Edmond Biré, Victor Hugo après iS30...; tome I, p
plainte par M. Biré, force nous est bien de reconnaître qu'elle s'occupait par ailleurs, car, sinon, comment expliquer que Sainte-Beuve fût si bien renseigné? Comment eùt-il su, par avance, ce que contenait un manuscrit que Hugo ne lui avait pas montré? Comment avait-il deviné qu'il y aurait, dans les Chants du crépuscule^ des vers d'amour pour la « belle Dalila? » C'est donc que quelqu'un l'avait renseigné, quelqu'un d'assez intime auprès du poète pour avoir pu feuilleter les pages du livre encore inconnu. Qui?
J'ai sous mon toit un mauvais hôte,
disait, dans la pièce XXVI, de son livre, Â îiiademoiselle /., le poète. C'était, évidemment, Sainte- Beuve qu'il entendait désigner. Soupçonna-t-il jamais sa femme coupable de l'indiscrétion? D'ailleurs Sainte-Beuve allait lever le masque. En novembre 1835 il publia, sur les Chants du crépuscule, dans la Revue des Deux-Mondes^ une étude perfide et benoîte où Hugo, accusé d'immoralité, se voyait reprocher les pièces sur Juliette figurant à la suite de pièces sur Mme Hugo. « Il n'a pas vu, disait Sainte-Beuve, que l'impression de tous serait qu'un objet respecté eût été mieux honoré et loué par une omission entière. » Publiquement, il prenait donc la défense de Mme Hugo contre son mari. De quel droit? De quoi se mêlait-
il? Il se savait donc encouragé, par avance, cer-tain de l'approbation de l'intéressée? Mais, dans le privé, c'était bien autre chose! « Cette immoralité est si honteuse, disait Sainte-Beuve à ses camarades, et bien que j'aie été autrefois l'ami d'Hugo, je lui flanquerais volontiers ma main sur la figure. » Quelques jours après, le rencontrant par hasard chez Yillemain, le ministre de l'instruction publique, il l'évita prudemment, car « je lui aurais lancé quelque chose à la tête. » Hugo apprit les propos, se fâcha et envoya à l'astucieux rouquin ses témoins. Sainte-Beuve en tomba de son haut. Quoi? se battre!... lui!... et si Hugo allait le tuer?... Il en suait de peur. Il fit son testament, y enveloppa ses manuscrits et courut porter le tout chez l'éditeur Renduel. Celui-ci voyant le pleutre si effondré de crainte, si tremblant et si larmoyant, eut pitié de sa platitude. Il arrangea l'affaire*. Dix ans plus tard, un fait analogue se produit, une preuve aussi flagrante des relations secrètes de Sainte-Beuve avec Mme Hugo apparaît. C'est au lendemain du flagrant délit d'adultère où on a saisi le poète. De cette affaire, dont on trouvera les détails plus loin, ne retenons que la promesse faite, par Hugo, à Louis-Phihppe, de quitter Paris pendant quelques mois. Or, écrit Sainte-Beuve, le
1. Adolphe JuUien, Le romantisme et l'éditeur Renduel...; pp. 123,124.
19 septembre 1845, à Pavie, « je sais qu'il n'a pas quitté Paris et qu'il travaille, enfermé, à je ne sais quelle œuvre dont il espère que Féciat recouvrira l'autre. Je n'ai eu d'ailleurs aucune nouvelle directe, aucun signal de ce côté^ »
Mais comment sait-il la chose que Hugo a tant de raison de tenir secrète? Poser la question n'estce point dénoncer l'auteur de Tindiscrétion? Dès lors ne peut-on pas ajouter foi à la déclaration de Pons affirmant, qu'entre les deux complices du Livre d'anioiu\ des relations amicales persistèrent jusqu'au bout-? Pour en attester ne peut-on pas grouper, ici encore, une série de faits déconcertants et probants? Le 10 juin 1852, Mme Hugo, après la vente du mobilier de son appartement de la rue de la Tour-d'Auvergne, alors que son mari a déjà gagné la chambre meublée de l'exil, va trouver Sainte-Beuve chez lui, rue du Montparnasse. « Elle venait lui demander de ne rien écrire contre son mari, tant que celui-ci serait en exil. Cette demande fut faite en toute simplicité et toute noblesse, sans allusion au passé, sans un reproche, sans une plainte. Sainte-Beuve fut ému, il promit et a tenu sa promesse^. » Touchante anecdote! mais contredite, malheureusement, par Sainte-