‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 134 sur 145 · Catalogue d'une importante collection de lettres auto · texte numérisé non relu

Catalogue d'une importante collection de lettres auto

autre jeudi de l'avenue d'Eylau qui vit arriver Monselet vingt-quatre heures en retard. Mais le retard, tout au moins, nous a valu une page charmante et précieuse, le menu tableau de l'intérieur et du privé de Hugo à ces dernières années de sa vie. On ne perd rien à laisser parler Monselet :

Mme DroLiet, conte-t-il, m'écrivit pour m'inviter à dîner avenue d'Eylau. Je lus un vendredi là où il y avait un jeudi. De sorte que, ce vendredi, je sonnai gaillardement à la porte du grand poète.

— Ah! Monsieur, s'écria la bonne en ouvrant, on vous a attendu hier une demi-heure !

— Alors c'était donc hier?

— Oui, Monsieur.

— Et aujourd'hui?

— Aujourd'hui, il n'y a personne d'invité.

— Et M. Hugo? Et Mme Drouet? demandai-je.

— Tous deux sont sortis en voiture pour leur promenade accoutumée, mais ils ne peuvent tarder à rentrer

Comme je gagnais la porte avec un soupir, la bonne s'écria tout à coup en frappant des mains :

— Voici Monsieur et Madame qui reviennent!

Ils revenaient, en effet, et s'arrêtaient devant moi qui étais resté immobile, médusé.

— Ah ! oui, vous êtes un joli monsieur, me dit Mme Drouet.

Victor Hug-o riait de son bon rire, tandis que je balbutiais :

— Une erreur de jour... je croyais... j'avais cru lire

gj^aphes provenant en partie du cabinet de feu M. Charles Monselet; vente du 18 décembre 1888; Paris, 1888, in-4, dossierno 161.

— Dites tout de suite que j'écris comme un chati fit Mme Drouet.

— Vous deviez dîner hier avec nous, vous dînerez avec nous aujourd'hui, dit le Maître... par exemple, à vos risques et périls... à la fortune du pot... ce sera votre punition.

Une fois dans Tintérieur, Victor Hugo, avec une pointe d'inquiétude qu'il cherchait à dissimuler sous un accent narquois, dit à la bonne :

— Voyons, Mary, qu'est-ce que nous avons pour dîner aujourd'hui?

— ^Nlonsieurle sait bien... je ne comptais sur personne... nous n'avons qu'une poule au riz....

Le visag-e de Mary, en proférant ces paroles, reflétait comme une teinte d'humiliation, que je fis cesser aussitôt en m'écriant avec enthousiasme :

— Une poule au riz?... C'est ce que j'aime le plus au monde!

— Vrai? dit Mme Drouet.

— Parole d'honneur!

— Alors tout est pour le mieux, fit le grand bon homme ; la cuisinière y ajoutera une omelette aux fines herbes.

— Bravo! m'exclamai-je.

— Et nous déboucherons une bouteille du vin du Gap qui nous vient de Schoelcher.

La table était mise; trois couverts.

Détail touchant et absolument dépourvu de lyrisme : Philémon et Baucis avaient chacun son rond de serviette*.

Et, là-dessus, M. Biré de pouffer joyeusement. Y avait-il, véritablement, de quoi? Un rond de serviette ! . . . La plaisante chose ! Il paraît bien que

1. Charles Monselet, Petits mémoires littéraires, chap. xxi. — Edmond Biré, Victor Hugo après 1832...', pp. 310, 311,

chez M. Biré c'était chose trop démodée. Un rond de serviette ! . . . Fi ! Victor Hugo mangeant la poule au riz ! Singulier estomac que celui de ce Poète qui ne se nourrissait point que de la céleste ambroisie ! C'était, j'ose le dire, le plat favori de M. Biré.

Menu frugal, certes, mais bientôt défendu à Juliette vieillissante. Soixante-dix-sept ans ! Déjà ! Les années pesaient sur elle. Elle était malade et condamnée, (( condamnée à mourir de faim^ » Ainsi, quelques semaines, elle traîna son agonie jusqu'au 11 mai 1883. Cette nuit-là, à quatre heures du matin, la mort triomphait d'elle qui ne se débattait plus. Seul, elle laissait le vieillard à qui la sombre visiteuse avait pris et Tépouse et les enfants; seul elle le laissait, survivant aux désastres de sa famille, à la ruine de sa postérité, comme ces chênes monumentaux que la foudre a peur, dirait-on, de frapper dans les forêts fauchées par le tonnerre. Le 12 mai, à trois heures moins un quart, le cercueil quittait l'hôtel de l'avenue d'Eylau, sans prêtres, suivi des amis du Poète et de la morte. Au cimetière, Auguste Vacquerie prononça un discours-. Et on rendit à Téternité de la poussière cette beauté éteinte, ce fantôme d'un radieux passé. Dans la chambre de la morte, écroulé, le grand vieillard pleurait.

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