Lettre à Mme Victor Hugo ; Bruxelles, 22 février
— Victor Hugo, Correspondance...; p. 138.
3. Camille Lemonnier, Une vie d'écrivain; Mes souvenirs; IV, La Chronique [de Bruxelles), 31 janvier 1912.
Belgique pouvait consoler, un peu, de vivre hors de France. N'était-ce pas là, qu'en 1815, chassée de la patrie par le coup de tonnerre de Waterloo, s'était venue réfugier la Convention Nationale exilée? Les longues années qu'y devaient demeurer ces vaincus de la grande bataille révolutionnaire avaient familiarisé le peuple belge avec les retours de la fortune politique. D'un cœur confiant et sans haine, avec une courtoisie un peu froide, réservée, mais sympathique, il avait accueilli les épaves du naufrage impérial et jacobin. De sa terre hospitalisée, il n'avait pas chassé ces bannis malheureux, et à ces régicides qui levaient bien haut des mains où perlait encore le sang humide du 21 janvier 1793, ce petit royaume au grand cœur avait offert l'asile. Grande leçon et puissant exemple! Ils devaient demeurer fidèles à la mémoire des hommes de parti. Abattus, ils devaient se souvenir qu'au delà de ces frontières, la hache des vengeances politiques ne se lèverait point sur leur tète condamnée, et, qu'abatteurs de trônes, ils trouveraient dans l'ombre d'un trône la paix et 1 e silence où mûrissent les revanches que la clémence du Hasard refuse rarement à ceux qui l'espèrent de lui, — et de leur idéal.
Le 5 janvier 1852^ Victor Hugo décida de s'établir au n"" 10 de la place de l'Hôtel-de-Ville. Au premier étage d'un noble et vieil immeuble, au rez-de-
chaussée occupé par un bureau de tabac, il loua une chambre qu'il meubla sommairement. Ce bureau de tabac devait être, un jour, un double asile : asile du proscrit, asile d'une exilée. Il fut, en effet, repris par une dame Sebert, qui faisait, paraît-il, « avec une égale ardeur, de la politique Blanqui et de la médecine Raspad. » Expulsée de France après le coup d'Etat, elle avait cru pouvoir y rentrer, mais ce ne fut que pour se faire condamner pour crime de société secrète. Revenue à Bruxelles, elle se fit marchande de tabac, et, crânement, appela son échoppe : Au Petit GavrocheK Si le confortable du logis était mince, que magnifique et unique, au contraire, le spectacle qu'avait le poète devant les yeux! C'était cet énorme et flamboyant joyau de la GrandTlace, ses antiques logis des corporations aux noms qui disent une heureuse prospérité et une splendeur de belle race, l'hôtel de ville en pierres percées et sculptées à jour, la tour joyeuse et comme allègre de s'élancer d'un si beau jet vers la rose nuée du ciel bra-
1. Amédée Saint-Ferrcol, représentant du peuple à l'Assemblée Lég-islative, Les proscrits français en Belgique ou la Belgique contemporaine vue à travers l'exil; Paris, 1871,in-18, tome II, p. 261, — « Saint-Ferréol, dit M. Camille Lemonnier, un petit homme fluet, fureteur et mystérieux, laissa un livre d'observations amusantes sur ce Bruxelles de l'exil dont il était devenu le chat rôdeur. )) — Camille Lemonnier, Une vie d'écrivain...; La Chronique (de Bruxelles), 39 janvier
bançon, laplace tout entière, enfin, vivante et bourdonnante, enfermant dans son cercle doré et orné rhistoire même de la ville. Aux façades bronzées
Buste-charge de Victor-Hugo.
{D'après Gavarni.)
par les âges, ses yeux pouvaient lire, d'un or pâlissant, les noms charmants et désuets de ces logis de belle allure : la Balance, avec ses deux nègres ; la Maison des pnntres. avec son saint Boniface enluminé ; la Chaloupe, le Pot d/Etain^ la Fortune^ la Chambrette de l'Ammam, au nom naïvement biblique, la Maison des ducs de Bra-
hant, avec les vingt colonnes de son opulente façade, magie des yeux et féerie de Fliistoire.
Pour venir gîter en ce nouveau domicile, Victor Hugo avait conservé le pseudonyme adopté dès son arrivée à Bruxelles. « J'ai prévenu mon hôte, écrivait-t-il à sa femme, le jour de son installation, que si l'on demandait M. Lan vin, c'était moi, et que si l'on demandait Victor Hugo, c'était moi. Ainsi je vis là sous mes deux espèces ^ » En même temps, il avait établi son budget. Cela se soldait par environ 100 francs par mois, ainsi décomposés :
Loyer 1 »
Déjeuner (une tasse de chocolat). 0 50
Diner 1 25
Feu 0 25
Le reste était affecté au blanchissage et menus frais 2. Le plus râpé de nos poètes ne s'en contenterait point. S'accommoderait-il davantage delà rigoureuse discipline du labeur que s'imposa, dès ce jour, le Poète?
Levé le matin à huit heures, il travaillait jusqu'à midi. C'est VEistov^e d'un crime, commencée à Bruxelles le 13 décembre 1851, et achevée Grand' Place, le 5 mai 1852, jour anniversaire delà mort
1. Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 5 janvier'1852. — Victor Hugo, Correspondance...; p. 114.
2. Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 27 janvier 1852. — Victor Hugo, Correspondance... ; p. 128.
l'amour en exil 231
de TEmpereur, qu'il écrivait alors. Les pages de la matinée achevées, il s'accordait jusqu'à trois heures pour déjeuner, lire et recevoir. Puis le travail reprenait jusqu'à cinq heures, heure du dîner. Les proscrits se réunissaient habituellement au Café des Mille Colonnes, au Messager cleLouvai?i, rue de la Fourche, au Pot d'or, rue Villa- Hermosa, à la Renaissance, aux galeries Sainl- Hubert^ Hugo, tout d'abord, choisit le Grand Café, mais, vite reconnu, entouré, félicité, questionné, accablé d'admirations indiscrètes, peu soucieuses des exigences de ses digestions, il y dut promptement renoncer. « Je vais être obligé, à cause de cela, de changer de café pour déjeuner. J'y fais foule et cela me gène-. » Il quitta donc le Grand Café pour V Aigle. De le voir choisir une auberge avec une pareille enseigne, lui, lennemi du Bonaparte régnant, on ne fut pas sans s'étonner. (( Bahî expliquait le colonel Charras, l'aigle est l'emblème de tous les grands hommes, et, à ce titre, il appartient à M. Hugo autant qu'à Napoléon 2. » Au dîner -succédaient des flâneries et des visites. Alexandre Dumas, le picaresque auteur des Trois mousquetaires, qui, de sa propre auto-
1. Amédée Saint-Ferréol, Les proscrits français en Belgique... ; tome I, p. 74.
2. Lettre à Mme Victor Hugo; Bruxelles, 19 janvier 1852. — Victor Hugo, Correspondance...; p. 126.