Le Temps, 14 mai
Quelque chose de funèbre et de triomphal marquait maintenant ses jours. Il était celui à qui parlaient les voix de l'ombre, le Dieu s'enfonçant dans la légende et dans la ténèbre, soleil roulant aux immensités d'horizons surhumains, et qui
... garde ses rayons même en perdant ses flammes.
Le Destin se vengeait de lui qui avait prévu à JuUette une plus longue carrière. Par testament, il lui avait voulu léguer « une assez forte sommet » 300.000 francs, à la réalité, que ses futurs exécuteurs testamentaires ramenèrent au chiffre de 20 ou 25.000 francs de rentes. Inutile précaution! Voici que, la première, elle s'en allait rejoindre les fantômes si chers du passé : la fille du Poète, sa femme, ses fils, sa race. Cinquante ans, — un demi-siècle! — leur liaison avait duré. Terrible coup dans ce roc de volonté vivante. Deux ans il résista à la hantise de ces poignants souvenirs. Le 22 mai 1885, jour de Sainte-Julie, jour de la fête de Juliette Drouet^ le Poète s'effaçait de parmi les vivants, salué par l'oraison funèbre du journal La Cî^oiœ :
1. M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo... ; p. 114.
2. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...; p. 67.
Victor Hugo est mort à 1 h. 35.
Il fut le plus grand poète de notre siècle. Il était fou depuis plus de trente ans. Que sa folie lui serve d'excuse devant Dieu. Plaignons ceux qui vont lui décerner Tapothéose et prions pour lui.
La cave du Panthéon Tattendait, pleine de lauriers et d'humide silence.
On ne portera point ici un jugement sur cette vie, sur ces deux vies mêlées, associées et presque confondues dans la mort. Avons- nous le droit de prononcer sur ces magnifiques exemplaires d'humanité? Nous est-il permis de juger ces maîtres, et ce maître, de la souveraine inteUigence au talon de la morale coutumière? A qui l'admire d'un cœur reconnaissant, il ne suffit point de proclamer sa gloire avec le concours des lieux communs ordinaires, de l'encenser d'une manière qui doit irriter ses mânes, mais d'expliquer, d'exposer, de dire ce que fut l'aventure qui lui vaut le béat reproche des consciences sournoises. Ce n'est point servir sa pure gloire que de Thonorer par des mascarades à son tombeau solitaire et souterrain, par des discours copiés en de vieilles gazettes ou des sociétés clandestines et piteuses où l'admiration de son génie est le commencement de l'admi-
ration mutuelle et des palmes académiques; ces jeux ignorants ridiculisent un nom si grand et si exemplaire dans sa splendeur. Aux hypocrites levés contre cette vie disparue, et présente cependant, ce livre aura répondu, ce livre qui n'a rien caché et a'a rien tu, quoiqu'on en puisse dire et croire, et qui eut l'honneur de l'écrire avec sa foi et avec son cœur, estime que seule la vérité doit servir ces grands morts qui n'ont à attendre leur pardon que de cette vérité et de la lumière, — cette lumière qui, lente et puissante^ froide et éternelle, fdtre des planches du cercueil où ils gisent....
Juliette Drouet.
Lan mil huit cent quatre-vingt-trois , le onze mai, à trois heures du soir, acte de décès de
Julienne-Joséphine Gauvain dite Juliette Drouet,
âgée de soixante-dix-sept ans, sans profession^ née à Fougères (I Ile-et-Vilaine), décédée à Paris ^ avenue Victor-Hugo, 7t 50, ce matin à quatre heures; fille de Julien Gauvain et de Marie Marchande t^ décédés; célibataire. Di^essé par nous, Albert Poirson, adjoint au maire, officier de F état-civil du XVP arrondissement de Paris, sur la déclaration de Louis Koch, âgé de quarante sept ans, professeur au lycée Saint-Louis, d Paris, rue Saint-Sulpice, ^27 , neveu de la défunte, et de Léon Trébuchet^ âgé de cinquante ans , secrétaire en chef des bjireaux de la huitième mairie, à Paris, rue d'Anjou, 11 , qui ont signé avec nous après lecture :