Pierre Dufay, Victor Hugo à vingt ans...; p
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avait été la victime, avait cessé. La rupture sentimentale était consommée entre son frère et Adèle.
Un peu plus de dix ans devait durer la félicité du poète. C'était alors l'ère bénie de son « bienheureux mariage, » et sa femme était encore « mon angélique Adèle ^ » A ce jeune et déjà glorieux foyer, quatre enfants étaient venus apporter la joie de leur sourire, la consolation de leur neuve grâce : Léopoldine, en 1826; Charles-Victor, en 1826; François-Victor, dont, deux ans plus tard, les parents annonçaient ainsi la venue :
Mme la baronne Victor Hugo est heureusement accouchée d'un garçon.
M, le baron Victor Hugo a V honneur de vous en faire part.
La mère et l'enfant se portent bien.
Paris, 2i octobre iS.îS.
Et, enfin, en 1832, cette petite Adèle au sort si tragique, devenue folle comme Eugène, et, comme Eugène encore, par un drame d'amour. Mais, maintenant, tout souriait au ménage. Autour à'Hernani,
1. Lettre de Victor Hugo au général Hugo; Paris, 19 octobre 1822. — Pierre Dufay, Victor Hugo à vingt ans...; p. 64.
de Marion Delorme, du Roi s'amuse^, s'étaient livrées les grandes batailles de l'idée romantique. A l'éclat des prochaines apothéoses préludait déjà le poète. Et ce fut à ce moment que, brusquement, se creusa dans sa vie cette grande fissure, que brilla dans le ciel calme de sa félicité le fulgurant éclair qui ravagea le foyer et sépara les époux.
Avant que d'en examiner les circonstances préliminaires, il est nécessaire de fixer en quelques traits la psychologie morale et l'image physique des personnages, d'examiner le rapport et l'équilibre de leurs valeurs et de déterminer ainsi leur part mutuelle dans l'effondrement de leur bonheur domestique.
Et, d'abord, Adèle est-elle la femme qu'il convient pour Victor Hugo? Physiquement môme estelle la compagne souhaitée pour celui dont l'œil a eu un si intense besoin de beauté et de grandeur? Sur quelles images et quels témoignages la juger? Des années de sa jeunesse, une seule représentation graphique probante nous est demeurée : c'est la lithographie exécutée par Devéria, vers 1827 ou 1828. Elle n'est guère faite pour expliquer l'enthousiasme de Hugo. L'œil, sans doute, est grand, mais
1. Surla première représentation du i?oi s'amuse, cf. Jehan Val ter, La première du « Roi s'amuse, » 22 novembre 1832; avec une lettre autographe, trois dessins de Victor Hugo et deux portraits; Paris, 1882, in-8.
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sans flamme, sans éclair, le front est étroit, la bouche peu belle, l'aspect général est d'une placidité résignée, sans grâce, sans charme, si ce n'est Tair dejeunesse.Mais lajeunesse se fane et s'efface, et c'est alors sur d'autres documents que nous pouvons nous prononcer. Devéria est un artiste, ne jugeant qu'avec son œil et à travers son tempérament, récusable, par conséquent. Mais la photographie est brutale, véridique, elle représente sans flatter, sans ménager. Nous avons celles-là faites, à Guernesey, par Auguste Vacquerie et François- Victor Hugo^. Sans doute, ici, Page a déjà porté ses premières atteintes à la femme^ mais quel beau visage ne garde quelques lignes de sa grâce évanouie et de ses charmes effacés? Ici, inutile de les chercher. Le regard a toujours, sous Tare souligné des yeux, la morne placidité de la lithographie de Devéria; la bouche est devenue large, la lèvre épaisse parmi le pli mou des lignes de la face. Rien qui attire là, qui puisse faire deviner en cette vieille femme, lourde, épaisse, affaissée, le fantôme d'une beauté disparue.
Telle, cependant, les éloges ne lui ont pas manqué. Son mari a môme écrit, d'un spectacle de la Cour, le 5 février 1847 : <( Il y avait peu de jolies
1. Outre la photographie que nous reproduisons, on en trouvera deux autres dans le recueil de M. Paul Gruyer, Victor Hugo photographe; Paris, 1905, in-4, en regard des pp. 6, 7.
femmos. Mme Cnvillier-Fleiiry était la plus jolie, Mme Victor Hugo la plus belles » Eloge secret, sans doute, mais « Mme Hugo est une belle Espagnole, c'est assez dire, » écrit un poète provincial, Gustave Masson, après une visite à la place Royale, en juin 18392. Espagnole? Notre rimeur départemental n'est-il point banté parle souvenir de Dona Sol, de la reine de Buy Blas, de toutes ces brunes béroïnes dont Hugo a peuplé les odes et les drames? Hé, non! car c'est sous une autre plume encore que nous retrouvons le mot. Ainsi Cbampfleury <3it : « C'était une personne de grand air avec les plus belles épaules du monde. La figure était pleine de bonté et cependant il y avait dans tout l'ensemble de la femme une sorte de majesté espagnole ^ » C'est là un portrait se rapportant à 1847- 1848, mais Cbampfleury, on le voit, s'il parle de « majesté » et de « bonté » ne lâcbe point le mot qui importerait ici, la beauté. On peut donc, avec vraisemblance, conclure que Mme Hugo n'a eu de sa jeunesse que le cbarme frais et neuf, et que, la
1. Victor Hugo, Choses vues; nouvelle série; nouvelle édit., in-18, tome II, p. 65.
2. Victor Hugo à la place Royale, dans V Amateur d'autographes, 15 juillet 1903, p. 123. '
3. Lettre de Cbampfleury à M. E. Lemaitre ; Sèvres, 29 avril 188i. — E. Lemaitre, Le livre d'amour; Sainte-Beuve et Victor Hugo; lettre-préface d'Arsène Houssaye; Reims, 1895, in-8, pp. 63, 64.
M""" Victor Hugo, photographiée à Guernesey
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jeunesse passée, elle a été ce que deviennent les femmes sans beauté propre, c'est-à-dire quelconque, insignifiante, banale, appelée à remplacer son charme inexistant par la bonté. Y peut-on ajouter l'esprit?
A en croire M. Biré, un « des anciens hôtes de la place Royale » lui aurait dit : « Mme Hugo? mais elle était bète ^ ! » L'était-elle vraiment ? Sainte- Beuve, qui entendait parler d'elle, dit dans ses Cahiers : « Jeune on se passe très aisément d'esprit dans la beauté qu'on aime^ » Mais, alors, Sainte- Beuve parlait, on peut croire, avec la voix de la rancune. En tout cas, il avait eu l'occasion de juger l'esprit de la femme de son ami. Quant à cette indigence intellectuelle, M. Biré en est complètement convaincu. « [l semblait, dit-il, que, dans cette maison où tout le monde était spirituel, elle mit de la coquetterie à être la seule qui n'eut point d'esprits » C'était, pourquoi ne pas le confesser? singulièrement placer la coquetterie, et surtout chez elle, dont Mme Lacroix, la femme de l'éditeur des Misérables, disait : « Quelle femme distinguée et de tout point accomplie'* ! » Son mari, toutefois,