Edmond Biré, Victor Hugo après 1830...; tome I, p
Donc, suivant le raisonnement de M. Biré, pour Tamour de Juliette, la Bretagne eût dû sembler propre à Hugo, et, pour les beaux yeux de sa maîtresse, en paisibles agneaux pâturant dans les bruyères, il eût dû métamorphoser les cochons grouillant dans les maisons. Au nom de toutes ces bonnes raisons, le pays entier eût dû ravir le poète, car
Jusqu'au chien du logis, il s'efforce de plaire.
Au reste, les voyages de Juliette avec son amant ajouteraient, au roman de leur liaison, un piquant chapitre, si on pouvait en enregistrer tous les détails et les anecdotes non suspectes. Quelquesuns ne sont pas dénués de pittoresque, et nous savons, par le secrétaire de Victor Hugo, qu'au cours des traversées de la Manche, que Juliette supportait fort mal, elle se couchait dans un coin « où elle agonisait jusqu'à Theure de l'arrivée. » De temps en temps, le poète allait lui demander de ses nouvelles : « Comment allez- vous, Madame? » — « Monsieur, je suis morte. » — « Allons, c'est bien; nous n'avons plus qu'une heure de traversée ^ » Au cours de Tune d'elles, les intentions galantes de Victor Hugo furent mal ré-
1, Richard Lesclide, Propos de table de Victor Hugo...; p. 145.
compensées. Il sïntéressa à deux dames anglaises, dont la plus jeune semblait violemment lutter contre les atteintes du mal de mer. L'auteur de Marie Tador fut aux petits soins pour la malade, lui -^apporta des citrons, rangea ses coussins, la consola, parvint à la distraire par sa conversation, ce qui lui valut, à l'arrivée, le remerciement de la plus âgée des voyageuses : « Monsieur, je vous remercie de tous les soins que vous avez eus pour ma femme de chambre. »
De la cabine où elle agonisait, Mme Drouel pouffa et s'écria : « C'est bien fait. » Elle était guérie ^ De ces menus traits pourrait s'agrémenter la biographie des voyages du couple. Qui les voudrait glaner ajouterait un amusant appendice à l'histoire des errances vagabondes du poète. Mais ces mêmes détails ne feraient qu'ajouter de légères touches à la psychologie des personnages. Dans les quelques pages consacrées à leur intimité, on a pu dégager, comment, en l'associant à sa vie, le poète opéra la rédemption de la « femme tombée. » Tirée de l'atelier de Pradier aux douteuses fréquentations, dégagée du théâtre aux louches aventures, peu à peu elle avait pris conscience de son rôle auprès de l'écrivain. Lentement elle s'était créée la
1. Richard Lesclide, Propos de table de Victoî' Hugo. pp. 146, 147.
Projet pour le catafalque de Victor Hugo sous l'arc de triomphe de l'Etoile.
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place qu'elle devait occuper près de lui jusqu'à la fin de sa vie. Elle comprenait ce qu'avait de difficile et de délicat le rôle qu'elle assumait. Son mérite est de l'avoir mené jusqu'au bout sans faiblir, avec un doigté de femme, une souplesse d'amoureuse. Ainsi, par elle-même, elle achevait sa rédemption au nom de l'amour, de cette manière romantique dont nos temps modernes peuvent sourire, — sans la pouvoir imiter.
Victor Hugo n'a pas toujours été fidèle à sa maîtresse. — Le scandale de 1845. — Le matelas et le... vase brisé du buen-retiro du passage Saint-Roch. — La femme du peintre Biard. — Confession nocturne de Hugo à sa femme.
— Singulière mansuétude de l'épouse outragée. — Elle sauve la femme adultère. — Raisons pour lesquelles le mari cocu se désiste de sa plainte. — Le scandale et les journaux.
— Lettres de Lamartine, Déranger et Sainte-Beuve sur l'adultère. — La politique s'empare du scandale. — Article du National. — Pseudo-départ du poète. — Il commence les Misérables. — Son dossier à la Préfecture de Police. — n est jeté au feu par son cousin. — Ce que devient la femme adultère. — Elle demeure en relations avec Victor Hugo. — Lettre inédite adressée à l'éditeur Lacroix. — Sa mort. — A Guernesey on ne respecte pas Victor Hugo à cause « d'histoires voluptueuses. » — Sa femme et sa maîtresse peuvent-elles pas ne pas lui pardonner?
Par une petite phrase incidente, et en passant, un des historiographes du. Livre d* Amour a cru pouvoir douter de la fidéhté de Juliette à son amant. C'est, en effet, M. Lemaître qui a écrit qu'elle fut du maître « l'amie, — fidèle est un
peu trop s'aventurer^ » C'est là évidemment
un reproche gratuit, car, à partir de 1833, impossible de trouver, dans la vie de Juliette, un autre amant que Hugo. Il n'en est pas de môme de son côté, et il a marqué sa liaison par quelques courtes infidélités, dont la plus notoire créa le scandale de juillet 1845. Le 13 avril de cette même année, Louis-Philippe avait fait, du romancier de Notre- Dame de Paris ^ un pair de France-. Nomination laconiquement enregistrée par ce ruffian de Charles Maurice : « M. Victor Hugo est nommé pair de France. — Le roi s'amuse'. » A écouter la plus remarquable vipère de cette époque, le comte de Viel-Castel, l'écrivain n'aurait obtenu le titre envié qu'en « s'engageant vis-à-vis de la reine à ne plus laisser jouer ses drames immoraux, à ne plus laisser faire de nouvelles éditions de Notre-Dame de Paris et à ne plus écrire de romans*. » A admettre sous bénéfice d'inventaire. Sans conditions ou non, le titre donnait à Hugo un avantage appréciable, dont il put, trois mois plus tard, comprendre tout le prix : il devenait inviolable de sa
1. E. Lemaitre, Le livre d'amour : Sainte-Beuve et Victor Hugo...; p. 10.