A.-J. Pons, Sainte-Beuve et ses inconnues...; p
L'auteur dk yotre-Dame-de-Paris.
(Caricature romantique).
le livre étail-il arrivé aux mains d'Alphonse Karr? Les explications quil en a donné, — et fort judicieusement M. G. Michaut Ta fait observer, — ne tiennent pas debout. « Un jour, raconte-t-il, c'était en 1845, un ouvrier imprimeur auquel j'avais rendu je ne sais quel très petit service, vint me trouver et me dit : « Monsieur, il se prépare dans telle imprimerie ime infamie dont je crois devoir vous avertir; on compose et on va imprimer à cent exemplaires un livre de M. Sainte-Beuve, où il est question de Mme.... Je vous apporte une épreuve de l'ouvrage que j'ai fait voler, espérant que peut-être vous trouverez le moyen de sauver cette malheureuse femme, qui est la femme d'un de vos amis, lequel est aussi le sien. » Et, là-dessus, Alphonse Karr aurait fait son article dans les Guêpes, Cela, répétons-le après lui, en 1845. Or depuis novembre 1843, le livre était imprimé et déposé chez Sainte-Beuve! Alors? Alphonse Karr a simplement voulu cacher la manière dont il s'était procuré le livre ou taire le nom de la personne qui le lui avait prêté. Et, tout le monde a cru à son conte, personne n'a aperçu, sauf M. G. Michaut, la contradiction des dates. Sereinement M. J. Lemaitre les a admises et non moins sereinement M. Léon Séché y a cru comme tout le mondée
1. Léon Séché, Etudes d histoire romantique : Sainte-Beuve...; tome II, p. 58.
82 UNE :\rAlTIŒSSE DE VICTOR HUGO
De là une série d'f^rreurs qui ont faussé toute la psychologie du scandale. Elles ont fait que d'aucuns ont cru Alphonse Karr sur parole, dans les explications qu'il a fait donner, par Mme Hugo elle-même, de sa chute. C'est le Livre de bord qu'il a orné du copieux morceau. Il conte que, son article dans les Guêpes ayant fait du bruit, il reçut, le lendemain, la visite de Mme Hugo, à laquelle il commença par assurer qu'il ne croyait rien des dires de Sainte-Beuve :
Vous avez tort, me dit-elle, pâle et solennelle, vous avez tort de ne pas croire, car c'est vrai ; mais je vais vous dire cominent c'est arrivé. Il était l'ami le plus intime de mon mari et avait pris facilement dans la maison l'attitude qu'on laisse prendre à ce que, nous autres femmes, nous appelons un homme sans conséquence. Il vint un jour m'avertir que mon mari me trahissait, qu'il avait pris au sérieux les arbres de toile, les couronnes de carton, les femmes de céruse, etc.; e^i un mot qu'il était amoureux d'une fille de théâtre. Un ami eût pu me donner du courage et de la sagesse, me faire voir le peu de durée probable d'un caprice de ce genre ; mais lui, il me plaignit comme une femme dont la vie est finie et perdue; c'était une passion irrésistible et qui ne Unirait jamais*; il me vantait la beauté, l'esprit de ma rivale; enfin, il prépara soigneusement un désespoir auquel il put offrir des consolations et une vengeance. D'abord je ne voulus pas croire;
1. On peut confesser qu'en écrivant ceci en 1879 — année de la publication du Livre de bord — Alphonse Karr n'avait aucunement le mérite de la prophétie par rapport à la longue liaison de Juliette avec Victor Ilug-o.
LE ROMA?s' DE SAINTE-BEUVE ET DE M"'^ VICTOR HUGO 83
je demandai des preuves; il en vola à son ami et me les apporta; alors, froide, glacée, folle, je lui dis : h Je veux me venger, mais je ne veux pas qu'on puisse attribuer ma vengeance au libertinage ni même à la légèreté! Je veux prendre peur complice d'une faute qui sera unique, un homme qu'on ne puisse m'accuser d'aimer, un homme qui ne puisse pas m'avoir plu ; je choisirai donc le plus laid, le plus désagréable, le plus ennuyeux, le plus traître, le plus répugnant, au physique et au moral, des hommes que je connaisse; c'est vous dire que j'ai pensé à vous. Voulezvous de moi?... »
Voilà les belles déclarations faites par Mme Hugo à Alphonse Karr. Il semble les avoir iVailleurs tirées et amplifiées de quelques lignes do Pons, lequel avait, peu a\ant, écrit :
Adèle vit en lui [Sainte-Beuvel un bras sur lequel, dans son délaissement, elle pouvait s'appuyer, même avec abandon. Celui-là, du moins, il était permis de l'aimer sans aller sur les brisées d'une rivale. Entre un mari qui n^est plus aimable et un soupirant qui promet de l'être beaucoup, comment hésiter*?
Enfin, par Pons, nous remontons à la source du conte, à Foriginc du système de défense qui prétend que la liaison de Victor Hugo avec Juliette a fait tomber Mme Hugo aux bras de Sainte-Beuve. C'est, dans le Livre d amour ^ en tète de la pièce XXXI, qu'on peut lire, pour la première fois, ces raisons spécieuses, — et fausses :