A MES COMPATRIOTES
Maintenant, lecteurs, nous allons nous entretenir sur un sujet qui mérite l'attention de tout vrai patriote.
Nous avons parlé du bassin du lac St. Jean, nous avons vu sa fertilité. Une paroisse, St. Jérome qui n’a que 16 ans d’existence, ayant à peine le quart de son étendue de défriché, a donné 15,600 minots de blé. Ces chiffres sont éloquents. Il pourrait se former plusieurs paroisses aussi fertiles que la Pointe Bleue, St. Jérome et Hébertville. Cependant je veux
être sincère avec vous tous, je ne veux tromper personne ; et je vous conseille cependant de ne pas vous établir au lac St. Jean avant d’avoir reçu l’assurance qu’un chemin de fer y sera construit, à moins toutefois que vous ayez assez d’épargnes pour faire face à tous les imprévus. Dans l'état actuel des choses, celui qui s’endette au lac St. Jean, signe un contrat de départ pour la terre étrangère. Il n’y a pas de marché, par conséquent, pas d'argent. Pour payer dix piastres aux marchands, c’est-à-dire, deux sac de sel, vous donnerez la valeur de 50.
Le lac St. Jean est une mine d’or, mais... sans chemin de fer... c’est une mine inaccessible.
Tout vrai patriote désirera donc un chemin de fer au lac St. Jean. D'ailleurs, l’opinion est formée sur cette question vitale. *
Quel sera le tracé de ce chenun ? Sur ce point, : l'opinion n’est pas formée, ou plutôt, il y a trop d'opinions de formées.
Les uns l'ont fait partir de Québec et veulent le faire tourner vers —— le public ne sait pas encore où ? du moins il ne le savait pas encore lors de mon départ de Québec. Le saura-til enfin ? Où est leur tracé, première chose à connaître dans la confection d’un. chemin de fer ? Le peuple est intéressé à ce que des octrois ne soient accordés à une compagnie qu’à la condition de construire un chemin de fer qui se rende au lac St. Jean. |
Nous n'avons pas d'argent à gaspiller, qu’on nous
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donne un tracé, très bien ; qu’on ne dépense pas un sou de notre argent accordé pour la construction d’un chemin de fer au lac St. Jean, avant de connaître s’il y a, sur le parcours projeté, un passage qui y conduise. Sans cela nous aurons droit de suspecter vos intentions de ne pas vous rendre au lac St. Jean.
D’autres veulent le faire passer par la Malbaie, en suivant le fleuve jusqu’à l’anse à la Catherine, située en face de Tadoussac, sur la rive sud-ouest du Saguenay, de là, prendre la course Nord en suivant, avec peu de déviation, le Saguenay jusqu’à Ghicoutimi, De Chicoutimi, ils dirigent leur chemin à vingt-trois lieues dans l’ouest, puis suivent le contour du lac et reviennent au Saguenay sur la rive opposée à Chicoutimi. Appelons ce tracé, le tracé No. 1. Les partisans de ce tracé, en vrais patriotes qu’ils sont, apportent à l'appui de leur opinion, une raison qui mérite d'être approfondie. Ce chemin depuis Québec jusqu’à Tadoussac serait la continuation du Pacifique ; Tadoussac! hâvre d'hiver, disentils, serait le terminus de ce grand chemin qui doit porter à l’Europe les richesses de Pouest. Tadoussac ! port d'hiver, plus rapproché de Liverpool que Halifax, Portland et New-Yo:k. Tadoussac! port plus rappro ché du Canada ouest, en ligne directe, que Halifax, Portland et New-York. Tadoussac ! qui, au milieu de la rigueur de lhiver, tend un bras à l’ouest et l'autre à Liverpool, en se glorifiant d’être le point
commercial, du moins en puissance, le plus rapproché des deux.
Comme notre Ouest se peuple vite, nous ne passerons pas légèrement sur ce sujet, Car, si ces choses sont exactes, un grand avenir se prépare pour la Province de Québec, qui pourrait avoir son New- York. |
J'aime à dire, pour lhonneur de mes compatriotes, que cette question du port d'hiver a préoccupé depuis plusieurs arnées la classe dirigeante de notre société. On a parlé longtemps de Rimouski, puis ce projet a été abandonné, et pour cause. Les nom de Paspébiac, de Matane, du Bic, de la Pointe-aux Pères, ont souvent apparu dans les journaux. Je me rappelle que le gouvernement, tant fédéral que local, m’a demandé ce que je pensais d’un port d'hiver aux Sept Isles, sur la côte nord du Golfe, tant il est vrai que chacun comprend les immenses avantages d’un port d'hiver pour la province de Québec, que la Divine Providence a placée comme point le plus rapproché entre l’Europe et l'Ouest, maintenant le grenier du monde. Chacun s’exclame que l'avenir serait à notre province, si notre capitale, qui reçoit pendant l'été une flotte si nombreuse, n'avait pas les pieds dans la glace six mois de l’année. La Divine Providence nous at-elle donné un port d'hiver ? Tadoussac est-il ce port ?
J’obéis à une impulsion de ma conscience en répondant à ces questions. Le patriotisme est une
vertu : le prêtre, le missionnaire, ne permettra jamais à un seul compatriote d'aimer sa patrie plus qu’il ne l'aime lui-même, et je crois devoir apporter ma pierre à l'édifice social. Ayant parcouru la côte nord sur un espace de mille lieues, tantôt en raquettes ou en cométique, tantôt en canot d’écorce ou en bateaux de toutes dimensions, j'ai pu recueillir des connaissances que d’autres n'ont pu avoir. Tout m'est familier sur la côte nord. Les pêcheurs, les Montagnais, les Naskapis, les Esquimaux, les glaces, les rivières, les battures, les rochers, .les détroits, les brumes, les neiges, les vents, les courants, les hâvres : toutes ces choses me sont connues. Tadoussac est-il un port d'hiver ? me demandait-on dernièrement avec anxiété à Québec, à tous les coins de rue, dans tous les magasins, et même, je suis heureux de le dire à mon pays, dans l'enceinte de nos édifices parlementaires. Chacun me disait: “ Il est rumeur que le gouvernement veut étudier cette fameuse question du port d'hiver ; vous qui habitez la côte nord, qu’en pensez-vous ? ” je comprends qu’une question de cette importance mérite d'attirer l’attention d’un gouvernement qui veut le bonheur du pays.
Je réponds :
D'abord Tadoussac est doué d’un bon port d’été dont les vents ne peuvent rider la surface de Peau. Ce fait n’a pas besoin de preuve. Quant à être un port d'hiver, il n’y aurait donc aucun autre obstacle
que la glace. Examinons ce point: Tadoussac se trouve du côté nord-est du Saguenay, à l’embouchure de ce fleuve. Le Saguenay gêle pendant lhiver à trois lieues et quelque chose audessus de Tadoussac. En face, de l’autre côté du Saguenay, se trouve la batture aux alouettes. Si vous regardez au sud, vous voyez devant vous, de l’autre côté du Golfe, l'Isle Verte, avec ses fameux courants de baissant, le désespoir de nos marins. Bien ; nous y sommes.
Maintenant le froid de l'hiver doit nécessairement former des glaces dans les baies et les petites rivières? oui; les baies et les rivières gêlent et des missionnaires les ont traversées bien souvent à la raquette.
Dans le Golfe se forme-til de la glace? oui, pendant les nuits de calme, des glaces flottantes qui suivent la direction des courants et des vents; personne n’est assez novice pour croire que le golfe prend comme un lac.
A présent, ces courants et ces vents, où vont-ils ? où entraînent-ils ces glaces flottantes ? Suivant l’expression de nos marins, les courants du golfe portent tout au sud, même les épaves des naufrages faits au nord. Nos journaux rapportent souvent que les débris des bâtiments perdus à Manicouagan ou à la pointe des Monts, aux islets de Caribou, ont été trouvés sur la côte sud. C’est tellement vrai que nos. pêcheurs du Nord vous diront que d’un à trois milles près, à quel endroit de la rive sud, se trouvent