‹ Une maîtresse de NapoléonChapitre 23 sur 44 · FRONTISPICE DE I.A PREMIÈRE ÉDITION DE " LUCRÈCE BORGIA · texte numérisé non relu

FRONTISPICE DE I.A PREMIÈRE ÉDITION DE " LUCRÈCE BORGIA

l'Empereur ! Mve rimpératrice ! » étaient à vous fendre le crâne. C'était juste et beau, hommage d'enthousiasme bien mérité, (^hose étrange, je restai froide et insensible comme une statue de marbre, il s'élevait une barrière infranchissable à mes yeux entre un Empereur et moi. Le passé si charmant devait s'effacer de ma mémoire. Le pouvait-il de mon cœur? il fallait l'essayer : le combat était bien douloureux. Soyons artiste, simplement, oublions. J'entrai en scène avec la ferme volonté de n'être qu'Emilie et rien de plus. Je ne tournai pas une seule fois les yeux du côté de cette loge qui naguère me causait tant de joie. Je jouai de mon mieux, encouragée par Talma qui me répétait sans cesse :

— Ne te laisse pas aller, au moins. Vois cette salle comble et composée de toutes les illustrations ; ma chère amie, songe à ton avenir, ne laisse pas prise à la critique, par orgueil même, à cause de la présence de l'Empereur. Tu dois te surpasser.

Cher ami, c'était bien vrai ce qu'il médisait: aussi mon imagination assez vive se monta et véritablement j'oubliais tout et je tâchais de me mettre à la hauteur de mon personnage. Mon Talma était heureux de mon succès. Dans mes scènes avec lui, il me disait tout bas :

— C'est cela, tu vas bien, continue ; ne force pas ta voix.

Pourtant, il y avait de quoi me troubler: l'Empereur m'applaudissait beaucoup et la bonne et bienveillante Joséphine approuvait par des signes de sa gracieuse tète lesapplaudissements que Ton me donnait. Au cinquième acte, au fameux vers :

Si j'ai séduit Cinna, j'en séduirai bien d'autres !

je dis ce vers tout bas, je sentais combien l'application serait inconvenante. Le public le sentit aussi, ce fin et délicat public parisien 11 se fit un grand silence, je res-

pirai librement et relevai la tête. L'Empereur et Tlmpératrice nous firent complimenter...

Au milieu de tout cela, je n'entendais pas parler de l'Empereur, depuis le sacre. Je faisais mille projets, je commençais un peu moins à m'isoler, je recevais plus de monde ; je recherchais, non les plaisirs, mais la distraction du bruit qui m'empêchait de penser : c'était tout ce que je pouvais souhaiter.

Enfin, après plus de cinq semaines, Constant arriva.

— Quel hasard vous mène ici après une si longue absence? que voulez-vous?

— L'Empereur vous prie de venir ce soir.

— Ah ! il se souvient de moi. Dites à l'Empereur que je me rendrai à ses ordres. Quelle heure ?

. — Huit heures.

— Je serai prête.

Ah! cette fois, j'étais impatiente, je ne tenais pas en place ; j'ai mon pauvre cœur froissé, mon Dieu !

J'avais fait une toilette éblouissante. L'Empereur me reçut avec la même bonté.

— Que vous êtes belle! Georgina, quelle parure!

— Peut-on être trop bien, Sire, quand on a l'honneur d"ètre admise auprès de Votre Majesté ?

— Ah ! ma chère, quelle tenue et quel langage maniérés ! Allons, Georgina, les manières guindées vous vont mal. Soyez ce que yous étiez, une excellente personne franche et simple. : ; .

— Sire, en cinq semaines on change; vous m'avez donné le temps de réfléchir et de me déshabituer ! Non, je ne suis plus la même, je le sens ! Je serai toujours honorée quand Votre Majesté daignera me recevoir. Voilà tout. Je ne suis plus gaie! Que voulez-vous ? Je suis découragée, il faut que je change d'air.

Que vous dirai-je? 11 fut très indulgent, il fut parfait, se donnant la peine de me désabuser sur mes

LA FEMMi: OUI COUCHA AVEC L EMPEREUR 243

craintes. Je recevais ses bonnes paroles, mais je n'y croyais pas. Je rentrai avec des pensées très mauvaises, presque paralysée. l)ois-je croire? I)ois-jc douter? Oui, je lai retrouvé, comme par le passé, mais je ne sais pourquoi l'empereur a chassé mon Premier Consul. Tout est plus grand, plus imposant, le bonheur ne doit plus être là. Cherchons-le ailleurs, si le bonheur existe.

Ce roman finit comme' une aventure de grisette, mais ici, les héros sont d'une autre qualité.

Tandis que Tune, déchue d'un si haut rêve, proie amoureuse tombée des puissantes serres de l'Aigle, retourne, un peu blessée, un peu meurtrie, mais orgueilleuse encore, à la bataille dramatique ; l'autre, plus libre ? non, car jamais il ne fut pris, ayant secoué Fennui de la lassitude, se tourne vers son avenir, et dans cet avenir, monte déjà l'orbe lumineux, froid et triomphalj du futur soleil d'Austerlitz.

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