Jules Troubat, Sainte-Beuve intime et familier...; p
3. Jules Troubat, La salle à manger de Sainte-Beuve... ^ p. 55.
aurait duré du milieu de 1831 à la fin de 1837. Ce fut en 1837 que Sainte-Beuve alla, à Lausanne, professer son cours sur Port-Royal. « Nous avons connu plusieurs personnes qui en suivaient régulièrement toutes les séances, dit Mirecourt. Elles nous certifient que les Suisses dormaient comme des bienheureux ^ » De fait, depuis trois ans, les relations du poète et du critique étaient rompues. Sur un acerbe et jésuitique article de Sainte-Beuve, dans la Bévue des Deux-Mondes^ sur V Etude sur Mirabeau^ de Hugo, le vieux lien s'était brisé net. Le poète lui envoyait un bref et définitif adieu-. Il devait, plus tard, en le recevant à l'Académie, lui donner une haute leçon de dignité, de tenue et de morale, dont son discours témoigne ^ Il est donc certain que, brouillé, absolument séparé des Hugo, exclu et banni de ce foyer où la gloire était assise, fougueuse et ardente encore, Sainte-Beuve conçut le désir de la vengeance. Déjà il Texécutait dans le privé, médisajit du poète, le ridiculisant, le critiquant dans le sein d'amis discrets, mais il voulait frapper plus haut et frapper plus fort, et publi-
1. Eugène de Mirecourt, Les contemporains : Sainte-Beuve...; pp. 56. 57.
2. Cf. la lettre dans Victor Hug-o, Correspondance...; p. 307.
3. Cf. Institut royal de France; discours prononcés dans la séance publique tenu par l'Académie française pour la réception de M. Sainte-Beuve, le 27 février 18i5; Paris, 1845, in-4«.
quement. Ce fut alors qu'il livra, en 1843, à l'imprimerie de Pommeret et Guenot, le manuscrit du Livre d amour. Au début de novembre le volume était composé. Cela formait un minime in- 18 de cent huit pages, avec deux feuilles pour le titre et faux titre. C'était, mis en vers, le roman d'Adèle et de lui, Sainte-Beuve, l'histoire rimée de ses promenades en fiacre, de ses mélancolies, de ses espoirs, de tout le canevas sommaire et ordinaire sur lequel se brode la passion amoureuse. Le fond en était médiocre, gris, incolore. La forme valait-elle mieux? Ces vers, s'extasie M. Jules Troubat, ces vers « sont parmi les plus puissants que Sainte- Beuve ait écrits ^ » C'était singuHèrement déprécier les autres. L'avis de M. Jules Troubat est d'ailleurs double. De ces « vers puissants » il a dit naguère que ce n'était, tout simplement, que de la « véritable musique de chambre et non d'opéra^. » On sait comment, en général, la poésie de Sainte- Beuve, son génie lyrique poussif, ont été sévèrement appréciés. Dans sa Revue Parisienne y fondée en 1840, Balzac écrivait ce jugement dont ne s'est pas relevé le poète du Livre d'amour :
1. Cité par G. Michaut, Sainte-Beuve amoureux et poète... ; p. 322.
2. Lettre de M. Jules Troubat à M. E. Lemaître; Compiègne, 12 avril 1884. — G. Lemaitre, Le livre d'amour; Sainte-Beuve et Victor Hugo. .. ; p. 57,
<( La TDuse de M. Sainte-Beuve est de la nature des chauves-souris et non de celle des aigles. Elle a peur de contempler de tels horizons, elle aime les ténèbres et le clair-obscur : la' lumière offense ses yeux. Sa phrase molle et lâche, impuissante et couarde, côtoie les sujets, se glisse le long des idées; elle tourne dans Fombre comme un chacal ; elle entre dans les cimetières; elle en rapporte d'estimables cadavres qui n'ont rien fait à l'auteur pour être ainsi ];emués. » A cette critique Sainte- Beuve a répondu en accusant Balzac de toucher de l'argent pour faire des comptes rendus élogieux. Passons et néghgeons. Enfin, plus près de nous, peu suspect cependant de partialité pour la poésie de notre homme, M. Paul Bourget disait : « Ce n'est plus de la poésie chantée ni même parlée, c'est de la poésie causée, c'est-à-dire une prose à laquelle le rythme et la rime sont tout près d'être une surchargea » Et, excellemment et (iéfmitivement, on a conclu : « Même si Ton n'a pas le goût le plus vif pour la critique de Sainte-Beuve, on le félicitera d'avoir, pour elle, renoncé à la poésie*. » La poésie! Hé 1 Hé ! Sainte-Beuve s'imaginait y avoir brillamment sacrifié. Sur la garde d'un de ses recueils il écrivait sans pouffer : <x Aujourd'hui
1. Paul Bourget, Sainte-Beuve poète ; le Livre d'or de Sainte- Beuve... ; p. 28.