‹ Une mine produisantChapitre 16 sur 19 · IO · texte numérisé non relu

IO

les restes d’un bâtiment qui a sombré sur la rive nord. Pour traverser du sud au nord, avec un vent de la même force, il faut le double du temps que pour traverser du nord au sud. Ainsi, on traverse de la Pointe des Monts au Mont Louis, au sud, en quatre heures, et vous en prenez huit pour revenir avec une brise d’une force égale. En avant de Tadoussac, les courants de baissant entraînent, avec une vitesse étonnante, les glaces au loin. Dieu a bien voulu mettre la batture aux alouettes de l’autre côté de Tadoussac pour arrêter les glaces du sud-ouest, qui ne sont jamais encore entrées dans le hâvre de Tadoussac. Le courant du montant de l'Ile Verte ne porte au nord qu’à la fin de la marée, et n’a pas le temps de nuire, les glaces ayant été entrainées au loin par le Baissant. Voilà pour les courants.

Venons-en aux vents.

Quels sont les vents les plus communs de l'hiver ? Ceux du nord et du nord-ouest, n'est-ce pas ? vents qui poussent toutes les glaces au sud, Les culbutent, les brisent, et en font un véritable pont, quelquefois de quelques lieues de large, sur cette rive. Aussi les habitants sontils souvent Ges mois entiers sans voir l’eau. Les vents d'Ouest et de Sud Ouest favorisent aussi la côte Nord. Quand aux vents de Nord-Est et de l'Est : ce sont les seuls qui nuisent à la navigation d'hiver. Nos tempêtes de vents d'en bas font monter les glaces vers l’ouest et retarderont la navigation pendant quelques jours ; je dis retar-

deront, car ces glaces flottantes, glaces d'eau salée, par conséquent dépourvues de consistence, glaces d’une nuit ou deux, ne pourront arrêter la navigation. Ilest plus difficile de traverser entre Québec et Lévis qu'il ne sera difficile de s'ouvrir un chemin à travers ces glaces. De plus, les vents de l'Est nous apportent l’haleine ‘ du courant du Golfe,” (Gulf stream) et la température monte aussitôt. Le danger de rester pris par le froid dans la glace, n’est pas à craindre. Dès que le vent cesse, ilse fait toujours une ouverture du côté Nord. Voilà pour les vents.

Un témoignage irréfutable. Depuis Tadoussac jusqu'aux Sept-Isles, nos chasseurs de loup-marin, canadiens, métis et sauvages, parcourent le côté nord du Golfe en tous sens, en canot d’écorce. Ils ont une mer libre. Que de fois, en entendant la délonation d’un fusil, je fus obligé de me servir d’une longue-vue pour m'assurer si le chasseur avait tué son loup-marin. Vous voyez qu’il y a de la place pour le passage des vapeurs. d’ai été en chaloupe dans . tous les mois de l'hiver, dans cette partie du fleuve, Souvent en me rendantsur mes raquettes d’un endroit à l’autre, du haut des montagnes, je contemplais cette mer libre de glaces au mois de janvier et février, en me disant: si mon pays voyait ce que je vois, que ne ferait.il pas pour tirer parti des ayantages de la navigation d'hiver, avantages qui lui assureraient la prépondérance sur bien d’autres provinces, mais... Ce qui n’est pas fait, se fera. Dieu a fait sa part, il ne nous reste qu’à faire la nôtre.

À propos de cette navigation d'hiver, il y en a plusieurs qui hochent la tête et se contentent de dire, quand on les pousse au pied du mur : Il y a bien de la glace au Sud. C'est là toute la réponse qu’ils nous donnent. Ils ne songent pas que c'est juste ment parcequ’il y a tant de glaces au sud, qu'il n'y en à pas au Nord. Plusieurs m'ont fait des objections et pas un (ce qui montre leur compétence) ne m'a fait la seule objection qui mérite considération. Je suis obligé de la faire moi-même. Je la ferai avec plaisir, car je parle pour le bien de mon pays et je veux voir noir ce qui n’est pas blanc. Les glaces que nous appelons “ glaces douces ” (d’eau douce) sont à craindre en mars ; ce sont les glaces des rivières et des baies qui assèchent à mer basse. Aux grandes mers, quand le printemps apparait, elle se détachent du rivage ou des rochers qui les retenaient. Chaque jour d'hiver les a vues s’épaissir, et des chasseurs m’assurent en avoir vues d’échouées à dixhuit pieds d’eau, ce sont de petites “ montagnes de glaces ” (icebergs) contre lesquelles il ne faudra pas aller se heurter. Le vent ni la houle ne sauraient les briser. Elles disparaissent au commencement d'avril. Elles ne sont pas trèslarges, (quelques arpents dans le golfe sont bien peu de chose) et ne demandent pour devenir inoffensives qu'une stricte vigilance la nuit.

Les glaces du Labrador, de la mer glaciale, ne viennent-elles pas dans le golfe ?

Les glaces du Nord sont poussées vers le golfe par les courants. Ce sont les vents qui forment ces courants entraînant les glaces dans le Détroit de Belle- Isle. L'arrivée de cette banquise n’est pas régulière de même que les courants qui la conduisent. Ces cinq dernières années, nous avons été deux ans sans la voir. L'hiver dernier, elle est entrée au détrott de Belle-Isle, le vingt-cinq février. Quelquefois elle arrive très-tard ; j'ai été arrêté, en 1875 près de Nataskouan, le vingt-deux de mai. Les causes de cette irrégularité ne sont pas bien connues. D’autresfois, elles ne tournent pas pour prendre le Détroit de Belle-Isle, mais se dirigent tous droit en avant de l'Isle de Terreneuve et viennent se fondre dans les eaux chaudes du ‘ courant du golfe ” (gulf stream) et forment les bancs de Terreneuve. Ainsi le Polynesian, il y a quelques années, était contraint de s'ouvrir un passage à travers une banquise de cinquante lieues au karge de Terreneuve, tandisque des traiteurs partis de la Nouvelle-Ecosse, achetaient la pelleterie des chasseurs du Détroit de Belle-fsle, libre de toute glace.

Le télégraphe nous informera bientôt de l’arrivée et de la direction de cette banquise, moins dangereuse qu'on ne pense pourtant. Plus de trente “ navires-vapeurs ” (steamships) la creusent de sillons en toussens, pendant la chasse du loup-marin et aucun accident n’est encore arrivé. La glace d’eau salée, sachons-le bien, n’offrent pas la dixième partie de la résistance que présente la glace d’eau douce.

Voilà pour la navigation d'hiver.

D'ailleurs, pourquoi parler plus longtemps ? Ne serait-il pas plus court de s'assurer du fait d’une manière officielle par l'expérience d’un hiver? Pourquoi un Northern Light ou le Progress même ne viendrait-il pas prendre ses quartiers d'hiver à Tadoussac et faire, pendant la rigoureuse saison, des essais dans le golfe, tout en chassant le loup marin ?

On m'objectera : la navigation a été tentée? Où ? Messieurs. Dans le Détroit de Northumberland où on a pourtant pissé à travers cinq pieds de glace solide. Cinq pieds de glace solide ! ! chose inouïe sur sur la rive nord. Je crois qu'il sera toujours impossible de teuir une communicationrégulière avec n’im-. porte quel hâvre de la rive opposée à la côte Nord. Les courants entrainent constamment les glaces au Sud, ainsi que les vents qui soufflent presque constamment du Nord pendant l'hiver. Demandez à nos - marins et amis de Gaspé ce qu’ils pensent du vent de Nord? Ges glaces descendent par milliers de blocs le long de la côte du Sud et vont se presser dans la Baie des Chaleurs, sur les côtes du Nouveau-Brunswick et de l'Isle du Prince-Edouard. Le vent du Nord-Est souffleet lestient là. Est-il étonnant qu'il y en ait cinq pieds d’épais ?

De plus, pour la navigation d'hiver, il faut un bâvre naturel, fait par la main Divine. Les hommes peuvent faire des quais dans des baies magnifiques ; ils peuvent faire des ailes en tous sens pour arrêter

ns

les vagues soulevées par les vents et faire un magnifique hâvre pour l'été, et un veau lac pour lhiver, où les matelots pourront pâtiner dès le commencement de novembre. Il faut du courant à un hâvre d’hiver, un courant fort, qui puisse entraîner les glaces de la nuit.

Tadoussac jouit de cet avantage. Ce hävre a un grand courant de baissant, est exposé aux vents du Nord-Ouest, qui ont le double avantage de ne pas soulever de vague et de chasser la glace au loin. Un Vapeur amarré au quai de l’Anse à l’eau, une des anses du port de Tadoussac (Nord-Est), peut y passer l'hiver sans recevoir une égratignure. Quand le Pride of Ensland fut bloqué dans les glaces du Sud, il y a quelques années, où sommes-nous venus le garantir du péril qui le menaçait? N'est-ce pas Tadoussac qui reçut ce vaisseau faisant eau de toute part? N'est-ce pas à Tadoussac qu’il fut préservé de la destruction qui l’attendait ailleurs? (Cet été, vous l'avez vu, lecteurs, affronter fièrement les eaux du St. Laurent, faire partie de notre flotte, et cela, grâce à Tadoussac. ;

Maintenant laissons Tadoussac pour y revenir bientôt.

Ce qui précède démontre, j'ose l’espérer, la hauteur des vues de ceux qui veulent poursuivre le chemin de er du nord jusqu’à la rive opposée de Tadoussac, pour mettre notre province en rapport maritime avec le monde commercial, les douze mois

de l’année ; à cette fin, ils pressent la construction du chemin de fer au lac St. Jean, par la voie de la côte Nord ; du Saguenay ils se rendent à Chicoutimi, et de cette dernière place au lac. Bien que les partisans les plus influents de cette route aient abandonné leur thèse, pour se rallier au nouveau projet dont l’exposé va suivre, je crois bou de faire voir les inconvénients de leur tracé.

D'abord un chemin de fer doit passer à travers une contrée colonisable, pour être utile à un pays. Par le tracé de la Malbaïe, on ne verra pas une paroisse de plus se former, le chemin devant se faire au milieu des montagnes et des rochers continuels.

D'ailleurs, pourra-t on passer ? Des milliers s’unissent à moi pour dire qu’on ne le pourra pas. Que de vallées et de montagnes !! Nous ne serons jamais assez riches pour construire un tel chemin, qui coùterait au-delà de cent cinquante mille piastres par mille. |

De plus, la longueur de cette route, pour être utile au lac St. Jean, devrait être le double de celle qu’on va maintenant exposer, et offrirait un résultat moindre. Voici pour le tracé No. 1.

Le tracé patriotique. Une route qui ouvrirait à la colonisation une vallée d’une fertilité extraordinaire ; qui ferait de Chicoutimi une ville importante ; qui nous donnerait un port d'hiver, nous assurant par là même le trafic de l'Ouest, et devant être en même temps la plus courte et la moins dis-

LA

pendieuse, réunirait, je crois, tous ceux qui ont une intelligence pour comprendre le bien de leur patrie, et un cœur pour l'aimer. Il n'entre pas dans ma pensée, que, devant un tracé qui combine tant d’avantages, il pourrait y avoir d'opposition systématique, de querelles de clocher. |

On a bien voulu me charger d’exposer devant le public ce tracé dont je ne puis réclamer la paternité : C’est le tracé de tout le 17onde.” Tel est lenom qu’il devra porter dans la suite.

Exposons les notions préliminaires.

Impossible de trouver un passage direct de Québec au lac St. Jean pour y construire un chemin de fer. Dieu a manifesté sa volonté en y interposant les Laurentides. L'intention est bonne, mais l’idée n’est pas patriotique ; elle ne fait que retarder la construction d’un chemin au lac St. Jean. En attendant, l’on souffre dans cette localité, et nos Canadiens nous laissent. Pourquoi vouloir s’obstiner à demeurer au pied de la montagne, et attendre qu’elle s’abaisse pour nous laisser passer ?

Il faut songer à une autre route. La seule exploration favorable, de toutes celles qui ont eu lieu, offre un passage aux engins par la vallée de la Batiscan. J’en suis heureux. Car je craignais que les Laurentides ne fussent coupées nulle part. (*)

(#) J’ai traversé du lac St. Jean au St. Maurice, je connais le tracé dont je parle ici depuis la rivière Brulée qui se trouve à vingt-sept lieues environ des Piles, jusqu’à Ste. Anne de Chicoutimi et audelà. La saison était trop avancée pour m’aventurer à travers la vallée de la Batiscan; malgré mon désir, j’ai dû renoncer à mon projet.

Quelques compatriotes, d’une belle intelligence et d’un grand cœur, m’assurent qu’en passant au lac à là Tortue, qui se trouve près du chemin des Piles, on évite toutes les côtes pour se rendre au lac St. Jean. Ces données sont de nature à justifier les dépenses d’une exploration. D’après eux, du lac à la Tortue, il est facile de tomber au lac Edouard. Dans le premier cas, le chemin de fer du Nord, dans le second, le chemin des Piles, servirait de point de départ au chemin du lac, qui, une fois arrivé au lac Edouard, s’avancerait par le lac des Commissaires jusqu’à la tête de la rivière Ouiatchouanish qui donne ses eaux au lac St. Jean. Vous suivez cette rivière, puis vous tombez ensuite dans la rivière aux Iroquois, ou dans la rivière à l’Ours ; le choix vous est laissé. Vous voilà rendu à St. Pome, dans la belle vallée du lac. Vous continuez votre route en faisant le tour du lac par le nord, en passant aux chûtes de la rivière Ashuamachouan, de la Mistassini et de Peribonka.

Puis vous détournez, toujours en suivant la vallée, et

arrivez en arrière de Ste. Anne, située sur la rive opposée de Chicoutimi.

De là, vous vous dirigez vers la rivière Ste. Mar. el dans laquelle vous tombez en arrière de St. Fulgence. Vous suivez la vallée de cette rivière que

vous traversez, pour prendre celle du moulin Baude, d’où vous vous dirigez facilement à Tadoussac. (*)

(#) Ce tracé peut être modifié Un métis d’une belle intelligence,

connaissant toutes les roches qui se trouvent entre la vallée de ls

Batisoan et le lac St. Jean, m’assure— et j’ai toujours trouvé ses L'URL ÿ

Qu'il suffise de dire, pour ceux qui n’ont point de carte géographique, que vous décrivez une ligne courbe depuis Trois-Rivières jusqu’à Tadoussac, ligne dont le point le plus éloigné des deux extrémités se trouve au milieu d’une des plus belles vallées du Canada. Par cette courbe, vous détournez l'immense pâté de montagnes qui séparent Québec du lac St. Jean.

La longueur de ce tracé sera d'environ trois cents vingt à trois cents vingt-cinq nulles de Trois-Rivières, suivant l’opinion d’un ingénieur que j'ai consulté. Mon compas, qui a suivi tous les contours que devra faire le chemin, me donne trois cents huit milles pour atteindre le lac à la Tortue.

Le coût de ce chemin sera au-dessous du coût moyen des voies de cette sorte dans notre pays, car, pour une grande partie, le nivellement est tout fait ; il n'y a plus qu'à mettre les traverses et à Lester le chemin.

On a toujours cru à l'impossibilité de conduire un chemin de fer depuis Ste. Anne de Chicoutimi, jusqu’à Tadoussac. Les montagnes qui bordent le Saguenay sont si hautes qu’on n’a jamais supposé

données exactes— qu’il y a un beau passage de la Batisoan à la Pointe aux Trembles du lac. Si l'exploration était favorable à cette route, tout patriote se fera un plaisir d’y donner son assentiment, vu qu’elle rapprocherait du chemin de fer, les paroissiens d Hébert ville et de St. Jérome, en attendant que ces braves colons aient un embranchement. De la Pointe aux Trembles, il est facile de rendre un chemin à la rivière à l’Ours, et de faire ensuite Le tour du lac.

ml 2) rem

l'existence d’un beau passage en arrière. Que mon pays sache qu’on peut facilement rendre un chemin de fer à Tadoussac, très facilement même.

L'explorateur sera bien surpris, quand il passera en arrière de ces formidables montagnes, d’y trouver une belle vallée. D'ailleurs, pour calmer les appréhensions dés sceptiques, de vieux missionnaires, à défaut d’autres, trouveront un passage facile.

Le grand avantage de ce tracé est d’être le seul praticable. De plus, le tracé No. { serait:il possible, le ‘“ tracé de tout le monde,” est beaucoup plus court, beaucoup moins dispendieux, et passe à travers une vallée colonisable.

Par cette dernière route, les intérêts de Chicoutimi sont sauvegardés, et nous jouissons, en même temps, d’un port d'hiver, avantage réclamé par les partisans du tracé No. 1, avantage qui prime tous les autres au point de vue de la prospérité de notre pays.

Le tableau comparatif suivant va nous être de quelque utilité :

De Tadoussac (viâ Belle-Isle (*) } à Liverpool : 2343 milles.

(*) Quand les glaces traverseront le Détroit de Belle-fsle, nous ‘surons un passage libre au large de Terreneuve. D'ailleurs le chemis de fer projeté qui doit traverser Terreneuve pour se rendre à la Baie George, enlèvera toute difficulté. Quand je suis passé à Terreneuve l’automne dernier, j’ai vu que l'opinion publique était beaucoup pré-

occupée de ce chemin. Les intérêts de l’isle sont là, il se fera bientôt.

De Halifax à Liverpool : 2436 milles.

De Portland à Liverpool : 2730 milles.

En faveur de Tadoussac sur Halifax : 93 milles.

En faveur de Tadoussac sur Portland : 387 milles. Maintenant, à l'égard de l'Ouest, en prenant Montréal, ou la Jonction de St, Martin pour point de départ, et en comparant les distances de Montréal à Tadoussac, à Halifax et à Portland,on trouve encore Tadoussac, même par la voie du lac St. Jean, bien

plus rapproché de Montréal que Halifax et Port land.

On voit donc que Tadoussac à u# avantage marqué sur ces deux dernières villes.

Tadoussac a l'avantage sur ces deux villes, non seulement au point de vue des distances, maïs aussi au point de vue de l'immigration pour notre pays. L'Europe à un excédant de quatre cent mille âmes chaque année. Des millions de ces émigrants, partis de l’Europe avec l'intention de se fixer dans le Dominion, surtout pour le plus grand nombre, dans Ontario ou Manitoba, nous laissent à Halifax, à Portland ou même à Richmond; par la route de Tadoussac, ils seront assurés au Dominion. Ils pourront

Va,

parcourir cette route sans rencontrer de tentateurs américains sur le chemin.

Au point de vue militaire, quel chemin sûr pour embarquer et débarquer nos troupes pouvant cir. culer librement en tous sens sur ce parcours, sans craindre la surprise de lennemi. Quelle inexpugnable forteresse que Tadoussac |

Qu'on dise tout ce que l’on voudra, l'avenir est à notre province. Aucune influence politique ou nationale ne pourra lutter contre les intérêts des peuples qui prendront toujours, pour aller en Europe, le chemin le plus court et le moins dispendieux. Tadoussac nous mettrait-il en rapport avec le monde maritime que trois mois de plus que Québec, le bénéfice serait immense. Québec nous fait défaut au mois de novembre, justement au temps où l'Ouest est prêt à exporter ses produits Au printemps, quand tout se réveille dans le monde commercial, quand le câble transatlantique frémit en tous sens, quand mars et avril apparaissent, Québec est encore stagnante, et le Canada est dans linaction. Tadoussac, terminus du Pacifique, apportera la vie et la prospérité à notre contrée, d'autant plus que le chemin de fer qui y conduira, nous coûtera peu. Le gouvernement fédéral vient d'acheter la ligne du Grand Tronc depuis Lévis jusqu'à la Rivière du Loup, comme continuation de l’Intercolonial, en vue, dit-on . de rallier ce chemin à celui du Nord, par un pont jeté sur le St. Laurent, près de Québec. Le coût de

ce pont, me dit un ingénieur, sera de dix à douze millions, plus qu’il n’en faut pour construire le chemin de fer depuis la Batiscan ou les Piles jusqu’à Tadoussac. Pourquoi alors dépenser plusieurs millions pour allonger son chemin de plusieurs cents milles. D'ailleurs la société des Basses Laurentides a, me diton, sa charte pour conduire un chemin de fer jusqu'au Saguenay en passant par le lac St. Jean ; delà elle n’a plus qu'un million et demi à débourser pour se rendre à Tadoussac et réaliser des bénéfices immenses. Bientôt ce chemin, du moins je l'espère, sera construit sans le concours des capitalistes américains, qui ne demanderaient pas mieux que de venir partager nos profits.

Je résume ma pensée. Il faut un chemin de fer au lac St. Jean ; pour qu’il soit utile à la colonisation, il faut qu’il se rende jusqu’à Chicoutimi, c’est-à-dire à Ste. Anne, sur la rive opposée; de là il ne reste plus qu’à dépenser deux millions à travers une vallée colonisable pour unir le Pacifique à l'Atlantique.

Tadoussac est le bout de l'Atlantique par mer, et sera le bout du Pacifique par terre. Les premiers vaisseaux qui apportaient nos pères, faisaient halte à Tadoussac, le bout de la mer, avant de remonter {a rivière. Tadoussac était alors le premier débarcadère de l’ancien monde ; c’est là que, il y a plus de deux siècles, l’ancien et nouveau monde se rencontraient ; c’est là que la première messe fut dite en Canada, et que le Créateur du monde vint en per-

We a YU Cnpau

sonne prendre possession de son domaine. Admirables vues de la Providence ! c’est là que deux siècles et demi plus tard, le nouveau monde ira rencontrer l’ancien. On se demande quelle*sera la ville du Dominion, c'est-à-dire la ville qui centralisera le commerce d’un pays plus grand que l’Europe, d’un pays qui comptera deux cent millions d’âmes ? sera-ce Toronto ? Ottawa? Montréal? Québec? Halifax ? Les peuples qui nous suivront, müûüs par ce que les politiciens appellent la force des choses et que nous appelons, nous, la: Providence du Bon Dieu, répondront : Tadoussac est la ville du Dominion.

Ce n’est pas un rêve. Qu'était Chicago quand nos pères sont nés ? Qu'était Winnipeg, il y a quelques années ? D'ailleurs tout projet, basé sur les intérêts des peuples, a toujours vu son exécution. Les influences peuvent le retarder, mais larrêter, jamais !!

Derniére boufjée.

Nous venons de traiter d’affaires trop sérieuses

pour passer à d’autres sujets ce soir. Ce que vous venez-d’entendre mérite votre considération, je dirai plus, votre concours. Vous devez avoir un bon représentant. Dites-lui: nous avons reçu la visite d’un Père missionnaire qui paraît assez honnête. I nous dit que notre province, daus les vues de la

Providence, est destinée à de grandes choses. Il nous parle d'un port d'hiver, d’un chemin de fer qui y conduirait, en passant par une vallée qui fournirait du blé à toute la Province ; comme il est tout à fait désintéressé dans l'affaire, comme, pour lui personnellement, ça ne lui fait ni froid, ni chaud, nous aimons à croire qu'il fait cela dans l'intérêt de sa patrie qu’il paraît aimer de tout son cœur. Alors nous voudrions risquer quelques sous pour vous assurer du fait, au moyen d'une bonne exploration, quant au tracé du chemin de fer ; et d’un batèau à vapeur passant l'hiver dans le golfe, quant à la navigation d'hiver ; car ce Père, malgré ses bonnes intentions, a pu se tromper, bien que personne ici présent n'ait pu réfuter ses assertions. Votre tâche alors sera faite. Votre membre s’occupera de la chose, et tout ira bien.

Je vous dis bonsoir maintenant, vous avez matière à réfléchir toute la journée de demain. Vous voyez que je ne veille pas tard cette fois-ci. Mon oncle Germain disait: Il vaut mieux qu'on vous invite deux fois à rester, que de vous dire de vous en aller.

—Une histoire? avant de partir; une histoire ? mon Père.

—Vous voulez une histoire avant que je, vous quitte ; eh! bien, écoutez une histoire que je dédie aux jeunes personnes de la compagnie.

—Monsieur le Curé, disaient trois jeunes chréiennes, comment nous y prendrions nous donc

bien pour convertir notre père ? Vous savez qu'on n’est pas meilleur que lui. Il ne ferait pas de mal à une mouche, ni tort d’un centime à qui que ce soit, C'est l’homme du devoir, s’ilen fut. Mais dès qu'il s'agit de ses devoirs envers Dieu, serviteur! Feu notre chère mère était pourtant une sainte femme et lui a donné de bien bons conseils et de biens bons exemples. Vous, Monsieur le Quré, vous l'avez entrepris plus d’une fois. Nous, ses filles, nous prions pour lui, de toutes nos forces, nous le recommandons à tous les saints du paradis, à toutes les bonnes âmes que nous connaissons. Pour nous faire plaisir, il a lu de bons livres, il a suivi la mission, rien n’y a fait... Ah! Monsieur le Curé, nous sommes bien malheureuses.........

Ainsi parlaient, presque à la fois, Mathilde, Isaure et Corinne, les trois filles de Mathurin, le fermier de Saint Paphilat.

—Je sais bien un moyen que vous n'avez pas encore employé, mes enfants, répondit le Curé. Mais hésite à vous l'indiquer. J'ai peur qu’il ne vous effrale.

—Oh! parlez, Monsieur le Curé! Nous sommes résolues à tout faire pour convertir notre père bien-

aimé.

: —Eh bien! cessez absolument toute demande relative à cette conversion. Changez de batterie, comme on dit. Vous ne pouvez convertir votre père: convertissez vous vous-mêmes.

—Nous convertir! répliqua Mathilde, l’aînée.

Mais, Monsieur le Curé, c’est chose faite depuis longtemps, vous le savez bien. Ou plutôt, nous n’avons pas eu besoin de nous convertir, notre sainte mère nous ayant élevées dans l'amour et la pratique de la religion... à laquelle, Dieu merci, nous ‘: sommes toujours demeurées fidèles.

— Vous croyez? Eh bien! vous vous trompez.

Par vous convertir, je n’entends pas que vous deviez cesser d’être impies, puisque, grâce à Dieu, vous ne Pavez jamais été, ni même quitter des vices grossiers que vous n’avez jamais connus... Et comment les eussiez vous connus, avec l’éducation chrétienne que vous avez reçue et le milieu facile dans lequel vous vivez ? J'entends qu'il faut vous corriger de vos défauts, que ce sont ces défauts qui, sans que vous vous en doutiez, peut-être sans qu'il s’en doute lui-même, tiennent votre père éloigné de la relipion . Parmi les arguments en faveur du christianisme, il en est un que vous avez oublié de faire valoir, et c’est à celui-là peut être qu’il se fût rendu: vous avez oublié de lui montrer, en vos personnes, ce que c’est que le christianisme, non le christianisme mort, le christianisme sur le papier, mais le christiame vivant, le christianisme en action.

Qui sait si Mathurin ne fait pas le raisonnement suivant: “ À quoi me servirait, après tout, d’être chrétien, puisque, sans l'être, j'ai autant de vertus morales, pour le moins, que mes chères filles avec toute leur dévotion ? ”

—Vous avez raison, Monsieur le Curé, dit Isaure. Je ne veux plus m'occuper de la conscience de papa qu’en priant pour lui. Je vais travailler dur à me corriger de mes défauts; ils sont nombreux. Mais je soupçonne que celui qui scandalise davantage mon pauvre père, c’est cette fureur que j'ai de discuter et de contester toujours, contredisant le tiers et le quart, à propos de tout et à propos de rien, et ne pouvant avec cela supporter l’ombre d’une contradiction.

Oh ! Si mon père pense que j'ai oublié d’être patiente et douce, vraiment il a bien raison.

Après Isaure, Mathilde :

‘ Ma bonne Isaure, dit-elle, toi, ma cadette, tu me donnes un trop bon exemple pour que je ne m’empresse pas à le suivre. Je sais bien, moi aussi, où le bât me blesse. J'aime la toilette, le luxe, l’apparat, J'ai la rage d’être toujours et partout louée, admirée, enviée. Bref, je suis pétrie de vanité, et bien sûr. que, derrière mon dos, chacun me traite de coquette.

—Mes sœurs, fit la petite Corinne, je me connais, je suis bien pire que vous. Je suis une paresseuse, une lâche qui n’aime que ses aises, qui ne se dérange pour personne, et qui voudrait que tout le monde se déranget pour elle. C’est trop peu de m’appeler indolente et propre à rien ; je crois que je suis une bien égoiste.

—Mes enfants, dit le Curé, péché avoué est à moitié pardonné, mème, pour peu que vous mettiez à le

combattre autant de courage que vous avez mis de bonne grâce à le reconnaître, il est bien près d’être vaincu.

Je vous donne rendez-vous ici dans six mois. N’oubliez pas que plus vite et plus complètement vous vous corrigerez, et plus vous aurez de chances pour voir enfin le jour béni de la conversion de votre père. à

— Amen! répondirent les trois sœurs... et elles se mirent, sans plus tarder, à la besogne.

Je ne vous raconterai pas par le menu, cette guerre acharnée livrée à limpatience, à la coquet- terie, à la paresse. La lutte fut longue. Ce n’est pas en un jour qu'on remonte ces pentes fatales que nos pauvres fillettes avaient commencé de descendre depuis plusieurs années déjà.

Mais, quelque fort que soit l'entrainement du mal, il y a quelque chose de plus fort: c'est la grâce d’en haut, c’est l'humilité d’une âme chrétienne; ce fut Ja bonne volonté des trois sœurs, animées en même temps par l’amour de Dieu et par la piété filiale.

Il n’y avait pas huit jours que la sainte campagne était entreprise, et Mathurin s’apercevait déjà de quelque chose de nouveau chez lui. C'était comme une atmosphère plus douce, comme une influence mystérieuse qui descendait sur ses filles, et par elles sur lui.

Il s’étonna d’abord et crut qu'il rêvait. Quand il vit que cette douceur d’Isaure, jadis si aigre etsi

emportée, cette simplicité de Mathilde, la ci-devant coquette, cette énergie et ce dévoument de Corinne, naguère paresseuse comme la lune, et égoïste comme un franc-maçon, quand il vit que tout cela faisait chaque jour de nouveaux progrès, il réfléchit, il interrogea ceux et celles qui voyaient le plus habituellement ses filles. Il constata que cette amélioration de caractères coïncidait avec un notable progrès dans les habitudes pieuses de “ces demoiselles.”

Comme Mathurin était un homme de bon sens et de bonne foi, il ne fut pas long à tirer la conclusion. Il alla trouver le curé.

‘ Monsieur le Curé, dit-il, mes filles ont longtemps cherché à me convertir ; elles y perdaient leur grec et leur laun.

‘ Depuis trois mois elles me laissent tranquille; mais elles s’acharnent sur elles mêmes. C'étaient de bonnes filles. Pourtant les chamailleries de lune, la vanité de l’autre, la mollesse et l’égoiïsme de la troisième me causaient bien du souci. Je me disais que si ces défauts se développaient tant soit peu, les petites finiraient par devenir intolérables.

‘ Au lieu de se développer, ces défauts ont disparu presque complètement.

‘ J'ai voulu me rendre compte des armes que mes ‘enfants ont employées dans cette guerre difficile’ J’ai su, à n’en pouvoir douter, qu’elles n’ont demandé d'armes qu’à la religion, qu’elles n'ont eu d'autre réformateurs que vous.

“ Voulez-vous m’apprendre à faire, moi aussi, la guerre à mes défauts? Car j'en ai, je le sais, et de grands. Vouiez-vous, pour commencer, m’entendre en confession ?

Le Curé ne s’est pas fait prier.

Mathurin est aujourd’hui président de la Conférence de Saint-Paphilat, et le meilleur chrétien ie canton.

Ne dites donc jamais que vous avez épuisé tous les moyens de convertir votre père, votre frère, votre ami. Ou plutôt, ne le dites que quand vous serez tellement converti vous-même, qu'il ne vous reste plus un. pas à faire, dans la route de la perfection. Ce quand là, vous 1è savez bien, n’arrivera jamais.

— Bonsoir mes amis, et au revoir,

Page 1