Paul Cbenay, Victor Hugo à Guernesey... ; p
3. M. Wellington Wack, Le l'oman de Juliette et de Victor Hugo,.. ; p. 205.
Lettre de Victor Hugo à Mme Sarah Bernhardt ji propos de la reprise d'Jïernani en novembre 18i/.
168 UiNE MAITRESSE DE VICTOR HUGO
le 27 décembre 1851, de Mme Hugo, « ta courageuse et digne femme * . »
Ce ne sont point là les expressions d'une rivale aux féroces sentiments dénoncés par Facariâtre beau-frère. De même il lui a prêté des sentiments intéressés, à celle-là, qu'au plus fort de la passion on voit raccommoder elle-même ses chemises^ et se contenter d"un modeste petit appartement ! Si, à cette époque, un reproche peut lui être fait, c'est d'avoir souventes fois retardé le dîner des amis de Hugo. « Vous souvient-il, disait Théophile Gautier à l'éditeur Renduel, qu'autrefois, chez Victor, le rôti était toujours brûlé? » Et Renduel de confirmer : « Oui, on l'attendait, tandis qu'il s'oubliait chez Juliette ^ » De ces années de passion qui précédèrent l'exil du poète, des attestations vivantes sont demeurées : la correspondance des amants. Elle était quotidienne, quelquefois bi-quotidienne, fréquente et exacte au point que six mille lettres de Juliette existent : deux mille entre les mains de son neveu, quatre mille entre les mains des exécuteurs testamentaires de Victor Hugo»
1. Léon Séché, Juliette Drouet...; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 745.
2. Lettre de Juliette Drouet à Victor Hugo; Paris, 3 janvier 1835. — Léon Séché, Juliette Drouet..,; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 734.
3. Adolphe Jullien, Le romantisme et l'éditeur Renduel... ^ p. 116.
D'autres épaves de cette correspondance sont connues. On sait le hasard qui en fît découvrir quelques-unes, à Guernesey, par M. Wellington Wack. Elles peuvent donner le ton général de cet énorme amas de missives. Victor Hugo y est « mon pauvre petit sabot ^ » « mon cher petit cacochyme", » le (( cher petit homme adoré % » le « Toto, mon cher petit 0*, » c'est « mon tant doux bien-aimé^ » dont on baise le a cher petit corps % » à qui on souhaite : « Bonjour toi, bonjour vous, bonjour en bloc et en détail, à droite et à gauche, par-devant et par derrière, en haut et en bas, bonjour et rebonjour. Je vous adore et vous^?» Celui à qui, au lendemain d'une nuit d'amour, on adresse l'épithalame enflammé : « Que tu es bon, mon ravissant bien-aimé et combien je te remercie d'être venu me voir ce soir! Tu m'as rendue bien heu-
1. Lettre du 3 mars 1851. — M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo... ; p. 140.
2. Lettre du 30 mars 1851. — M.Wellington Wack, Le romani de Juliette et de Victor Hugo... ; p. 140.
3. Lettre du 30 mars 1851. — M. Wellington Wack, Le romande Juliette et de Victor Hugo... \ p. 148.
4. Lettre du 29 juillet 1851. — M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo... ; p. 165.
5. Lettre du \^^ août 1851. — M. ^Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo...; p. 177.
6. Lettre du 7 octobre 1851. — M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo... ; p. 209.
7. Lettre du 2 mars 1851. — M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo...; p. 134.
170 UNE MAlTRESSIi DE VICTOR HUGO
relise, mon Victor adoré, et je me semble rajeunie de seize ans, tant le bonheur influe sur toute ma pauvre organisation! Cher petit homme, sois heureux de tout le bien que tu m'as fait ce soir^ ! » C'est, enfin, à travers toute cette correspondance, une exaltation juvénile et amoureuse toujours renouvelée et toujours trépidante, rebondissant des petits et menus détails quotidiens au lyrisme de la passion, toujours brûlant dune flamme jamais déclinante. Au hasard, voici un fragment significatif de ce genre épistolier, dont F exemple unique est peut-être bien la correspondance de Mirabeau, captif, avec sa maîtresse :
17 janvier, dimanche soir, 10 heures et demie.
0 pense à moi, mon doux bien-aimé, afin que je le sente et que ta douce joie au milieu de ta ravissante famille, de tes bons amis et de tes admirateurs ne se change pas pour moi en amertume et en chagrin! Pense à moi dont tu es la vie et l'âme! Pense à mon amour si profond, si dévoué, et regrette-moi ! Je vais me coucher en priant Dieu pour toi et pour tous les tiens. Hélas! j'espère que mes prières ne seront pas stériles, car je demande ton bonheur et le leur au prix de ma vie. Si tu savais comme j'ai besoin de te savoir heureux, mon adoré, autant presque que de me savoir aimée par toi. Je t'aime, je t'aime, je t'aime plus que tout au monde! Jouis de ton succès ce soir, mon Victor, jouis de ta beauté, de ton génie et de ta charmante
1. Lettre du 2 mars 1851. — M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo,.. ; p. 137.
famille. J'en serai fière et heureuse moi-même, pourvu qu'au milieu de tout cela tu ne m'oublies pas^
Chose étrange ! A la lecture de cette correspondance, c'est Tintruse qui devient sympathique; la prétendue victime, la femme légitime, recule dans l'ombre de son effacement consenti. Personne ne songe à la plaindre de cette abdication que ni l'amant ni la maîtresse demandent. Quand elle apparaît dans ces lettres, c'est pour être dite <( charmante, aimable, courageuse, » toujours pour être louée, jamais pour être enviée. A un dernier fragment bornons nos exemples :
1er mars 1851, jeudi soir, 8 heures et demie.
J'ai le cœur plein de toi, mon doux adoré, je ne pourrais pas me coucher sans l'avoir dit toutes les folles tendresses qui me passent par l'esprit. Ton sourire dilate mon amour comme les rayons du soleil font s'épanouir les fleurs. Dans ce moment mon âme ressemble à un bouquet dont la pensée est le parfum. C'est bête comme tout, ce que je te dis là, mais cela ne m'arrête pas. J'ai le délire de l'amour comme d'autres ont le délire de la fièvre. Seulement, cette divagation, loin de m'être douloureuse, m'est on ne peut plus agréable, et je cherche à la prolonger le plus longtemps que je peux^
Quant à la correspondance de l'amant, M. Léon
1. M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo.., ; pp. 123, 124.
2. M. Wellington Wack, Le roman de Juliette et de Victor Hugo...', pp. 131, 132.
Séché en a donné quelques fragments typiques. Même lyrisme, même enthousiasme voluptueux, mais avec une forme littéraire autrement puissante et enveloppante. Précieux témoignage ! C'est ainsi que nous savons que pour « ma Juju\ » que « pour ma Juliette » a été écrit l'immortel poème à' Olympia'^, C'est là qu'on a à puiser les détails de l'intimité des deux amants, l'atmosphère même de leur vie qui, passionnée et unie, se déroule pendant dix-huit ans, de la première de Lucrèce Borgia au coup d'Etat de décembre. Les seules lacunes y sont créées par les voyages de Hugo et de Juliette, voyages « nombreux, car elle ne Fa guère quitté^. » Le premier en date est conté par M. Paul Chenay, avec des détails à ce point bizarres, que son récit en parait quelque peu suspect. A l'en croire, une nuit, Célestin Nanteuil, le charmant graveur romantique,* avait été réveillé par Hugo, accompagné de Juliette. « J'ai d'intimes relations avec Madame, dit le poète; chez moi, on me croit parti pour un voyage avec vous et cette dame qui
1. Léon Séché, Juliette D rouet...', Revue de Paris, Ib février 1903 ; p. 740.
2. Léon Séché, Juliette Drouet,..; Revue de Paris, 15 février 1903, p. 741.
3. Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...; p. 133.
4. Sur cet artiste voyez l'ouvrage définitif de M. Aristide Marie, Un imagier romantique, aquafortiste et lithographe, suivi d'une étude biographique et d'un catalogue; Paris, 1910, in-8.
doit passer pour votre amie, et j'ai compté sur votre bonne amitié pour donner un corps à cette fable. » Nanteuil, peu fortuné, fit la grimace. Hugo le rassura. Il prenait les frais du voyage à sa charge. Une voiture attendait dans la rue : pour trente francs par jour le cocher véhiculerait le trio à travers les campagnes. On se mit donc en route. (( Dans toutes les villes où passaient nos trois héros, ils occupaient à Fhôtel une pièce unique, pour donner consistance à la fable, sans contrarier les expansions amoureuses des amants. Lorsque Hugo recevait quelque directeur de théâtre, afin de bien marquer qu'il n'était que le compagnon de son ami, dans son exode amoureuse, Célestin était prié de se coucher auprès de Juliette, mais après avoir été préalablement enfermé dans un sac. Pour sauver sa dignité, le grand homme mentait avec effronterie en montrant, comme deux époux amoureux, les deux victimes de sa féroce jalousie. » Le pauvre Nanteuil n'était pas au bout de ses déconvenues. En rentrant à Paris, Hugo saute avec Juliette dans un fiacre et dit au graveur : <( J'ai fait tous les frais du voyage depuis un mois, arrange-toi avec la voiture que je te laisse à payer. » Coût : un billet de mille francs. A qui M. Paul Chenay a-t-il cru imposer ces balivernes *?
1. Paul Chenay, Victor Hugo à Guernesey...; pp. 161, 162, 163.
Et comment croire que Nanteuil ait pu pardonner ce méchant tour à Hugo? Comment admettre que, dix ans plus tard, le poète ait osé lui dépêcher Théophile Gautier pour lui demander, à la veille des Burgraves^ « trois cents Spartiates déterminés à vaincre ou à mourir^? » Gomment.... Mais c'est nous qui allions prendre au sérieux la fable de M. Paul Ghenay.
Sur un autre voyage de Hugo avec Juliette, nous avons des détails plus probants. Il eut lieu pendant l'été de 1836, alors que la famille du poète s'était installée, dans le petit village de Fourqueux, en bordure de la forêt de Marly, dans une des maisons basses de l'unique, montueuse et tortueuse rue du village". G'est là que la petite Léopoldine fit sa première communion, ce qui valut, au curé de l'endroit, l'envoi des œuvres complètes du père,, reliées en vingt volumes^. Tandis que Mme Hugo préparait sa fille à la cérémonie, Victor Hugo arrangeait son départ avec Juliette. « Notre poète,, écrivait de Fourqueux, le 14 juin, le beau-père Foucher, notre poète part aujourd'hui ou demain de Paris pour un voyage qui doit durer un mois.
1. Adolphe Jullien, Le romantisme et Véditeur Renduel...'y p. 267.
2. Cf. Henri Steckel, Victor Hugo a Fourqueux ; Le FigarOy 19 juin 1909.
3. Adolphe Jullien, Le romantisme et Véditeur Benduel...; pp. 103, 103.
Il s'arrêtera d'abord à Chartres, et de là ira, dit-il, visiter les côtes de Bretagne et de la basse Normandie ^ » De ville en ville, le poète adressait de longues lettres à sa famille. Il y mêlait même des vers contre les auberges qui avaient, certainement, dû refuser leur confortable aux aises de la princesse Negroni. Ainsi, d'Yvetot il dépêchait, rimées ea petits vers, ses imprécations et ses satires :
Que le passant te raille!
Qu'en voyant ta muraille Le voyageur s'en aille Sur son cheval rétif!
Que, sans entrer, le coche A la porte s'accroche!
Que le diable à la broche Mette ton roi chétif!
Que toujours un blé maigre, Quun raisin à vinaigre, Emplisse tes paniers !
Yvetot la Normande,
Oii Von est à Vamende Chez tous les taverniers!
Logis peuplés de singes, Où Von voit d'affreux linges
Pendre aux trous des greniers!
Où le poing d'un hélitre Croit casser une vitre.
Et crève un vieux papier !