LES RHUMATISMES CHRONIQUES
C’est le mérite des pharmacologues et des cliniciens français que d’avoir pensé à utiliser les analogies de l’iode et du rhodanate dans le traitement des rhumatismes.
C'est donc à partir des données expérimentales décrites plus haut et depuis longtemps classiques, que les essais cliniques ont été orientés dans cette direction nouvelle.
Bénichou, l’un des premiers, dans un article paru dans le Journal des Praticiens (26 septembre 1931) aborde cette question, Ferrand (E. de la Méd., 1°’ déc. 1931), Jacquet (Journal de Méd. de Paris, 5 mai 1932), Loutchitch (Concours Médical, 20 octobre 1932), confirment ces premiers résultats.
Puis, au 3° Congrès International du Rhumatisme de Paris en 1932, Maire-Amero attire l’attention de façon magistrale sur cette thérapeutique nouvelle et lui assure une place de choix
dans un type de maladies réputées pour être d’un traitement décevant.
Nous allons faire une rapide étude critique des données apportées par ces principaux auteurs.
Bénichou, nous l’avons dit, fut frappé de l’analogie curieuse entre l’iode, ses dérivés et les rhodanates. Il savait que si les préparations iodées ne guérissent pas tous les rhumatismes, elles en améliorent du moins quelques-uns. Dans un récent article, R. J. Weiïssenbach et F. Françon (Concours Médical, 9 juin 1929) avaient justement précisé les indications des préparations iodées dans le traitement des rhumatismes chroniques, et leur expérience clinique le guida fort heureusement. Aussi, se basant sur leurs indications, Bénichou traita essentiellement :
1° Des séquelles de pseudo-rhumatisme infectieux :
2° Des polyarthrites déformantes chroniques (qui, pour Thiroloix, réagissent particulièrement bien au traitement iodé)
3° Des rhumatismes diathésiques (chez des goutteux, des obèses, des artérioscléreux).
n prescrivit à ses malades une solution de rhodanate de potassium contenant 1 centigramme par goutte, à prendre à raison de XXX gouttes avant chacun des trois repas, soit 90 centigrammes par jour.
Comme dans les cures iodées, il maintint ce traitement pendant des périodes très prolongées : trois semaines par mois, séparées par des intervalles d’une semaine. La tolérance fut parfaite sauf deux petites manifestations de rhodanisme déjà signalées plusieurs fois : Coryza et acné, de façon d’ailleurs très discrète.
Il traita ainsi pendant un temps variant de deux à quatre mois, treize malades se répartissant en trois catégories
a) Quatre sujets présentant des séquelles de rhumatisme gonococcique ;
b) Cinq rhumatisants diathésiques (un goutteux, deux obèses, deux vieillards artério-scléreux) ;
c) Quatre polyarthrites déformantes chroniques. (A noter que trois de ces malades étaient des syphilitiques tertiaires).
Les résultats dans l’ensemble, furent tout à fait remarquables. Les premiers effets enregistrés par les malades consistèrent en une diminution de leurs douleurs, non seulement des douleurs spontanées, mais de celles qui résultent de la mobilisation passive des articulations. Puis, assez rapidement, l’action du traitement s’objectiva par une diminution importante des empâtements péri-articulaires, véritable action résolutive. Ce n’est qu'après deux semaines environ que la souplesse ligamentaire devint patente : chez les malades régulièrement suivis par un masseur et soumis à des mouvements passifs de flexion et d’extension des articulations malades, on constata une augmentation progressive de l’angle de mobilisation des articles envahis. Le recul du temps lui a manqué pour apprécier les améliorations portant sur les profils osseux ou articulaires.
Envisageant le résultat thérapeutique d’après les formes cliniques traitées, il put faire les constatations suivantes
Catégorie à) Séquelles de rhumatisme gonococcique. — Effet remarquable du rhodanate de potassium sur les douleurs dans trois cas sur quatre, diminution de l’empâtement dans tous les cas. Dans deux cas on peut absolument parler de guérison cli-
nique. Catégorie b) — Rhumatismes diathésiques. — Modification
moins rapide des douleurs, mais par contre, augmentation bien plus rapide du relâchement ligamentaire.
Catégorie c) — Polyarthrite déformante chronique. — Arrêt des poussées évolutives, effet analgésique net, retour vers la normale plus marqué au niveau de grosses articulations.
Tels furent ses premiers résultats. Ils lui semblèrent suffisamment encourageants pour qu’il se crut autorisé à signaler cette indication thérapeutique du rhodanate de potassium.
Ferrand et Jacquet ne firent que reprendre et confirmer ces données. Loutchitch versa au débat une observation curieuse. Elle a été prise dans le service du Docteur Lautier, médecin-chef de l’Asile Départemental de Bron (Rhône) et a paru dans le Concours Médical (2 octobre 1932).
« Notre malade est actuellement âgé de 65 ans, et interné Gepuis deux ans. Il est atteint d’un délire hallucinatoire, très intéressant: d’ailleurs au point de vue psychiatrique, mais qui est sans aucun rapport avec les troubles rhumatismaux. Qu'il suffise de dire que l’observation physique et l’interrogatoire ne sont gênés ni par de l’affaiblissement intellectuel, ni par un délire hypocondriaque, ni par de la mauvaise volonté.
Au point de vue héréditaire, s’il n’y a rien à signaler du côté de la mère morte d'accident à 80 ans, le père aurait été très rhumatisant et serait même mort d’une complication des rhumatismes, d’après son médecin traitant.
Le malade aurait été atteint de dilatation d’estomac, de 30 à 55 ans, avec entérite intermittente. À 20 ans, il a eu une fracture du tiers inférieur du fémur gauche (écrasement par une roue de voiture). La consolidation s’est mal faite, le malade ne pouvant marcher qu'avec des béquilles, et au bout de cinq mois, une chute a déterminé une nouvelle fracture au même endroit. Cette fois-ci, le port d’un appareil spécial, pendant douze mois, amena une consolidation satisfaisante, mais avec raccourcissement du membre de 2 centimètres et ankylose légère du genou.
Vers la cinquantaine, varices, suivies de plaie variqueuse de la région tibio-tarsienne, actuellement complètement cicatrisée.
La première manifestation arthritique a été une sciatique de la jambe gauche à l’âge de 55 ans.
Après une période aiguë d’un mois persistèrent des douleurs récidivantes, intermittentes. De plus, apparurent des douleurs au niveau de la colonne lombaire qui l’obligeaient de temps à autre à cesser son travail et à se mettre au repos.
Tel était l’état du malade au moment de son entrée à l'asile de Bron. Au début de l’année 1931, il a une nouvelle poussée de dourleurs lombaires. La marche et ia station debout devenant très pénibles, le malade se laissant de plus aller à son indolence naturelle, il devient grabataire. Il reste depuis cette époque continuellement au lit, quoique pouvant marcher. En effet, il s’est toujours levé pour aller aux w.-Cc., distants de son lit d’une vingtaine de mètres. Mais il revient se coucher de suite et ne marche pour aucune autre raison. I dit sentir comme « une barre de fer dans les reins ».
Mais toutes les douleurs ressenties jusqu’à ce moment paraissent tout à fait supportables, en comparaison de celles que cause un rhumatisme de la main et de l’avant-bras gauche débutant en août 1931. Les douleurs frappent d’abord le petit doigt, puis successivement l’annulaire, le médius, l’index et ie pouce et la face dorsale de la main. Après être restées localisées cinq mois à la main, elles se propagent à l’avant-bras, à l’articulation du coude et à celle de l’épaule. Dès le début, les souffrances sont assez vives pour faire gémir le patient et pour troubler gravement le sommeil. Au début, il y a une atteinte assez sensible de l’état général.
Ce qu'on remarque avec l'intensité des douleurs, c’est celle des troubles trophiques. Voici en quoi ils consistent en pleine période d'état. Tous les doigts de la main gauche sont déformés. Toutes les articulations phalangiennes sont tuméfiées ; du côté de la face dorsale, les articulations de la phalangine et de la phalangette dessinent une saillie, tandis que celles de la phalange et de la phalangine dessinent une dépression, chaque doigt présentant un profil sinueux et fuselé. La déformation latérale « en coup de vent » de la main est moins marquée. Les troubles cutanés sont si prononcés qu’ils simulent ceux de la syringomyélie avec glossy-skin. Le bout des doigts est conique, l’épiderme est blanchâtre et brillant, « pelure d’oignon ». Les ongles sont cannelés, friables, s’en allant en poussière, et l’ongle du petit doigt présente même une véritable perte de substance. C’est si bien la main du syringomyélique, que nous avons recherché les troubles sensitifs propres à cette maladie, mais, si ce n’est que le tact est légèrement émoussé, il n’y a aucun trouble sensitif important et la dissociation syringomyélique n’existe pas.
Il y a'‘une fonte musculaire complète des éminences thénar et hypothénar. Les muscles de lPavant-bras sont également atrophiés et sa circonférence est diminuée de 3 centimètres. Les mouvements des articulations du poignet, du coude et même de l’épaule sont nettement
limités.
Dans le groupe complexe des rhumatismes chroniques, il n’est pas difficile de trouver à quelle: catégorie appartient le cas ci-dessus. I s’agit de la forme que M. Mathieu-Pierre Weil nomme : la polyarthrite symétrique progressive (Ce qu’on appelle le rhumatisme, in La
EU D Ve
Médecine, de décembre 1930). Tous les symptômes en sont réunis, sauf un qui est énoncé dans le nom même de l'affection : je veux dire la bilatéralité des lésions. Mais on sait que si les membres sont pris symétriquement, ils ne le sont pas en même temps, et la polyarthrite du bras gauche de notre malade pourra être suivie dans lavenir d’une polyarthrite analogue à droite.
Du fait même que la polyarthrite symétrique progressive est une maladie dont l’étiologie et la pathogénie sont inconnues, dans laquelle on ne fait que soupçonner l’importance des troubles nerveux et endocriniens, sympathiques peut-être, le traitement n’en est pas fixé. Les médecins et les fabricants de spécialités ont constitué pour elle un arsenal thérapeutique d’autant plus riche et abondant qu’on n’est jamais sûr de voir réussir tel ou tel traitement. Ce sont, en général, les combinaisons organiques d’iode qui, jusqu’à présent, donnaient les meilleurs résultats.
Pendant six mois que nous avons vu notre malade souffrir, gémir et dormir à peine, nous avons essayé toute une gamme de ces médicaments, et tous sans résultats.
A l'extérieur, nous avons employé des pommades au salicylate de méthyle, des pommades iodées et divers baumes spécialisés. Le seul effet de ces remèdes a été de provoquer de légères lésions eczémateuses du dos de la main.
A l’intérieur, le malade a pris de l’iode sous forme de teinture d’iode et sous forme de combinaison organique (peptonate d’iode), des extraits thyroïdiens (en raison de l’origine endocrinienne possible de l’affection), de l'extrait de cassis (Ribes nigrum).
Enfin, on lui a fait des injections hypodermiques de l’association camphre-salicylate de benzyle.
Toute cette thérapeutique a eu un effet absolument nul, et notamment les produits iodés n’ont amené aucune amélioration.
C’est au bout de cinq mois que notre attention a été attirée sur le rhodanate de potassium et que nous avons commencé à l’administrer au malade. Des le premier flacon, les douleurs se sont atténuées dans une proportion si sensible que le malade nous à comblés de remerciements et que le sommeil est redevenu satisfaisant. Mais, en poursuivant le traitement, nous avons également obtenu une correction considérable des troubles trophiques. Nous avons employé une solution de rhodanate de potassium titrée à un centigramme par goutte à la fin du cinquième flacon, l’aspect fuselé des doigts, les troubles cutanés, le glossy-skin avaient disparu. Les ongles repoussaient avec leur aspect normal. Les atrophies des éminences thénar et hypothénar, les ankyloses articulaires, plus tenaces, n'étaient que légèrement améliorées.
Le malade n’a pris que de très petites doses quotidiennes du remède. Nous ne lui avons donné que 40 à 60 gouttes, correspondant à
le
0 gr. 40 et 0 gr. 60 de rhodanate de potassium, alors qu’on atteint et dépasse facilement un gramme.
À l’heure actuelle, après plus d’un mois d'interruption, nous avons repris son administration, dans l’espoir d'arriver à corriger les vieilles lésions de la colonne lombaire et de faire cesser l’alitement continuel, en unissant la rééducation à la thérapeutique médicamenteuse. Les résultats déjà obtenus autorisent tous les espoirs. »
Nous avons tenu à reproduire à peu près in-extenso cette observation intéressante du point de vue doctrinal.
Nous dirons plus loin, en discutant l’ensemble des résultats de la Rhodanothérapie sur le rhumatisme, la quasi-inefficacité des médications contre cette forme de rhumatisme diathésique et la Maladie de Charcot en général. C’est la rareté d’un aussi beau résultat qui a certainement incité Loutchitch à le publier.
Maire-Améro put apporter au Congrès International du Rhumatisme une contribution beaucoup plus personnelle.
Il fut attiré vers cet agent thérapeutique par la facilité de son administration par voie digestive, par sa maniabilité, par la possibilité de cures très longues sans risque d'intoxication, par l’absence de toute réaction locale, qualités qu'il était loin d’avoir rencontrées dans d’autres thérapeutiques du rhumatisme.
Dans la voie de ces recherches, il essaya donc de poser’ des jalons nouveaux. Pour orienter ses investigations, il pouvait déjà s'appuyer sur une similitude biologique certaine, l’analogie d’effet thérapeutique entre iode et rhodanate de potassium.
La chimie lui apporta le second jalon qui lui manquait.
C'était la double liaison fixée sur un seul côté de l’atome de soufre que de nombreux médicaments du rhumatisme, en apparence très différents, possèdent comme fonction commune.
Nous avons vu qu’on la retrouve dans l’hyposulfite double d’or et de sodium, les tétrathionates, la thiosinamine, les thiosulfates. Il semblait donc logique d’essayer de retrouver les thiosulfates. rhodanate, cette fois-ci par analogie avec les autres thio-dérivés.
Aussi pour commencer son étude clinique rassembla-t-il les indications respectives de l’iode et du soufre dans le traitement du rhumatisme chronique dans un tableau établi d’après un traité de Weissenbach et Françon.
MÉDICA- INDICATIONS INDICATIONS TION SPÉCIFIQUES CAUSALES Rhumatisme Rhumatisme syphilitique goutteux Rhumatisme (Henrijean) hypothyroïdien Rhumatisme Todée (L. Lévi) infectieux Rhumatisme Rhumatisme avec
syphilitique exagération de l’élimination soufrée urinaire Rhumatisme infectieux Rhumatisme saturnin
Soufrée |
Sulfoiodée
Rhumatisme infectieux