Alfred Asseline, Victor Hugo intime...', pp
2. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...; p. 312.
3. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...; pp. 95, 96.
4. Louis Guimbaud, Victor Hugo et Juliette Drouet; La Contemporaine, 10 mars 1902, p. 273.
cité ici. Dans le recueil de M. Wellington Wack figure une missive intitulée : Claire à Victor Hugo. L'éditeur s'est imaginé que cette Claire ne devait être autre que la fille eue par Juliette Drouet de ses relations avec Pradier, en 1826. Or, Claire, on l'a vue, était décédée en 1846, dans la fleur de son printemps, et la lettre que voici est datée de 1850. Le neveu de Juliette Drouet, M. Koch, conservateur de la maison Victor Hugo, s'est demandé si la lettre était bien de la fille de la princesse Negroni. Question oiseuse pour le moins^ car il n'est que de la lire pour se convaincre qu'il s'agit ici d'une de ces jeunes admiratrices qui illuminèrent les années somlDres et malheureuses du Poète de réclat renouvelé de leurs sourires tendres et charmants. Cette Claire inconnue écrit donc :
19 octobre 1850.
Il me semble, mon cher poète, que vous m'oubliez un peu; je dis il me semble ou je n'eu suis pas bien sûre, et même j'espère qu'il n'en n'est rien; dans tous les cas, moi je pense souvent à vous, je désire ardemment vous revoir et je fais tout ce que je peux pour que ce soit le plus tôt possible. C'est seulement ainsi que je puis vous prouver que je pense à vous. Serez-vous libre samedi prochain? Si vous l"étiez, comme je l'espère, nous pourrions nous voir comme la dernière fois. Vous trouverez peut-être que c'est bien vite, moi, j'ai trouvé que c'était bien lon^! C'est que je vous aime tant, je vous admire tant! Chaque mot, chaque ligne, chaque vers que je lis de vous (et j'en lis toute la journée pour ainsi dire) aug-mente mon adoration pour le
poète. Jugez donc de ce que c'est ! Au lieu que, quand vous ne me voyez pas, quelles raisons avez-vous de penser à moi? Aucune, malheureusement, si ce n'est que je vous aime beaucoup; voilà mon seul mérite; vous me trouvez jolie, vous me Tavez dit ; mais il y a tant de femmes aussi jolies, plus jolies que moi; mais, voyez-vous, mon poète, il n'y en a pas qui sache vous admirer comme moi, cela j'en suis certaine. Enfin, j'espère que vous voudrez bien venir encore samedi; vous me l'avez promis, du reste; il y a encore une promesse qu'il faut que je vous rappelle, ce sont les vers : ils me sont bien dus et j'y compte. Pourrezvous venir un peu plus tôt que la dernière fois, entre deux heures moins un quart et deux heures? Si vous trouvez plus sûr de ne pas entrer dans l'église, ne descendez pas de voiture. Je vous guetterai et j'irai vous rejoindre. Si par hasard vous ne pouviez pas venir samedi, envoyez-moi la lettre blanche (j'aimerais mieux qu'elle ne le soit pas), le plus tôt possible, parce que je prendrais et je vous proposerais de suite un autre jour. J'ai peur quelquefois de faire mal de vous voir ainsi à l'insu de ma famille, mais probablement on ne me permettrait pas de vous voir, et moi, je le veux. C'est donc à vous, mon poète, que je me confie. Je vais à vous comme à mon poète bien-aimé à qui je crois comme en Dieu, quoiqu'on en dise; si vous m'aimez un peu seulement, vous n'abuserez pas de l'entière confiance d'une enfant de dix-sept ans* dont le seul tort est de trop vous aimer à ce qu'on dit, car, vous le savez bien, je trouve qu'on ne peut jamais trop vous aimer et que, dans tous les cas, ce ne peut être un tort. Adieu, mon poète, à samedi. Votre
Glaire 2.
1. L'âge de la correspondante de Victor ^Hugo suffît, à lui seul, pour indiquer qu'il ne peut être question ici de Claire Pradier. Mais n'est-ce point trop insister sur un fait patent?
2. M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo.,.; pp. 246, 250.
Et c'est la fille de Juliette qui, ainsi, eût écrit à l'amant de sa mère! Il faut, certes, être d'une pauvreté bien rare en déductions psychologiques pour oser le supposer! Au reste, si quelque doute subsistait, voici qui achèverait de le dissiper. C'est une nouvelle lettre de la jeune amoureuse. Elle situe lïdylle du poète de quarante-neuf ans avec l'inconnue de dix-huit et précise le sens de leurs relations clandestines :
22 novembre 1851, samedi.
Si je vous disais, mon bien-aimé poète, que depuis mercredi je nai pensé qu'à vous, vous ne me croirez peutêtre pas. Et bien! c'est pourtant l'exacte vérité; je n'ai pensé qu'à vous, absolument qu'à vous! Si je voulais me distraire de cette pensée, je crois que je ne pourrais pas; je dis : je crois, car je n'ai pas essayé et je n'essaierai jamais; je suis si heureuse quand je pense à vous! Lire vos vers et penser à vous, c'est mon seul bonheur. Et voyez, vous m'occupez tellement, que non seulement je pense à vous le jour et encore je rêve de a^ous toutes les nuits, j'en suis bien contente. J'espère bien que de votre côté vous pensez aussi un peu à moi, un peu ou même beaucoup et même trop. Tout s'est bien passé mercredi; on n'est pas venu me chercher et je suis rentrée à temps. Je pense déjà à recommencer, dans une quinzaine de jours,
j'espère Et d'ici là je vous verrais, ce qui me rend déjà
bien heureuse. Vous me disiez, mon poète, que quand vous étiez avec moi, vous perdiez la mémoire. Eh bien! c'est absolument la même chose pour moi; je ne pense plus qu'à vous regarder et vous écouter; j'oublie ce que je voulais vous demander, vous dire; je ne vous dis même pas combien je vous admire, combien je vous aime, combien je
pense à vous... mais vous le savez bien, n'est-ce pas? Et puis, quand je ne suis plus avec vous, la mémoire me revient : je vois tout ce que j'ai oublié^ je médis que j'ai été bien sotte, que je n'ai pas profité du temps que j'avais à passer avec vous; mais il n'est plus temps, et une autre fois ce sera la même chose. Par exemple, mercredi, j'ai oublié, entre une foule d'autres choses, deux assez importantes et je vais réparer cet oubli. D'abord vous m'avez demandé si j'avais mon portrait et je n'ai pensé nullement que mon oncle avait fait faire notre photographie à tous; c'est laid, mais, il faut en convenir, c'est ressemblant. J'ai déjà volé à mon oncle la mieux réussie de celle qui lui restent, et je vous la porterai quand j'irai vous voir, trop heureuse si cela peut vous faire le moindre plaisir. J'avais d'abord pensé à vous en faire la surprise, mais vraiment ça n'en vaut pas la peine. Voilà mon premier oubli. Ensuite vous m'avez dit que vous m'enverriez des billets pour la Chambre et je ne crois pas vous avoir indiqué de jour plus particulièrement. Si c'était une séance très intéressante, je trouverais toujours quelqu'un pour m'y conduire; mais si, au contraire, elle doit être calme, il faut que ce soit un jour où mon oncle soit libre pour m'y conduire, et il n'est libre que le mercredi et le jeudi. Et moi qui vais à la Chambre uniquement pour vous voir, je tiens peu aux beaux discours, etc. Ainsi, si vous pouviez m'envoyer des billets mercredi ou jeudi prochain (plutôt mercredi, si c'est possible), nous irions et je serais bien heureuse de vous voir. Vous voyez, mon cher poète, que j'ai été bien étourdie. Ce n'est pas ma faute, c'est la vôtre. Je vous envoie un peu de mes cheveux et je vous prie d'aimer et de penser un peu à votre
Claire*.
Pauvres et petits souvenirs puérils d'un amour
1. ^I. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo...; pp. 251, 255.
adolescent! Quel ennui le poète trompait-il alors? Celui d'Adèle? Celui de Juliette? Dommage que, sur ce point, son témoignage nous manque! En
MVT£R^
L'homme qui regarde la lanterne magique. (Dessin de Victor Hago.)
tout état de cause/la date des deux lettres ci-dessus démontre qu'il n'avait pas encore abdiqué entre les mains de la princesse Negroni le spectre de son amoureuse royauté. Au reste, l'abdiqua-t-il jamais? L'impérieuse domination du charme ne l'exerça-t-
il point jusqu'aux années les plus reculées de sa vie? Il touchait à ses quatre-vingts ans quand il était assiégé encore par toutes les belles solliciteuses, celles dont Juliette devait penser qu'il (( n'avait rien à leur refuser. » Mais quoi, leur demandait-il beaucoup? Aux femmes qu'il conviait à sa table, il demandait seulement d'être décolletées. « Il aime ça. » Quand elles entraient au salon « il s'offre le régal céladonique de leur baiser la main, pêle-mêle, le long du bras jusqu'aux plis du coude. C'est leprotocole\ » Protocole aimable, et comment s'y refuser? il avait le génie du charme et quelle grâce pour offrir l'hospitalité ! « On n'ignore pas, a écrit le biographe de Juliette, que le poète du Sacre de la femme fut toujours le grand ami de ce sexe envahissant; son hospitalité, d'ordinaire si large, devenait encore plus libérale lorsqu'elle s'exerçait en faveur des belles visiteuses, et il pratiquait véritablement à leur endroit la théorie de la porte ouverte. » Mais, (( malheureusement, la vertu de ces dames était quelquefois moins bon teint que le bleu de leurs bas, et plusieurs d'entre elles auraient consenti à recevoir du grand homme d'autres encouragements que des encouragements litté-
1. Emile Bergerat, Souvenirs d'un enfant de Paris ; La phase critique de la critique; 1872-1 880; Paris, 1912, in-18, tome II, p. 69.
raires \ » Etait-ce le cas de cette princesse polonaise, une dame Marie Kloch de Kornitz, « ou peu s'en faut, » qui, un jour, tout de blanc vêtue, bottines de satin blanc, gants blancs, voiles blancs, dentelles blanches, s'en vint voir le maître? Elle lui expliqua que le pape Pie IX l'avait vouée au blanc. — « Eh quoi? Mademoiselle, lui dit Hugo, vous ne rougissez jamais? » — Incontinent, elle lui prouva le contraire, ce qui fut charmant, mais elle compléta la chose en tirant d'un petit sac certain drame qu'elle se mit à lire. « Le drame ne m'a pas extrêmement frappé, dit le secrétaire du Poète. C'est peut-être que je regardais lire. » Mais le maître en parut charmé et, pour récompenser la princesse, il lui baisa la main jusqu'au coude \ Etait-ce tout ce qu'elle demandait?
Ces notes ont montré Tempire de Victor Hugo sur les femmes, la fascination qu'il exerçait sur ces faibles âmes sans discipline et combien il lui fut aisé de les vaincre. Mais ce n'était pas seulement le poète qu'elles aimaient le plus en lui, cette incarnation vivante du lyrisme, ce serviteur de l'Amour riche de tant de splendeurs verbales, mais l'homme, celui dont le charme domptait et
1. Louis Guimbaud, Victor Hugo et Juliette Drouet; La Contemporaine, 10 mars 1902, pp. 273, 274.
2. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...] pp. 101, 102.
attirait, de qui émanait le rayonnement d'une tendresse nuancée de courtoise politesse mise au service des besoins d'un cœur bondissant, ce cœur dont il a dit lui-même que c'est un rosier qui peut porter plusieurs roses —
Et il laissa, avec une souriante majesté, cueillir les siennes.
Victor Hugo et le Coup d'Etat. — Son arrivée à Bruxelles et son installation. — La vie de l'exil et ses labeurs. — Les cafés des proscrits, — Autour de Napoléon le Petit. — Juliette Drouet à Bruxelles. — Curieuse histoire d'une bouteille d'encre vide. — Jersey. — Expulsion des exilés. — Autre étape : Guernesey, — Installation à Hauteville- House. — Les « ripailles » de chez Juliette. — Ce qu'il faut en croire. — Juliette chez elle. — Les bains de Guernesey et ceux de Victor Hugo. — La réserve et le tact de la maîtresse. — Juliette à Waterloo. — Mort de Mme Victor Hugo. — Mme Drouet la remplace au foyer. — Collaboration obscure. — La maîtresse vieillit. — Psychologie de sa liaison avec le Poète. — Le « cant » de Guernesey. — Indifférence de Victor Hugo. — A-t-il droit au bénéfice d'une morale particulière?
Chronologiquement, maintenant, doit être reprise la vie de Juliette Drouet dans J'ombre de Victor Hugo. Avec la fin du règne de Louis-Philippe, leurs derniers beaux jours d'amour pacifique s'achevaient. De la cité Rodier, où elle habitait alors, partaient encore quotidiennement vers la « caverne »
du 37 de la rue La Tour-d'Auvergne ^ ces longues lettres amoureuses et enveloppantes où brûlait la flamme d'un amour vivace. Bientôt la politique allait, àTamour, créer de plus hauts soucis et lui laisser moins do loisir pour charmer le songe de la vie dans le petit appartement où se claquemurait la Juliette repentante de la passion rédemptrice. Ce fut 1848 et ce fut 1851. Les préoccupations . civiques, tout entières, absorbaient Victor Hugo. Ce n'est point ici le lieu d'en disputer. On connaît son rôle dans les journées de décembre, son inutile ardeur, sa vaine puissance devant le triomphe de la force populaire appelant à grands cris le sauveur de la société croulante. Vaincu, Hugo se décida à quitter la France, et, le 12 décembre 1851, échappé à Paris soumis aux violences du coup d'Etat, il arriva avec un faux passeport à Bruxelles-, « Chère amie, écrivait-il aussitôt à sa femme, un mot à la hâte. Je suis ici. Ce n'est pas sans peine. Ecris-moi à cette adresse : M. Lanvin^ Bruxelles^ poste res-
1. Dans une lettre du 26 juin..., Victor Hugo invite Roger de Beauvoir à monter jusqu'à sa « caverne » située rue de La Tour-d'Auvergne, n° 37. — Catalogue d'autographes Noël Charavay, n° 393, mai 1909, pièce n° 64641, offerte à 10 fr.
2. Les divers détails qui suivent, relatifs aux séjours de Victor Hugo en Belgique, sont empruntés à mon étude : La genèse d'un livre des « Misérables, » publiée dans le recueil : Victor Hugo, Waterloo, Napoléon ; Paris, s. d. [1912], in-18, p. 51 et suiv.
Li: PENDL. JOH.N Dkow.n,
(Dessin de J'icfin I/ii^o .
ianteK » Il descendit à l'hôtel de la Porte-Verte où il occupa la chambre n° 9-. Le logis éteait médiocre et d"une rare modicité de prix. « Je mène une vie de religieux, note le proscrit. J"ai un lit grand comme la main. Deux chaises de paille. Une chambre sans feu. Ma dépense en bloc est de 3 francs cinq sous par jour, tout comprise » Et il se mit aussitôt au travail. Les vers fulgurants des Châtiments lui traversaient déjà, en éclairs, la pensée. Dès ses premières heures, Texil fut laborieux et, dans l'airain fumant de sa colère vive, le poète coulait, sans tarder, les strophes qui le devaient venger de la réussite du césarisme à Paris. Il avait plusieurs amis à Bruxelles, notamment le ministre dellntérieur, Charles Rogier, qui lui avait, quelque vingt ans auparavant, rendu visite à Paris, alors qu'il habitait rue Jean-Goujon. Rogier Taccueillit avec cordialité et l'entretint de la situation que lui créait la proscription. Les deux hommes se
1. Lettre à Mme Huq-o; Bruxelles, 12 décembre 1851. — Victor Hug'O, Correspondance... ; p. 104.
2. Ce détail est donné par Victor Hugo lui-même dans une lettre à sa femme du 14 décembre 1851. Cf. Correspondance...: pp. 106, 107. — Je ne sais où M. Edmond Biré, Victor Hugo après 1Sd2..., p. 1, a cru pouvoir prendre que le poète était descendu rue d'Assaut, à l'hôtel du Limbourg-. Peut-être y alla-t-il par la suite, mais il est difficile d'être affîrmatif sur ce point.
3. Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 14 décembre 1851 — Victor Hugo, Correspondance... ; pp. 106, 107.
quittèrent enchantés, Rogier proposant ses services au visiteur. « Il m'a offert des chemises\ » De fait, parti à la hâte de France, le poète avait grand besoin de songer à ces méprisables et utiles détails. Il n'avait emporté avec lui que des bardes d'occasion, et, deux mois plus tard, il pouvait avouer à sa femme : « J'use mes vieux souliers, j'use mes vieux habits, c'est tout simple-. » Il était alors celui qui, « petit, la barbe inculte, en chapeau de feutre mou et veston râpé, un foulard autour du cou, » rôdait par la ville et les rues, « l'air d'un artisan^ » Mais :«« C'est tout simple!... » Il acceptait donc l'exil assez allègrement, persuadé que le Droit triomphant de la Force lui allait bientôt rouvrir les portes de la patrie. Dans l'attente de la raisonnable et improbable victoire, il lui avait fallu s'occuper d'un logement, sinon plus confortable, tous au moins plus pratique, que celui de Fhôtel de la Porte-Verte. An reste, un décret du 9 janvier 1852, de Louis-Napoléon, expulsait « le sieur Hugo (Victor) )) du territoire français. La proscription commençait.
Vivre la vie simple, aimable et pacifique de la