CHAPITRE IV
Souvenir d’un jour d’école
SIN jour une de mes soeurs fut | engagée par les commissaires pour faire l’école; je n’avais que quelques arpents à marcher pour m'y rendre. Le jour de l’ou- - verture de l’école arriva. En partant, ma soeur me dit: “Tu ne t'en viens pas avec moi?” Je ne répondis pas.
” Neuf heures sonnent à la grosse horloge de bois. Maman me dit vivement: “Que faistu 1à? L'heure de l’école est sonnée. Vite, dépêche-toi.” Je répondis d’un,ton de petit- maîfre: “Je ne vais pas à l’école de ma soeur; j'en sais aussi long qu’elle et autant que n'importe lequel de nos voisins qui ne sont pas.des fous.” ‘. Maman ne dit rien. Elle jette sur sa tête son chapeau de paille aux larges bords et gagne la grange où papa travaillait. Je pris mon sac où se trouvaient mes livres et je partis pour l’école en faisant les pas bien ..courts.. Papa me cria d’arrêter et me dit d’un ton sec: “Nous avons une horloge à la maison qui. indique lheure; chaque matin tu-partiras à 9 heures moins 10 pour l’école, . ‘ 87 ‘
ou bien j'irai te mener avec une hart, entends-tu ?”
Je me rendis à l'école € en bougonnant.
Après l’invocation à l’Esprit-Saint, ma soeur dit quelques mots d’introduction à ses élèves: “Mes chers élèves, c’est avec plaisir que j'ai accepté de faire l’école ici, à des enfants que je connais et qui me connaissent. J'espère que vous serez bien sages.” Je l'interrompis en disant: “Oui, mouman, nous serons bien sages.” Deux de mes pe- :
tits compagnons s’éclatèrent de rire. “Zacharie Lacasse”, me dit-elle, “tu me respecteras comme les autres.” “Mais je vous respecte aussi; je vous appelle , .Amouman “Prends tes livres et passe’ la porte, grossier que tu es.” “Oui, mouman, € "est ce que je veux.”
Sortir d’une maison est “chosé ‘facile,
mais comment rentrer dans une autre :
sans certificat? Telle est la première
. idée qui vint me piquer l'esprit, au seuil
même de la porte de sortie. Comment rentrer chez nous coupable? Mon père était là. Je pris le parti d’aller passer la journée
-dans un champ de bluets, à deux milles de
chez nous. Je pris mon diner : aux bluets.
“Mais le soir vint. Le soleil ne daigna pas
s'arrêter pour satisfaire mes caprices: J'arrive à la maison tout tremblant, Ja famille : - était à souper. ° -
| —Mon fils, tu n’as, pas soupé. Viens prendre ta place accoutumée, près de moi, dit le père d’une voix douce.
—Je n'ai pas faim, dis-je.
—-Viens, viens, il faut. -mañger ‘pour vivre, mon enfant. ;
Je me rendis à la demande. J'aperçus dans un coin une belle hart de merisier vert. Qu'elle me parut laide! d’une laideur communicative!
Mon père dit à ma soeur, (la maman de l’école) : “Va donc lui chercher des confitures, une bonne tasse de sirop d’érable.”
L’idée me vint qu’ ‘on commençait pat du sirop d’éräble, mais qu’on finirait par ‘ du jus de merisier. Après la prière et le.
chapelet, mon père m’appelle. Pour toute réponse, je baïissai la tête et me mis un doigt sur les lèvres. “Apporte ta chaise et viens t’asseoir près de moi, devant ce bon
* feu de cheminée. La nuit est fraîche: il
faut se défier du serein du soir”
. J’apporte ma chaise en marchant bien lentement pour mon âge. “Va me chercher la hart qui est dans le coin.” — “La...-la hart?” — “Oui,la hart. Es-tu devenu sourd tout d'un coup?” Mon père prit la hart, la déposa par terre, me fit asseoir.
:. .—Mon fils, me dit-il d’un ton bien cal- : - me, tu vas me dire bien franchement ce que tu veux faire dans le monde.
Dane mme
—Je veux faire un habitant comme VOUS, papa.
—Très bien, mon fils. Oh! que je suis content! Maïs sais-tu que pour faire un habitant, il faut travailler bien fort?
—Je puis travailler comme deux hommes, moi; vous allez être surpris,
—C'est bien, mon enfant. Va te coucher pour bien travaïller, démain. Bonne nuit, mon enfant.
Je me levai lestement et jetai un regard victorieux sur la hart de merisier. En passant devant ma soeur je lui fis un pied de nez, en lui disant: “Bonne nuit, mouman.”
Le lendemain matin, il faisait encore bien noir quand mon ‘père m’appela. “A l'ouvrage, vite.” — “Mais il fait noir, papa.” — “Je ne te demande pas s’il fait noir ou clair, je te dis de te lever.” Puis d’un coup de bras, il me jette au bas de mon lit. “Après ta prière, tu iras travailler sur la terre de Claude, Il y a 25 arpents de clôture à faire, et 25 arpents de fossé à recreuser.” -
= “Combien d’arpents, papa?” — “Vingt cinq. Es-tu sourd?”
Je fis ma prière avec un peu de distraction. Papa, ayant fini la sienne, me cria: “Je ne veux pas de traînards dans ma Maison. Tu le sais. ‘Tu ne vas plus à l’é- “ cole,-mon garçon. Tes journées vont commencer-maintenant avant nef heures. Vite, à l'ouvrage.” Î Lo
Je partis. Le lieu de mon travail était à sept.arpents de distance. J'avais peur:
un ours avait éfé vu dans un champ d’avoine quelques jours auparavant. Je devins dévôt et priai pour ne pas être dévoré avant ma clôture finie. J'arrive enfin, j'essaye d'enlever une grosse perche de cèdre; mes gémissements attirent l’attention d’un gros boeuf malin, gardien du troupeau. Ti accourt à la clôture, menace de venir m’attaquer. Perche en maïn, je l’empêchai de sauter. Je suais à grosses gouftes, j’appelai à mon secours mon ange gardien et tous 4 « les saints du Paradis. Mes forces m’abandonnaient, lorsque je vis arriver papa à cheval, une chaudière au bras. “Que faistu là, mon garçon?” — “J'ai peur du boeuf.” — “Tu vas faire un drôle d’habitant. Tiens, dit-il, j je apporte ton déjeuner.” Et il dé- . pose à mes pieds une chaudière fumante, | “Je n’ai pas faim, je ne mangerai pas” “Un habitant qui ne mange pas devient vite riche. Je te prédis que tu mourras grand . seigneur de la paroisse de Saint-J acques de Moutcalm.” Sans plus dire, il reprend la chaudière, remonte en selle et s’éloigne en me disant de garder “Pataud” pour me préserver des bêtes-féroces qui veulent détruire l'herbe de mon champ. J ’ai eu envie ” de dire: “Je vais manger”; mais quelque.
5,7 chose me retint. Etait-ce bien l'humilité? "Je la crois incapable de me jouer un pareil ET - 41
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