‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 103 sur 145 · Georges Soreau, La vie de la Dame aux Camélias; avec · texte numérisé non relu

Georges Soreau, La vie de la Dame aux Camélias; avec

Alice était devenue sa maîtresse et avait fait connaissance avec le père. Ayant acheté un lit en bois de rose, elle imagina de le faire chanter par le Poète, et, sans plus, se hâta de le lui demander de fort jolie manière :

Monsieur,

Je suis tellement charmée à la pensée que je pourrai avoir des vers de vous que je n'hésite pas à faire une demande plus qu'indiscrète. Quoique vos moments soient bien précieux, accordez-moi un instant pour voir l'objet en question. Je vous en serai éternellement reconnaissante. Si, cependant, le sujet ne vous semblait pas digne d'une goutte d'encre, je ne m'en plaindrai plus, puisque j'aurais eu la faveur de votre visite.

Daignez agréer, Monsieur, mes civilités empressées.

Alice OzY.

En relisant ma lettre j'ai cru lire une lettre comme j'en reçois souvent. En vérité, ce n'est pas à un homme que je dois écrire ainsi! Je déclare, pour le cas où cette épître tomberait en des mains étrangères, que je n'ai pas écrit ainsi à un homme mais à un demi-dieu . Cette digression était nécessaire à ma dignité.

Un poème sur un lit! Serait-il épique ou galant? Petit ou grand? Par retour du courrier elle eut l'agrément d'en juger :

des portraits inédits et des autographes de Marie Duplessis et Alexandre Dumas fils ; Paris, 1898, in-18, p. 61 et suiv. 1. Louis Loviot, Alice Ozy...; p. 38.

Platon disait, à l'heure où le couchant pâlit :

— Dieux du ciel! montriez-moi Vénus sortant deVonde! Moi, je dis, le cœur plein d'une ardeur plus profonde :

— Madame, montrez-moi Vénus entrant au lit!

Un quatrain! Encore! Déjà Gautier.... Ce la vexa. Elle riposta :

Grand merci, Monsieur! Les vers sont charmants, un peu légers peut-être si je me comparais à Vénus, mais je n'ai aucune prétention à la succession.

Il ne demeura point sur cette défaite et répliqua par un nouveau quatrain :

Un rêveur blesse quelquefois ce qu'il admire f Mais, si j'osai songer à des deux inconnus, Pour la première fois aujourd'hui f entends dire Que le vœu de Platon avait blessé Vénus !

Et il complétait l'envoi par une petite lettre :

^'ous le voyez, Madame, je voudrais bien vous trouver injuste; mais je suis forcé de vous trouver charmante. J'ai eu tort et vous avez raison. J'ai eu tort de ne me souvenir que de votre beauté. Vous avez eu raison de ne vous souvenir que de ma hardiesse. Je m'en punirai de la façon la plus cruelle et je sais bien comment.

Veuillez donc, Madame, excuser dans votre gracieux esprit ces licences immémoriales des poètes qui tutoient en vers les rois et les femmes, et permettez-moi de mettre, en prose, mes plus humbles respects à vos pieds.

Dimanche, midi [août 1847*].

1. Les quatre documents ci-dessus figurent dans Victor Hugo, Correspondance...; pp. 48, 79.

Je prie qu'on remarque cette date. Deux ans plus tard, Hugo écrit ce D' après nature ({m a été reproduit plus haut et qui a été si bénévolement taxé d'immoral. C'est qu'alors Alice avait passé dans les bras du peintre Chassériau, en attendant de glisser en ceux du ténor de TOpéra Gueymard. D'après nature fut publié Hugo mort, mais Ozy était vivante encore. Elle se reconnut sur-le-champ dans Fanecdote et ce ne fut guère pour lui plaire. (( C'est une mauvaise action! » écrivait-elle à un ami, et quant au poêle, ce n'était qu'une « sublime canaille^ » Il est vrai qu'elle n'était plus la Vénus de 1847.... Huit ans plus tard, en 1855, elle s'était retirée du théâtre, mais non de la carrière amoureuse. De Gueymard, le ténor, elle était allée à Paul de Saint-Victor, le critique% et de là au duc deMorny. Mais elle vieillissait, la Vénus ! En 1867, à Thôtel Drouot, elle vendait ses tableaux et objets d'art et se retirait du monde. Le 4 mars 1893, la mort la prit, et, sous le symbole catholique de la Vierge pardonnante, cette Zubiri repentie s'en allait dormir au Père-Lachaise.

Mais lui, Hugo, avait vu l'âge venir aussi. « Je m'aperçois que je vous aime, » disait-il à George Sand. Mais il corrigeait l'aveu par un mélancoli-

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