‹ Une maîtresse de NapoléonChapitre 26 sur 44 · ALEXANDRE DUMAS · texte numérisé non relu

ALEXANDRE DUMAS

{D'après une lithographie de l'époque)

LA FEMME QUI COUCHA AVEC L 1:MP1:REUI{ 2ô7

sont admises à la demi-part. La presse n'est guère favorable cette année à Duchesnois. A la reprise de Gaston et Bayardy de du Belloi, dont la Harpe, dans son Cours de littérature^ a s'est fatigué à prouver que l'ouvrage n'avait pas le sens commun, » Talma et Damas (1), avaient été rappelés sur la scène, de compagnie avec Duchesnois. Un critique s'en étonne : « Duchesnois aussi a été appelée, mais ce n'est plus une distinction, c'est une habitude que paraît avoir contractée une petite portion du parterre, chaque fois que Mlle Duchesnois joue, soit qu'elle ait bien ou mal joué. Elle a été fort faible dans son rôle d'Euphémie, à l'exception d'une scène avec son père, où elle a montré de l'énergie : mais une scène dans un rôle ne suffît pas pour mériter d'être associée à ceux qui, d'un bout à l'autre, ont fait preuve d'un grand talent (2). »

L'année suivante, alors qu'en avril, George et elle seront à cinq huitièmes de part, ce sera à la première qu'iront encore les éloges. Après la reprise d'Agamemnon^ la tragédie en cinq actes de Lemercier, on peut lire : « Mlle Duchesnois m'a paru faible dans le rôle de Clytemnestre ; elle a besoin de l'étudier longtemps. Mlle George a

(1) Talma jouait Bavard, et Damas, Nemours.

(2) Journal de l'Empire, vendredi 14 février 1806.

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rendu avec beaucoup de vérité la tristesse profonde et l'inspiration prophétique de Gassandre. C'est la plus belle douleur qu'on puisse voir ; on regrette seulement de ne pas entendre l'organe si pur et mélancolique de Mme Talma qui a créé ce rôle (1). » Quant au reste, pour Talma qui jouait Egysthe : « 11 n'y laisse rien à désirer », et pour Baptiste aine, dans Agamemnon, a il n'a ni les bras ni la cuisse tragiques ». Mlle Bourgoin a joué, en travesti, le rôle du jeune Oreste : « 11 vaut mieux l'invitera choisir d'autres rôles. »

L'estampe satirique du Consulat semble avoir raison.

Si j'ai séduit G... j'en séduirai bien d'autres.

a-t-on fait déclarer à George. Geoilroy (2) est séduit et les autres aussi. S'il dit, en plaisantant : « Mlle Duchesnois est si bonne qu'elle est belle ; Mlle George est si belle qu'elle en est bonne », c'est par simple goût d'un bon mot. Les feuilletons qu'il consacre à George sont là, au surplus, pour l'attester.

En cette année 1807, le 10 avril. Raucourt quitte

(1) Gazelle de France, samedi 3 janvier 1807.

(2) « Il plaça, dans ses jugements mercenaires, une actrice pleine de chaleur et de sensibilité, l)ien au-dessous de sa belle et froide rivale. » Galerie historique des contemporain fi.,, etc., t. V, p. 111.

MiTi j tu xPe4Jiiîl G. / 'en tpé^uam- 6œn dcui/re^s „

Une estampe du Consulat sur la partialité du critique Geoflroy

pour George»

Paris. Joachim Murât, devenu par la volonté de l'Empereur, roi de Naples, forme un théâtre digne de son royaume. La Gazelle de France annonce brièvement la chose : « Mlle Raucourt part, la nuit prochaine, pour Milan où l'appellent les soins de l'administration du Théâtre Français qu'elle a été chargée de monter dans cette ville. Mlle George remplira ses rôles pendant son absence (1). »

Ce n'est plus la vive, audacieuse et quelque peu libertine Raucourt qui part. Un terrible événement est survenu qui, à jamais, la rend morne et désolée, qui la mènera quelques années plus tard au tombeau. Depuis longtemps elle vivait loin de sa famille, de son père. L'homme, parait-il, vivait misérablement. Un jour il se jette par la fenêtre de son septième étage. On le relève fracassé, et, dans une de ses poches, on trouve un billet: « Je prie qu'on a'inquiète personne ; ma mort est volontaire. Je ne puis supporter mon horrible vie. Priez le Dieu de miséricorde de me pardonner (2). » L'Empire à l'agonie, elle revient à Paris, cette plaie du tragique souvenir au cœur. Elle n'y

(1) Gazelle de France, jeudi 9 avril 1807.

(2) « On trouva sur lui une lettre de sa fille, dont le langage plein de respect et d'affection semblait écarter le soupçon cruel d'être la cause, même indirecte, de ce suicide. » Galerie historique des contemporains... etc., t. VIII, p. 19.

survit guère et meurt, le 15 janvier 1815, rue du Helder. Le clergé refuse, à Saint-Roch, la bénédiction à ce cadavre de pécheresse (1). Le roi calme à peine le scandale, impose sa volonté, et c'est avec une oraison, arrachée par force, qu'elle s'en va dormir dans la terre fraternelle du Père- Lachaise (2). Donc, dès 1807, George remplace à la Comédie-Française, son ancien professeur. Le répertoire lui offre toutes les grandes héroïnes ; le parterre lui accorde tous les succès. Avec Talma elle a doublement à lutter contre une atmosphère qu'on tâche à rendre mesquine et hostile.

Les tragédies n'étaient pas entourées de beaux décors, se plaint-elle ; c'était même très sale, très négligé ; on avait grand tort. La faute n'en était certes pas à Talma, qui sentait et connaissait toute l'antiquité mieux que personne. Que de fois je l'ai vu dans de saintes colères contre ce mauvais goût, cette mesquinerie !

— Mais vous vous ferez donner des bonnets d'ânes, misérables que vous êtes !

Pauvre Talma, qui voulait, tant il aimait l'antiquité, rétablir les chœurs dans OEdipe ! La muse élève l'âme, elle poétise, mais parler de cela à ces bonnets de coton, c'est peine perdue !

(1) Notice sur ^enterrement de Mlle Rancourt, actrice du Théâtre-Français, morte le 15 janvier 1815. Paris, imprimerie P. N, Rougeron, in-4, 10 pages. — La brochure contient une vue du tombeau de Raucourt, par Auguste Garneray.

(2) « Sa tombe est placée à côté de celles d'Isabey et de Mlle Contât. » Gustave Bord, VHôlel de la rue Chanlereine et ses habitants (1777-1857).

— Vois-tu, me disait-il, ils sont encroûtés dans leurs vieilles habitudes; ils croient que j'apporte le bonnet rouge quand je parle d'innovations si nécessaires à notre art!

Si Ton négligeait la mise en scène d'une façon si mesquine, on ne négligeait pas la distribution des ouvrages. Damas, acteur brillant et à grands applaudissements causés par une chaleur intrépide, qui étonnait et entraînait le public étourdi par tant de volubilité, qui se demandait après :

— Pourquoi ai-je tant été applaudi ? Je ne sais pas, c'est fait, et je n'ai pas applaudi Talma quand il a dit d'une manière si simple et si touchante :

C'est Oreste, ma sœur...

J'ai eu des larmes aux yeux pourtant, et je n'ai pas applaudi. Est-ce que j'aimerais mieux le tambour que le rossignol '< Décidément je suis une vraie brute.

Damas n'était point sans talent, mais, je le répète avec regret, c'était un talent étourdissant. Mais enfin il tenait son emploi de jeune premier rôle, et ne dédaignait pas déjouer Maxime, rôle peu à elïet, effacé presque complètement par Auguste et Cinna ; mais il le jouait. Les premiers confidents, quoique premiers, et, il faut bien l'avouer, bien médiocres en ce temps, n'auraient pas osé se faire remplacer. Les ouvrages de ce côté étaient montés le mieux possible.

On le voit, déjà une partie des comédiens, résolument attachés aux pièces modernes, menaient une guerre sourde aux acteurs qui, comme Talma, prétendaient honorer dans leurs plus éclatants chefs-d'œuvre les génies antiques et

tendre une main amie aux restaurateurs français du genre. Pour ces derniers, au moins, leur hostilité était excusable. Que de Luce de Lancival, de Lemercier, d'Alexandre Duval, de Raynouard, appelés, lus, joués et siffles !

Alors, comme aujourd'hui encore, la Comédie- Française conservait le charmant privilège, que notre Béotie s'acharne déjcà à détruire, d'abolir sur un terrain neutre, élégant, courtois et frivole, les discussions de politique, de rejoindre sur un champ de mœurs raffinées, les éléments les plus divers de la société. Voyez ce croquis léger que trace, de sa loge, un soir de début, George :

Nos loges étaient remplies de tous les ambassadeurs, de quelques ministres, c'était l'usage. Ces messieurs aimaient à se trouver au milieu des artistes et sans incognito, aux grandes lumières, traversant fièrement les corridors qui conduisaient à nos loges. Ils aimaient à assister à ce petit désordre tout naturel après les représentations, nous voir en peignoirs, dépouillées de nos dorures, la femme de chambre qui leur disait :

— Pardon, Messieurs, laissez-moi arriver jusqu'à Madame. Il faut que je la décoiffe.

— Vous permettez. Messieurs, qu'elle me délivre de ces ornements qui me fatiguent la tète?

— Comment donc ! Nous ne voulons pas vous déranger ! Et ce Tayllerand, exprès, au coin de la cheminée:

— Vous ne la gênez pas, elle est femme et coquette, notre belle Georgina ; elle veut se faire voir dans toute sa simplicité; voyez, comme ce peignoir de mousseline, doublé

de rose, lui va bien, et laisse voir ses bras. Convenez, Messieurs, que ce costume vaut bien celui d'Emilie. — Monseigneur, je vous prie de vous taire, vous êtes

sardonique toujours dans vos compliments moqueurs. Ah !

que vous êtes méchant! vous verrez que je ne vous laisserai plus entrer dans ma loge.

— Vous en seriez bien fâchée ; mes compliments ne vous blessent pas tant que vous voulez le dire ; n'est-ce pas, Talma, que j'ai raison et qu'elle est coquette ?

Ce cercle élégant, ces grands seigneurs, les poètes, les peintres, qui tenaient dignement leur place et auxquels on rendait hommage, flattaient la vanité, quelque envie qu*on eût de n'en être pas atteint. Ce sont des jouissances qui allègent bien des ennuis.

Ces jouissances, au cours de ces années, George les peut goûter à pleine coupe. Sans doute tout est-il fini pour elle avec TEmpereur et ne reçoitelle plus que le témoignage de sa reconnaissance amoureuse (1) sous une forme que masque la dignité et la condescendante libéralité, mais elle

(1) « Une seule fois, le 16 août 1807, le nom de George apparaît {sur les registres de la petite cassette) pour un don de 10.000 francs. Mais, alors, elle avait cessé depuis trois années, ses visites intermittentes aux Tuileries, et nul doute que ce présent ne soit un souvenir à roccasion de la Saint- Napolépnrv Frédéric Masson, vol. cit., p. 136.

il Nivôse 5 CiTi VI de la Républiqiie frotiçaisc*

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