CHAPITRE Im
un
Souvenir d’un coup de hache /
Ti ’AVAIS plus de cinq ans. Je res
| gardais mon frère aîné qui essayait de faire un abri pour un petit chien renard que notre oncle lui avait apporté de Montréal. La mère de ce chien était au Livre d'Or; elle descendait en ligne directe de celui de Tobie, témoin sa belle queue ondée qui remuaïit sans cesse. Mon
frère voulait le mettre à l'abri des ardeurs
du soleil d'août. ”
Cet architecte improvisé n’avait qu’une petite hache et trois bouts de planches qui renfermaient autant de clous que de bois.
1 avait choisi l’endroit de son futur chef-d'oeuvre près de la clôture du. jardin.
Il se mit à l’oeuvre et commença par ramasser du sable pour faire les solides fonda- ‘tions de son édifice.
Silencieux, je le regardais, ét le. difai-je?—je devins jaloux de son génie précoce. : Pourquoi? Mystère. . pour ceux qui
ne croient pas aux conséquences. hérédi--. -
- taires de-la chüté d'Adam et aux attaques
du grand ennemi du genre humain et des
ni
enfants en particulier: ce grand méchant souffle à l’oreille de mon esprit qu’avec la hache de mon frère j je pourrais faire mieux que lui. .
Obéissant à ce mauvais conseil, je détruisis, en me servant de mes deux petits pieds comme d’une pelle, les fondations supposées indestructibles de Pabri futur.
Que je me crus puissant alors! Jetant un regard de satisfaction sur les ruines colossales qu’un simple coup de pied avaït accumulées, j’eus le tort de me complaire dans une joie secrète bien vive. Napoléon, après . la bataille d’Austerlitz, a dû en éprouver une semblable. Dans tous les cas, les deux * se valent pour le bonheur des deux indivi-
dus. Les gloïires humaines de cette espèce ne sont pas un reflet de la gloire céleste et ‘passent comme une ombre.
La gloire humaine .
Est une ombre vaine Qui fuit L'âme mondaïine .
À perdre haleine La suit.
Mais à cinq ans on ne fait pas < de, telles ‘ réflexions.’ D'ailleurs je n’en eus‘ pas le - temps; mon frère arriva tenant en mains son chapeau” ‘de paille dorée, rempli: ‘de sable. , Je pris le parti de me sauver en saisissant sa petite hache. Le combat s *engagea. "Je me défendis avec le taillant de.la
".#s Le D
hache, fit .une large coupure dans la peau
de la tête de mon frère: il saignaët abon-
damment. Le sang se répandit dans son
oeil. Il s’écria d’une voix effrayée: “Maman!'je suis mort. Zacharie vient de me
tuer.” Toute la maïisonnée accourut, plus une voisine tendrement aimée de la famille. On ne s’occupa d’abord que de mon frère.
Ma marraine, le grand chirurgien de la famille, lava et pansa la plaie qui n’était pas profonde, heureusement.
-Et moi! que faisais-je pendant ce
temps? Je courus vite aux fondations dé-
truites et mè:mis en train de refaire ce que .
“j'avais démoli. . \ ‘e
Une voix se fit entendre: “Viens i ici tout de suite” Le ton du commandement ne me.
donnait pas de choix. Je laissai là les fondations encore mal assises. Je m’avançais d’un pas lent, comme un criminel vers la prison, le visage rouge de honte, un doigt entre les dents, les ycux baïissés vers la terre - d’où je suis sorti et la tête cachée sous un
‘de mes bras. Rendu à la porte, je m’adossai au mur.
: “Vite, viens ici”, me dit ma soeur. Je ne-bougeai pas. Elle me prit le bras et m ’a- -. mena devant lé tribunal déima mère, ma ‘bonne mère. J’éclatai en sanglots. ï “Quelle punition”, dit ma mère à sa voisine, “infligerais-tu à un enfant qui a fait un coup pareil?” -
. Je répondis pour là voisine: “C’est lui qui m'a jeté par terre et il a voulu m'ôter la hache qui est à moi aussi bien qu’à lui” Il est clair, n’est-ce pas, que je suis un enfant d'Adam et d'Eve. “Ce n’est pas moi, c'est la femme que vous m'avez donnée”, dit Adam. “Ce n’est pas moi, c’est le serpent”, : dit Eve. Si Adam eut avoué sa faute, sans la rejeter sur Eve, il se fut épargné à luimême ainsi qu’à tous ses descendants beaucoup de misères et de souffrances. “Faute avouée est à moitié pardonnée”, dit un proverbe. Je dois dire que je suis venu bien près de tout avouer sous l'inspiration de la . grâce, car nous savons tous qu'avant de
. faire un mauvais coup, nous sommes toujours averti de ne pas le faire. Maïs un misérable qui rôde toujours autour de nous, soufflait de mon côté: je mis la charge sur * la,conscience de mon frère sans pour cela décharger la mienne. Au contraire elle se trouva surchargée davantage. En voulant noïrcir mon frère pour me blanchir, je devins plus noir que lui. °
"Si j’avais un jeune garnement comme tu en as un, je serais bien découragée”, répondit la voisine. “Je crois que je lui attacherais les mains derrière.le dos;-la hache
-au cou, et je le promènerais dans la-paroissecomme Fours qu’on nous montrait l’autre jour.” Let ee 4. ——-
“Mon enfant”, dit ma mère, “c’est ton père qui, à son retour, te punira lui-même.”
“J'aime mieux que ce soit vous, ma : mère, qui me battiez.” Et je me jetai dans ses bras. Un enfant de cinq. ans est déjà un grand diplomate.
Tout à coup, du coin noir de la chambre qui me servait de prison provisoire, j’entends la voix toujours si claire de mon père. : Je me perds'en sanglots. Il aperçoit le bandage autour de la tête de mon frère. Maman lui raconte tout. Il m’appelle. d’une voix brève. Je me présente devant lui dans l'apparence d’un condamné à mort, mais qui n’avoue pas son crime. J'ai encore eu le malheur d'essayer à à me faire trouver innocent par mon père:'ce n ’était pas de ma faute, c’est mon frère qui-courait après moi. Il est plus vieux que moi.’
Mon frère, appelé en témoignage devant la cour de mon père, mit, bien entendu, toùt le blâme sur moi: j'avais détruit des fondations qui lui coûtaient bien du travail; j'avais pris la hache et je l'avais frappé, le taïllant au clair, etc. etc. .
Papa dit seulement ceci à mon frère:
“Tu es coupable, toi aussi; tu dois savoir :
mieux que cela; je règlerai ton compte quand tu seras guéri” Puis il ordonna à
une de mes soeurs d'aller chercher:une. hart
à engerber et me fit mettre à à genoux. Un:
gens silence régnait dans: la maison. Ma:
man rentra dans sa chambre, appela mon frère, lui parla à l'oreille. Celui-ci revint et demanda à mon père d’une voix atten- drissante de vouloir bien pardonner à son' petit frère qu'il aimait beaucoup. Voilà .
mes soeurs à pleurer et à disparaître de la | scène. - :
Mon père resta silencieux. Ma soeur rentra-avec la hart en maïnis, la: plus petite qu'elle avait pu trouver. Mon père la trou- Ya trop grosse; il l’émonda, la rogna, puis
il me dit ces graves paroles: “D'abord tu . |
ne présideras plus à la prière commune du soir: ‘(Pour l'intelligence de Fhistoire, je dois avertir mes lecteurs que ma marraine m'avait promis de me faire dire la prière du soir, si je voulais me dépêcher d’apprendre mes prières. J'avais déjà commencé à remplir mes honorables fonctions depuis quelques jours.) “Un enfant qui répand le sang de son frère ne mérite pas l'honneur de représenter son père et sa mère devant la cour céleste.” Puis me prenant par le . bras il me donna trois coups au siège préparé. pour l'exécution. .
‘ Metions maintenant quelques : réflex:
ions sur cet incident du coup de hache. ‘Une
”. faute légère a été commise, je suppose. Il faut qu’elle soit. réparée avant que l'âme “coupable entre en paradis, lieu où séjourne - l'innocence. La porte de l’innocence, con-
servée depuis le baptème ou recouvrée par :
ce
la pénitence, est la seule porte par où nous
puissions aller au ciel. “li faut payer jusqu’à la dernière obole” avant d'entrer au paradis. ;
. C’est par un effet de sa miséricorde que Dieu a imposé à Adam là salutaire sueur du travail.
C’est dans sa pitié pour nous que Dieu nous impose des pénitences. Il faut les ac-
cepter de toutcéeur comme des criminels -
que nous sommes. Remercions donc le bon Dieu de noùs tenir quitte à si bon mar- ‘ché. Saint Paul, qui a tant travaillé et tant souffert, s’écriait: “J'accomplis dans mon corps ce qui manque à la Passion de Jésus-
Christ” Et ailleurs: “Je surabonde de joie .
au milieu de mes tribulations”
Souffrir donc n’est pas un-mäl que Dieu nous envoie, mais un grand bien qui vaut
mieux que la possession de la fortune.
Mais pour que la”pénitence soit profitable, {l ne faut pas se fâcher soit contre sa maladie ou sa pauvreté, soit contre les raïlleries du monde à notre égard. Nous le répétons: pour que la pénitence soit bonne, il
faut la recevoir avec respect cc comme un don ‘
de Dieu.
. Voilà pourquoi sil ne faut jamais battre un enfant quand vous êtes en colère, ni quand il est en colère. lui-même. Au lieu
de.payer un compte, vous confractez une -
nouvelle: dette, et vous en faites contracter ee 34 D D
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sh
une bien grave à votre enfant. Celui-ci s’irritera contre son père; il lui gardera rancune et concevra l’idée de”le quitter dès qu’il pourra gagner sa vie par lui-même.
Attendez que le moment de sa passion . 8oit passé, puis faites-lui comprendre sa - faute et imposez-lui une pénitence.
Il y 4 surtout une faute, une très grave faute, qu'un père ne doit jamais laisser commettre à son enfant sans une sévère . punition :. c’est une insulte faite à sa mère. Une mère refuse quelque chose à un enfant capricieux; celui-ci se fâche et dit à sa mére des paroles bien méprisantes; il lui donne des noms bien injurieux. Il ne faut jamais, au grand jamais, laisser cet enfant impuni; sinon, vous voulez son malheur et le vôtre.
La malédiction que lenfant a lancée contre sa mère retombera sur Jui d’abord, et sur vous, époux et père coupable de lâcheté.
Ecoutez bien le fait suivant: -
Un prêtre visitait uné famille. L’ainé des enfants lui demanda de lui ôter un sort qui le poursuivait. “Jai toujours eu -du malheur, mon Père. Rien ne me réussit;° un malheur n'attend pas l’autre. Je me suis marié à une femme que e croyais bonne; “ele m'a quitté l’autre jour pour se sauver, je ne sais où, accompagnée d’un autre h6mme. Et ce qui me fâche davantage; elle a choisi le moment où j'allais enterrer ma mère pour me jouer ce tour-là.”
Une de ses soeurs, présente, se mit à pleurer, au souvenir de sa mère, et s’adressant au Père, lui dit: “Je vais vous raconter le sort qui pèse sur lui; c’est le sort qu’il a voulu jeter sur notre mère. Plus de vingt fois dans sa jeunesse, il l’a traité de “vieille folle, de maud... femme, de vieille bonne à rien.”
“Tout s explique”, dit le e prêtre en se retirant.