I. — Signature de Duchesnois
Une troisième fois Constant retourna au cabinet impérial, et l'ordre tomba, furieux :
— Qu'elle s'en aille !
Elle s'en alla.
Dès lors, entre elle et sa double rivale, une guerre sans merci qui se traduit par de petites lâchetés, par des coups d'épingles, par des sifflets chaleureux, par des applaudissements gagés,
par des epigrammes qui, après avoir fait le tour de la Cour et de la Ville, font celui du foyer de la Comédie-Française:
Entre deux actrices nouvelles, Les beaux esprits sont partagés ; . , ,, r . Mais ceux qui ne se sont rangés ' *\ /
Sous les drapeaux d'aucune d'elles, Préféreront sans contredit, Sauf le respect de Melpomène, D'entendre l'une sur la scène, Et tenir l'autre dans son lit.
Mais aux poètes de Duchesnois répliquent les poètes de George :
Est-ce George ou la sœur d'Hélène, La veuve de Pompée ou celle de Ninus?
Je l'écoute, c'est Melpomène ;
Je la regarde, c'est Vénus !
Mais avec les débuts de la Vénus française se continuait la lutte sur la scène. Son second début fut (( plus brillant, et sans accident », dit-elle. Amenaïde, dans Tancrède vint ensuite et la reprise de V Orphelin de la Chine. Comme on redoute toujours les bagarres et les bousculades des premiers soirs, la Préfecture de police prend ses précautions. Une note, à la date du 23 thermidor an XI, nous F apprend : /
la femme qui coigha avec l emi>ereui{ 247
Préfecture de Police Division
Paris, le 23 thermidor an XI de la Rappeler la République française, une et indivisible. Division et le n°
On donne aujourd'hui VOrphelin de la Chine et Mlle George joue.
On propose de faire acheter six ou huit billets de parterre.
J.-R. Roucheseiche (1).
Kotzebue qui la vit jouer ce rôle écrit d'elle : « Mlle George, quoique défigurée par un costume chinois très désavantageux, m'a paru très belle dans le rôle d'Idamé, Elle est grande et forte; elle a un port de reine ; on la dit âgée de dix-sept ans seulement, mais elle paraît en avoir vingt-cinq ; elle joue bien, et ne crie pas, à beaucoup près, autant que sa rivale ; aussi la nature lui donnet-elle quelquefois des accents qui s'échappent du cœur. Elle m'a plu. Cependant elle n'a pas répondu à mon attente (2). » Le rôle plaît à George. Elle dit: « Idamé de VOrphelin de la Chine me fît
(1) Cette curieuse pièce fait partie de la belle collection de M.-L. Henry Lecoaite, lo plus érudit des historiens du théâtre. Elle nous a été coniniuni(iuée avec une bonne grâce dont nous avons le devoir de le remercier ici.
(2) Cit. par H. Lyonnet, vol. cit., p. tl.
honneur : on m'y trouva des entrailles maternelles et, de fait, j'aimais ces rôles de mère, je m'y trouvais plus à l'aise. »
Tandis que le Journal des Débals et les
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Une note de la Préfecture de police, approuvée par le Préfet Dubois, sur une re,)résenlation de Mlle George. — {Collection L. Henry Lecomle.)
Peiiles Affiches attaquaient Duchesnois et que VObservaleur et le Courrier des speclacles la défendaient, George jouait Didon, Sémiramis,
Hermione (1), dans Andromaque^ la Cornélie de la Mort de Pompée^ l'Arsinoé de Nicomède (2). Jusqu'à ce jour elle n'avait abordé aucun des rôles de Duchesnois. Elle s'y décida avec Phèdre. C'était faire preuve d'une certaine audace, car jusqu'alors les suffrages avaient été unanimes à y louer sa rivale. Au dire de George, ce fut Raucourt qui l'y poussa.
Ah ! celui-là (ce rôle), écrit-elle, je le trouvais si affreusement difficile que je tremblais comme la feuille. Mlle Raucourt tint à me le faire jouer pourtant. Elle me l'avait fait travailler plus que tout autre, puis je lui disais :
— Il me semble que, pour cette femme qui ne mange pas, je me porte trop bien.
— Imbécile! est-ce que je suis maigre, moi? faut-il donc être comme la gueuse du Père La Chaise pour bien jouer Phèdre? Elle ne mange pas, mais depuis trois jours.
— Ah ! oui, au fait, cela me rassure.
(1) Duchesnois qui reprit ce rôle, en 1809, après le départ de George, y était ainsi jugée : « Mlle Duchesnois est rarement inspirée comme elle l'a été une fois dans le rôle de Camille; elle a fait dans celui dllermione ((ueiques contresens; son ironie n'a pas assez d'indignation et d'amerlune... elle a même fait rire le parterre. » Journal de lEmpire, mercredi 9 août 1809.
(2) « Mlle George m'a paru intimidée dans sa première scène. On avait peine à l'entendre ; ce rôle était nouveau pour elle, il est ingrat et difficile. Elle s'est relevée ensuite et a bien fini. » Mercure de France, n" CLXXXIII, 15 nivôse an XIII (samedi 5 janvier 1805).
Le 9 mars 1803, un agent des princes à Paris avait signalé la rivalité des deux artistes : « Les deux factions comiques ont fait une espèce de trêve. On les a distinguées par des noms qui seront sans doute étrangers à l'histoire, mais qui peuvent trouver place dans un bulletin. Celui des partisans de Mlle George n'a rien d'extraordinaire; on les appelle tout simplement les Géorgiens (1), mais ils ont épuisé leur malice pour ridiculiser leurs adversaires, en les nommant Pantins, parce que c'est à Pantin, chez Mme de Montesson, que Mlle Duchesnois a trouvé ses premiers appuis ; et ensuite Carcassiens, parce que cette actrice est fort maigre et qu'ils ont trouvé de la ressemblance entre ce nom et celui des Circassiens, peuple voisin de la Géorgie (2). » Cette trêve, Phèdre vint la rompre et remettre le feu à des
(1) « En tête des Géorgiens se trouvaient tous les membres de la famille consulaire, y compris Joséphine, grande et noble créature, placée trop haut pour que l'aiguillon de la jalousie put même lui effleurer Tépiderme. E. de Mirecourt, vol. cit., p. 42, — Comment concilier cette assertion avec ce que dit Mlle d'Arjuzon : « Mme Bonaparte, toujours portée à voir, dans chaque femme, une rivale possible, soutenait Mlle Duchesnois, dont le physique peii séduisant la rassurait. » Mme Louis Bonaparte^ p. 111. — Inutile de tenter de concilier ces deux opinions. La seconde seule est vraisemblable, Joséphine sachant fort bien à quoi s'en tenir sur les relations de Napoléon et de George.
(2) Comte Remagle, vol. cit.
LA FEiMME QUI COUCHA AVEC L EMPEREUR 2r)l
poudres mal séchées. Le manuscrit de George est assez sobre sur cette représentation :
Joséphine avait envoyé à Mlle Duchesnois et à moi nos costumes de Phèdre : ils étaient très beaux, brodés en or fin. Celui de Duchesnois était plus brillant : manteau rouge tout parsemé d'étoiles, voile, etc. Moi, plus simple :
Un autographe de Joséi)hine.
manteau bleu Marie-Louise, simple broderie. Le Premier Consul nous fit remettre 3.000 francs à moi et même somme à Mlle Duchesnois.
Après ma première représentation de Phèdre, nous étions bien heureux dans notre petite famille ; avec quel appétit je mangeais mes bonnes lentilles en salade ! Mais mon manteau m'avait déchiré tout le bras. Ma nourrice me frotta avec l'huile de nos si excellentes lentilles.
— Bah ! ce n'est rien va, ma bonne. Qu'est-ce que c'est que d'avoir des égratignures au bras, quand on a eu une si belle soirée? Le Premier Consul y était encore avec sa bonne Joséphine ; elle a voulu jouir de son magnifique costume, il m'allait bien, n'est-ce pas, bon père?
Oue de bonheur à la fois! Le lendemain, Mlle Raucourt, qui mettait des sommes fabuleuses à la loterie, venait de gagner et me fit cadeau de deux petites robes (de soie, allez-vous croire?); non pas, s'il vous plaît, mais de toile, c'était bien assez beau pour la pauvre débutante. Pauvre, mais joyeuse, ravie, étourdie de ses succès ; cette foule qui m'entourait, tout cela était éblouissant pour moi. Quand j'allais au spectacle, on m'applaudissait comme si j'étais un roi ; que d'illusions pour une pauvre petite cabotine de province (1).
Le succès de George dans Phèdre avait été incontestable, chose qui n'empêchait en aucune façon, de faire chanter par les sieurs Moreau et Lafortelle, dans leur pièce du Vaudeville, la Nouvelle Nouveauté j à la gloire de Duchesnois :
Racine est un tuteur Dont elle est la pupille!
Et d'ajouter que, sa personne plus que la tragédie, attirait le public, a Ce qui est un peu étrange, » dit le Mercure de France (2). Mais cette rivalité
(1) « Voici, chers amis, les journaux qui vous feront classer les rôles de mes débuts — et peut-être reproduire quelques feuilletons — cela allonge la sausse [sic] ». Note du manuscrit de Mlle George.
(2) Mercure de France^ 1er nivôse an XIII (22 décembre 1804).
LA FEMME QUI COUCHA AVEC l'eMPEREUR 253
usait d'autres moyens, à la Comédie-Française. George les note :
J'avais bien des petites tracasseries à éprouver de la part de mes antagonistes, bien de vilaines lettres anonymes, moyen si bas et que Ton emploie trop Ouand je jouais, bien des gens enrhumés ; mais tout ceci était si peu de chose, je ni'en préoccupais si peu, cela m'animait au contraire. L'opposition m'a toujours été favorable : c'était un stimulant qui me montait. Un jour pourtant, on me lit une chose infâme. Je jouais Phèdre, le soir. A midi, je reçus un petit mauvais journal qui disait qu'à Abbeville, pendant une représentation, des décombres étaient tombés du côté du théâtre et avaient atteint le chef dorchestre ; ce chef, c'était mon père. Jugez de mon effroi, de mon désespoir. Comment faire, mon Dieu ! Point de chemin de fer, point de télégraphe électrique, je ne voulais pas jouer ; j'allais partir, j'étais morte. A quatre heures, je reçois une lettre de mon père. La vie me revient : quel coup affreux on m'avait porté ! J'écris bien vite que je jouerai. Mais la secousse avait été si violente, si déchirante, que j'arrivais, épuisée au théâtre, et qu'au quatrième acte je tombais en scène, à côté de l'actrice qui jouait OEnone. Elle, si chétive, ne put me relever; on vint m'enlever. Le public, si excellent pour moi, demanda de mes nouvelles, et Florence(l) vint annoncer qu'il m'était impossible de continuer ; pas un murmure, le bruit se répandit bientôt dans la salle de la cause de mon évanouissement. On chercha les
(1) Nicolas-Joseph-Florence Billot de la Feri'ièrc, dit Florence, devait, peu api'ès cet incident, prendre sa retraite : le l*r messidor an XII (20 juin 1804). Il avait débuté à la Comédie le 7 mai 1778, et il mourut, âgé de soixante-quatre ans, le 25 juin 1816, rue Traversière.
auteurs d'une telle infamie, on les connut. Je pouvais poursuivre cette affaire, faire du scandale, je ne l'ai jamais aimé. La rivalité vous rend quelquefois bien cruelle, tant pis pour celle qui peut avoir l'instinct du mal, elle en sera punie. Quelques jours après, je n'y pensais plus, seulement je dis à Toreille de la personne : — Vous êtes bien méchante, mais c'est égal, allez tour jours, vous Unirez par m'amuser beaucoup.
Ce fait est vrai, c'était la bonne Duchesnois qui avait fait mettre cet article.
George ayant créé, en 180/i, la Mathilde de Guillaume le Conquérant (1) (l/i pluviôse an XII) fat reçue sociétaire celte mèiae année, en février, à trois huitièmes de part. Elle reçut sa nomination en même temps que Duchesnois. « Il n'en fallut pas moins de Tinfluence de Bonaparte, d'un côté, dit Dumas, et celle de Joséphine de l'autre, pour arriver à ce double résultat (2). » Les deux rivales, un moment réconciliées, semble-t-il, parurent un soir ensemble, l'une dans Eriphyle, l'autre dans Clytemnestre, dans Iphigénie en Aulide (3).
(1) Guillaume le Conquéranl, drame historique en cinq actes, avec préface par M. Alexandre Duval; Œuvres complètes. Paris, 1822. — La pièce, écrite sur commande, fut interdite, on ne sait pourquoi, le lendemain de la première représentation.
(2) Alex. Dumas, ouv. cil.^ t. IV, p. 1.
(3) Le départ de George pour la Russie laissa le rôle de Clytemnestre à Duchesnois. « Mlle Duchesnois a joué Clytemnestre avec beaucoup d'âme, car elle ne peut jouer autrement », dit le Mercure de France, samedi 7 juillet 1810, n- CCCLXVIII.
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Le 2A floréal an XIII (U mai 1805), c'est la seconde création de George, aux côtés de Talma(l), dans l'immense succès, assez incompréhensible (2), des Templiers^ de Raynouard (3). L'année suivante, toujours à la même date, les deux rivales
(1) La distribution était la suivante :
Philippe le Bel, roi de France ... M. Lafon.
Jeanne de Navarre, reine de Navarre et de France Mlle George.
Gaucher de Chatillon, connétable. , M. Damas.
Enguerrand de Marigni, premier ministre M. Baptiste, aîné
Marigny, son fils M. Talma.
Guillaume de Nogaret, chancelier. . M. Desprez.
Jacques de Molay, grand maître des Templiers M. Saint-Prix.
Pierre de Laigneville "\
Guillaume de Montmo- ( templiers. M. Lacave. rency j
Un officier du Boi M. Varenne.
Lors du décès de Talma, quand fut vendue sa garde-robe
dramatique, le costume qu'il portait <lans les Templiers fut
adjugé 40 francs. — Sylla, avec la perruque, fit 160 francs;
Hamlet, avec le poignard, 236 francs.
(2) « Talma, dans Marigny, était admirable et touchant au possible. Saint-Prix dans le Grand-Maître, était beau. Le brillant Dalmas [sic) faisait trépigner dans son récit du connétable... Cette reine est un fort mauvais rôle qui ne m'a pas donné la moindre émotion... » Manuscrit de Mlle George.
(3) Les Templiers, tragédie par M. Raynouard, représentée pour la première fois sur le Théâtre-Français par les comédiens ordinaires de l'Empereur, le 24 floréal an XIII (14 mai 1805); précédée d'un précis historique sur les Templiers. A Paris, chez Giguel et Michaud, imprimeurs-libraires, rue des Bons-Enfants, n" 6; anJXIII.