté sur sa mule et que les mauvais petit gamins tourmentaient (4) ; les pièces de monnaie que l'on jetait dans la foule (5).
Enfin la voiture de l'Empereur, chargée d'or ; tous les pages sur les marche-pieds, derrière, partout, étaient admirables à voir. Nous étions au premier étage et rien ne nous échappait : nos regards plongeaient dans les voitures. L'Empereur, calme, souriant ; l'Impératrice Joséphine était merveilleuse ; toujours un goût parfait
(1) « Si Valmore voulait se charger de faire la description de ce magnifique cortège, ce serait fait de main de maître et moi je n'y entends rien du tout, et cette description est bien essentielle : elle fera diversion aux petits détails insignifiants. » Note du manuscrit de Mlle George.
(2) Hortense de Beauharnais, devenue Mme Louis Bonaparte, assistait au couronnement. On trouve son nom, avec celui des autres princesses, p. 22 du Procès-verbal de la cérémonie du Sacre el du Couronnement de L L. MM. l'Empereur Napoléon et l'Impératrice Joséphine, rédigé par le grand maître des cérémonies, L.-P. Ségur, et imprimé par l'Imprimerie Impériale an XIII.
(3) Les souvenirs de George manquent ici de précision. Ce cortège du Pape avait précédé de près d'une heure celui de l'Empereur. Le procès-verbal indique le départ du premier à neuf heures (p. 14) et celui du second à dix heures (p. 19).
(4) C'était Mgr Speroni, Il avait failli perdre sa croix lors du passage du Mont-Cenis.
(5) <( A toi, Valmore, tous ces détails ! » Note du manuscrit de Mlle George.
dans sa toilette, mais elle était toujours noble ; toujours le regard bienveillant, qui vous attirait vers elle. Elle était, sous ses habits impériaux, la plus simple et la plus ravissante. Le diadème (1) était porté sans qu'il put lui paraître lourd. Elle saluait son peuple avec tant de bonté et d'encouragement que toutes les sympathies lui appartenaient. Elle était imposante pourtant, mais son sourire vous attirait à elle et l'on serait arrivé sous son regard sans crainte, persuadé qu'elle ne vous repousserait pas. Ah ! c'est qu'elle était bien bonne, cette adorable femme ! Les grandeurs ne l'avaient pas changée : c'était une femme d'esprit et de cœur. Quel malheur pour la France, pour l'Empereur, que ce divorce !
Le brillant cortège fini, je rentrai chez moi, le cœur triste, en me disant :
— Allons, tout est lini 1
Je n'entendis point parler de l'Empereur et ne cherchai pas à l'interroger. J'avais l'habitude de lui écrire un petit billet, quand je ne le voyais pas ; mais je trouvais que je devais me tenir à l'écart, ce que je fis. Les fêtes, les illuminations et les feux d'artifice ne manquèrent pas (^2). Je n'avais certes pas l'envie de courir pour voir le spectacle. Mars vint avec Armand (3), Thénard (4),
{]) .Le joailler iMarguerite, Au Vase d'Or, rue Saint-Honoré, retlama 15.000 francs pour la « façon seule du diadcMiie de Mhîpéra triée ».
'< (2^'Leur dépense s'éleva à 177.971 fr. 22.
(3) Armand-Benoît Roussel, dit Aininiid, né à Versailles, le 20 novembre 1773, joua d'Mbord sur la scène du théâtre Peydeau. Il appartint à la Comèdie-Fianç.use jusciu'au 1" avril 1830 et mourut le 1!) juin 1852.
, {i.) Marie-Magdelaine-Claudine Chevalier-Peri'in, dile Thénard, née à Voiron (Dauphiné), le 11 décembre 1757, débuta à la Comédie pour la première fois le 1" octobre 1777, et pour la seconde fois, le 26 mai 1781. Elle se retira le 1*" avril 1819 et mourut à Paris, le 20 décembre 1849.
Bourgoin; ils me forcèrent à venir avec eux aux Tuileries. J'aurais eu mauvaise grâce à ne pas leur céder, mais ma sœur (1) b-rùlait d'envie de courir, et comme la fille de Mars était la petite amie de ma sœur, il fallut bien
se résigner. Nous voilà aux Tuileries.
o^sL-^vA. ^5^o..-w..-,„J:^fe-: Au milieu dune ^ - foule compacte qui
Signature de Joséphine. s'étoufïait, l'Empe-
reur, l'Impératrice et toute la Cour étaient sur le balcon, venant saluer cette foule remplie d'enthousiasme. Il y eut un moment vraiment dangereux. Les femmes criant : « J'étoufïe ! » ; mes deux pauvres petites criant plus fort que tout le monde.
— Ah ! ma fille 1 criait Mars tout épouvantée !
— Ah ! ma sœur, sauvez ma sœur, Armand !
Et nous voilà hissant nos deux enfants sur les épaules de ce pauvre Armand.
— Mes amis, sortons d'ici, s'il est possible, ou nous serons foulés sous les pieds.
Nous vîmes alors Lafon, Talma et Fleury, qui vinrent à nous ; heureusement, mon Dieu, ils nous firent un passage et grâce à eux nous gagnâmes la rue.
— Voilà une jolie soirée, nous sommes presque déshabillées et toute déchirées ; mon cachemire est joli, en vérité, il ne tient plus; je le garderai comme souvenir de la distraction que nous nous sommes donnée.
Bourgoin était furieuse.
— Tenez, ma fille, mon beau voile d'Angleterre a le même sort que votre cachemire.
— Que le bon Dieu te bénisse ! Armand, tu en es la cause. Pourquoi es-tu venu me chercher ?
(1) George cadette avait,à cette époque, huit ans.
Nous fiiiimes par rire de tout ce désordre de toilette. Cette bonne Thénard nous dit :
— La soirée ne peut Unir ainsi, venez tous à la maison, nous danserons, nous souperons, puis, mes enfants, chacun chez soi.
— Soit, dit Fleury, allons danser.
J'étais plus rieuse et plus entrain qu'eux tous, c'était la fièvre. Nous dansâmes comme des perdus, nous valsâmes, j'avais pris Lafon.
— Ah ! ma chère, ne va pas si vite. Eh ! mon Dieu, la tète me tourne, arrête donc !
— Et bien, ami, tournons plus vite.
— Je te dis, ma bonne, que je n'en puis plus, je vais me laisser tomber.
ElTectivement il se fit tomber exprès.
— A présent, ma bonne, tu me laisseras en repos. On se moquait de lui, on le mit en pénitence.
— Très bien, mes amis; allez, je me trouve à merveille dans ce petit coin où vous me placez. Seulement, donnezmoi de quoi me rafraîchir.
— Thénard, un grand verre d'eau. Lafon a soif.
— Ne vous dérangez pas, mes amis, je vais me servir moi-même, je sais où est la fontaine.
11 passa dans la salle à manger, et là il se servit luimême de très bon vin.
— Ah I Voyez-vous le Gascon, connue il se joue de nous ! Vite à table, il ferait tout disparaître pour se venger (1).
Nous nous retirâmes à six heures du matin. Bourgoin dormait dans tous les coins.
— Ah î ma fille, je n'en puis plus, je n'aurai jamais le courage de rentrer chez moi.
(1) « Tous ces détails sont très enfantins, mais comme ils sont vrais, vous en ferez ce que vous voudrez. » Note du manuscrit de Mlle Georse.
— Je VOUS reconduirai, soyez tranquille.
— Et moi, George, dit Mars, il faut me reconduire aussi.
— Et nous de même.
— Mais, où voulez-vous que je vous mette tous? C'est impossible.
— Et cette chère Mezeray, je la garde ici; on lui fera un lit sur un canapé.
— Venez donc et arrangez-vous comme vous pourrez.
Mars, Bourgoin et moi dans la voiture, les deux enfants avec nous et sauve qui peut ! Armand sur le siège, Talma aussi, Fieury et Lafon derrière.
— Bourgoin, ma fille, chasse Talma rue de Seine (1). C'est une jolie promenade qu'on nous fait faire, les pauvres chevaux en ont leur charge.
Armand, Mars (2), rue de Blchelieu, le beau Lafon rue Villedo, Fieury, rue Traversière (3).
— Bonjour, mes chers camarades, nous serons tous bien frais aujourd'hui, mais nous nous serons bien amusés et bien fatigués. Courage à vous autres de la Comédie ; je ne désespère pas que le public de ce soir vous siffle, vous dormirez debout (4).
Dix jours après le couronnement, l'Empereur fit demander Cinna. Son apparition avec l'Impératrice fit éclater un enthousiasme que rien ne peut décrire. Toutes les dames debout agitant leur mouchoir, les cris de : « Vive
(1) 11 habitait au ii" G de la rue de Seine.
(2) C'est au n" 8 de la rue de Richelieu, alors rue de la Loi, que logeait Mars.
(3j Au n" 25 de la rue Traversière.
(4) « Votre esprit si gai et si enfant trouvera quelques drôleries dans cet affreux récit ! Que voulez-vous ! chère belle, c'était bote comme je vous le raconte et deviendra spirituel et amusant sous votre plume. » Note du manuscrit de Mlle George.