‹ Une maîtresse de Victor HugoChapitre 88 sur 145 · Alfred Asseline, Victor Hugo intime...; p · texte numérisé non relu

Alfred Asseline, Victor Hugo intime...; p

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avait quitté, orpheline et malheureuse, la pauvre ville bretonne, et elle y revenait maintenant, heureuse d'un immense amour, évadée des naufrages de la vie galante, sacrée pour une éternité de tendresse et de pacifique bonheur. Alors, seulement, elle dut comprendre la mansuétude et la magnificence de son destin et bénir la main qui Pavait écartée des misères promises à son misérable berceau de pauvresse! C'est de Fougères que Victor Hugo rapporta cette extraordinaire et vivante impression qui, dans sa lettre à Louis Boulanger, brosse si vigoureusement un tableau grouillant et coloré de la cité bretonne. Document à recueillir ici, car il touche Juliette en ses origines et en ce que ces origines ont pu influer sur certaines parties de l'œuvre de Hugo. C'est de Saint-Malo qu'il écrit :

J'arrevu aujourd'hui la mer, mon cher Louis ; ma pensée me ramène là tous les ans. Elle m'est apparue à l'extrême horizon, faisant sur les collines une ligne mince et verte comme la cassure d'un carreau de vitre. C'était entre Dol et Saint-Malo. Maintenant, je suis à Saint-Malo; j'ai couru en arrivant me jeter à la mer; je m'y suis baigné, et je reviens vite vous écrire, tout trempé de la salive du vieil Océan.

Il faudra absolument qu'un jour j'aille vous arracher à votre belle et puissante œuvre, et que nous en venions tous deux voir toutes les g-randes choses que je vois tout seul et que je verrai doubles avec vous. Vous savez comme nous étions heureux autrefois dans nos promenades du

soir à travers la plaine de ^Nlontroug-e! Que serait-ce avec cette plaine de Ilots sous les yeux?

Une ville qu'il faut aussi que vous voyiez, et que vous voyiez avec moi, c'est Fougères. Pardon de cette brusque transition; mais je ne veux plus vous parler de la mer, je radoterais, et cette lettre aurait cent pages. Eh bien! donc, je reviens de Fougères, comme La Fontaine revenait de Baruch, et je demanderais volontiers à chacun : Avez-vous vu Fougères?

Toute cette Bretagne, au reste, vaut la peine d'être vue. Quelquefois dans une petite bourgade, comme Lassay, par exemple, vous trouvez tout à coup trois admirables châteaux dans le même tas. Pauvre Bretagne! qui a tout gardé, ses monuments et ses habitants, sa poésie et sa saleté, sa vieille couleur et sa vieille crasse par-dessus. Lavez ces édifices, ils sont superbes; quant aux Bretons, jevous défie de les laver. Souvent, dans un de ces beaux paysages de bruyères, sous des ormes qui se renversent lascivement, sous de grands chênes qui portent leurs immenses feuillages à bras tendus, dans un champ de genêts en fleurs du milieu duquel s'envole à votre passage un énorme corbeau verni qui reluit au soleil, vous voyez une charmante chaumière qui fume gaiement à travers le lierre et les rosiers; vous admirez, vous entrez. Hélas! mon pauvre Louis, cette chaumière dorée est un afTreux bouge breton, où les cochons couchent pêle-mêle avec les Bretons. Il faut avouer que les cochons sont bien sales.

Je reviens à Fougères. Je veux absolument que vous voyiez Fougères. Figurez-vous une cuiller; grâce encore pour ce commencement absurde. La cuiller, c'est le château, le manche, c'est la ville. Sur le château, rongé de verdure, mettez sept tours, toutes diverses de hauteur, de forme et d'époque; sur le manche de la cuiller, entassez une complication inextricable de tours, de tourelles, de vieux murs féodaux charg-és de vieilles chaumières, de pignons dentelés, de toits aigus, de croisées de pierre, de

balcons à jour, de mâchicoulis, de jardins en terrasse; attachez ce château à cette ville et posez le tout en pente et de travers dans une des plus vastes et des plus profondes vallées qu'il y ait. Coupez le tout avec les eaux vives et étroites de la Vilaine, sur laquelle japent nuit et jour quatre ou cinq moulins à eau. Faites fumer les toits, chanter les iilles, crier les enfants, éclater ces enclumes, vous avez Fougères; qu'en dites-vous?

C'est comme cela que vous la verrez quelque jour avec moi du haut de la plate-forme de l'église; et puis vous la peindrez, mon Louis, et la copie sera plus belle que roriginal.

Eh bien! il y a dix villes comme cela en Bretagne : Vitré, Sainte-Suzanne, Mayenne, Dinan, Lamballe, etc., et quand vous dites aux stupides bourgeois qui sont les punaises de ces magnifiques logis, quand vous leur dites que leur ville est belle, charmante, admirable, ils ouvrent d'énormes yeux bêtes et vous prennent pour un fou. Le fait est que les Bretons ne comprennent rien à la Bretagne. Quelle perle et quels pourceaux!

J'ai voulu vous écrire, parce que je vous aime, mon Louis, parce que vous êtes une des belles et généreuses rencontres de ma vie, et que j'espère bien que cette rencontre durera jusqu'au bout de notre chemin à tous les deux. De temps en temps, je quitte Paris, mais je ne quitte ni ma famille ni mes amis. Mon cœur est toujours avec vous, vous le savez bien, Louis, n'est-ce-pas? Mais dans l'œuvre que j'accomplis, et dont vous verrez prochainement, j'espère, quelque nouvel échantillon, je sens parfois le besoin de laisser là Paris et sa criaillerie, plus éternelle que le beau mugissement de mon Océan; car je suis souvent las de votre ville et de voir tout ce qu'il peut écumer de sottise humaine sur la proue d'une idée.

Je A'ous aime du fond du cœur et je vous serre la main*.

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