‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 72 sur 145 · Jules Glaretie, Le Temps, 13 mai · texte numérisé non relu

Jules Glaretie, Le Temps, 13 mai

3. Richard Lesclide, Pro/)os de table de Victor Hugo...; p. 64,

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beautés à la fois : celle du corps et celle de Tâme S » Victor Hugo ne résumait là que brièvement l'ode lyrique et chaleureuse chantée à la gloire de la beauté de Juliette, par Gautier :

La tête de Mme Juliette est d'une beauté régulière et délicate, qui la rend plus propre aux sourires de la comédie qu'aux convulsions du drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux sont diamantés et limpides, la bouche d'un incarnat humide et vivace reste fort petite, même dans les éclats de la plus folle gaieté. Tous ces traits charmants en eux mêmes sont entourés d'un ovale du contour le plus suave et le plus harmonieux, un front clair et serein, comme le fronton de marbre blanc d'un temple grec, couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement l'éclat diaphane et lustré. Le col, les épaules et les bras sont d'une perfection tout antique; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs, et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.

C'était pourtant dans un coin, obscur et pauvre de France, qu'était née une pareille beauté. Le 10 avril 1806, elle avait vu le jour dans le faubourg de Rillé, rue de la Révolution, à Fougères, dans rille-et- Vilaine. Son père, Julien Gauvain, avait vingt-neuf ans; sa mère, née Marie Marchandet, vingt-sept. Ils s'étaient mariés le 10 flo-

1. Léon Séché, Juliette Drouet...; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 737.

réal an VU. C'étaient de pauvres gens, vivant chichement du petit métier de tailleur exercé par le père. La mère devait être délicate, maladive. Peu de temps après la naissance de sa fille elle traîna une vie chélive et condamnée. Le 15 décembre 1806, elle mourut. Le père parut demeurer inconsolable. Moins d'un an plus tard, le 12 septembre 1807, il disparut à son tour, laissant seule la petite Julienne. Dans un coin du vieux cimetière du bourg, parmi les herbes et les ossements anonymes de la fosse commune, il s'en alla reposer des grandes fatigues humaines. Sur cette fosse perdue et oubliée plane, cependant, un rayon de gloire : là dort rhomme qui a donné son nom à un des plus purs héros du poète, à ce Gauvain de Quatrevingt-treize, jeune demi-dieu de la Terreur.

Demeurée orphehne, la petite fille, cependant, n'alla pas aux hospices où on claquemure les enfances malheureuses. Elle avait des oncles et des tantes, un peu plus fortunés que son père, qui avaient quitté Fougères pour Paris*. L'un deux, Jean-Baptiste Drouet, dont Juliette, plus tard, prit le nom, et qu'elle fit général de sa propre autorité-.

1. Louis Guimbaud, Victor Hugo et Juliette Drouet; La Contemporaine, 10 mars 1902, p. 254.

2. « Orpheline de bonne heure, elle fut recueillie par son oncle, le général Drouet, dont elle garda toujours le nom. » Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo... ; p. 65.

Jean-Baptiste Drouet était garde général des forêts, îl recueillit l'enfant, l'éleva, mais, à Fâge de sept ans, désireux de s'en débarrasser, ou de lui commencer bientôt son éducation, la plaça au couvent du Petit-Picpus, à Paris. La petite Julienne Gauvain avait là deux tantes religieuses. « Il n'est pas téméraire d'affirmer, dit un de ses biographes, que Juliette garda de son passage au Petit-Picpus, les airs de distinction naturelle, les qualités de tact et de mesure qu'elle a déployés jusqu'à sa mortV » Elle en garda aussi de bien curieux souvenirs, dont on sait l'admirable profit qu'a tiré Hugo pour son chapitre sur le Petit-Picpus, dans les Misérables. Ce n'est point lui qui a trouvé ces extraordinaires phrases de jeunes filles au couvent : « Mon père, je m'accuse d'avoir été adultère, » ou : « Tu es vierge, toi, moi je ne le suis plus, » mais bien elle qui les lui a rapportées. D'elle encore le réalisme si exact, si pittoresque de cette atmosphère conventuelle où elle vécut ses jeunes années, où elle faillit vivre ses derniers jours. Il s'en était fallu de peu, en efîet, qu'elle ne prît le voile, guidée et encouragée, sans doute, par ses deux tantes religieuses. On n'a cependant, sur ce point, que le témoignage seul de Jufiette, entendu à travers M. Richard Lesclide, et force est donc

1. Louis Guimbaud, \ ictor H.ucyo et Juliette Drouet; La Contemporaine, 10 mars 1902, p. 256.

de lenregistrer sans le pouvoir discuter ou analyser. Or donc, la veille de la prise de voile, Mgr de Quelen, l'archevêque de Paris, s'était rendu au Petit-Picpus pour faire subir une petite confession morale aux postulantes. « C'était un usage établi; il adressait aux pauvres filles quelques mots d'encouragement et leur montrait le ciel en perspective ^ » C'est ce qu'il s'apprêtait à faire pour la jeune Julienne, et entre eux s'engagea ce petit dialogue, évidemment approximatif :

— Alors, mon enfant, vous avez la vocation?

— Oh ! non, monseigneur.

Ceci avec un petit air de tristesse. Stupeur de Mgr de Quelen. Hein? que lui chantait-on là?

— Comment? qu'est-ce que cela veut dire? Regard vers la supérieure présente à Tentre-

tien :

— Révérende mère, pouvez-vous m'expliquer cela?

Explication de la révérende mère :

— Monseigneur, nous avons dû suivre les instructions des parents de la jeune fdle; elle est orpheline et sans fortune. Regardez-la, que voulezvous qu'elle devienne dans le monde, avec cette figure?

1. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...; p. 65.

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Mais l'archevêque ne s'en laissa point conter. Ah! s'il eût pu prévoir les Misérables et certain chapitre.... Pour le présent il répliqua :

— N'importe, cela n'est pas une raison. Tout vaut mieux qu'une mauvaise religieuse.

Consolateur, il releva Julienne effondrée :

— Ne vous inquiétez de rien, mon enfant ; vous aurez bientôt de mes nouvelles.

Les nouvelles furent que, le lendemain, « le général Drouet », en « sacj-ant un peu y> , la revint retirer du couvents

Là s'arrêtent les confidences de Julienne, devenue Juliette, et Drouet au lieu de Gauvain, sur sa jeunesse. C'est dommage. On eût aimé apprendre d'elle ce qu'elle devint, de sa sortie du Petit-Picpus jusqu'en 1825, année où on la retrouve, servant de modèle dans l'atelier du sculpteur Pradier. Là-dessus elle ne dit mot, et pour cause. C est qu'alors elle était la maîtresse du sculpteur. L'auteur des Cariatides du tombeau impérial, aux Invalides, l'avait fait poser pour une des statues dont il décorait la place de la Concorde. Quelle statue? Celle de Lille, comme le dit M. Richard Lesclide"? Celle de Strasbourg, comme l'assure M. Louis

1. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo... ; p. p. 66, 67.

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