TROISIÈME VEILLÉE
PREMIÈRE PIPÉE
gé TOUCHE PREMIÈRE.
Au seuil de la porte.
Nous voici à notre troisièmetveillée. Vous aves vu que nous avions encore des contrées fertiles, que le Canadien ayant du cœur pouvait vivre à laise dans notre pays, qui, malgré son hiver, est encore l’un des plus fortunés du monde entier. Nous vous avons fait espérer qu’une ère nouvelle de prospérité commençait à briller sur notre contrée. Les jeunes colons seront protégés par leur père ou par des amis,
. et, jeune homme qui m’entendez, je vous vois sur le seuil de la porte prêt à partir pour aller féconder de vos sueurs un Champ que vous léguerez à vos enfants. Accordez-moi la faveur de vous presser la main, jeune conquérant de mon pays, mais veuillez m'écouter un instant: jai quelques conseils à vous
donner, conseils que mon oncle Germain, à vous
bien connu maintenant, m'a laissés pour tout héritage, m'assurant qu'avec cela, j'étais “ bien établi”
Vous partez, jeune ami; il ne faudra pas regarder en arrière. Mettez la main à la charrue et allez de Pavant. De la misère, vous en aurez : cette terre est une vallée de larmes. Des privations, vous en subirez: au ciel seulement, vous en serez exempt. Le découragement viendra peut-être ébranler votre âme ; le démon connaît le mérite qu'on acquiert en défrichant une terre, en laissant un bien à ses enfants. Pour celui quia été bon chrétien, ses sueurs, et. elles sont incalculables, seront changées en perles brillantes qui ceindront son front pendant toute l'éternité; le démon sait cela et voudrait vous envoyer dans un centre populeux, où vos mœurs et votre foi courent de plus grands dangers. Du courage! mon ami, du Courage! je te demarde d’être aussi courageux pour toi que tu l'es pour les autres. Pour un bourgeois, tu peux travailler de cinq heures du matin jusqu’à neuf heures du soir, sans te plain: dre. Je te demande de travailler au moins la moitié de ce temps-là pour toi, et dans trois ans, tu seras riche : Ecoute mon oncle Germain chanter:
‘ Le Canadien va vite Quand l'Anglais en profite Mais on dit qu’il s'ennuie En travaillant pour lui.”
Tu auras des jeunes gens a côté de toi; ceci te don-
nera de l’émulation ; tu penseras aussi à ces pauvres malheureux qui sont surveillés par l'œil du maître; alors tu te diras: je reste sur mon lot, surveillé par l'œil de Dieu seul.
Ne sois jamais oisif. Il n’y a pas de morte saison pour un homme qui veut se tirer d’embarras. On peut toujours trouver quelque chose à faire, même peudant les Longues soirées d'hiver, ne serait-ce que de travailler au métier. Pourquoi riez-vous ? mes chers amis ; est ce une profession dégradante ? je ne sais pourquoi, il y a tant de préjugés dans mon pays contre le ‘“ travail du métier” L'on rit de celui qui fait de l’étoffe pour lui, et l’on s’en va dans les manufactures des Etats en faire pour les autres. Dans mon pays, j'ai vu un seul homme en faire, et il ne paraissait pas plus insensé que les autres. Puisque nous sommes à parler de préjugés, disons de suite qu’en bien des endroits du Canada, ies hommes ne veulent pas traire les vaches ; je demandais à quel qu’un pourquoi ?
Il me répordit: Ah! ben ; pourquoi.
Mais pourquoi encore ? dis-je.
—Ah! ben, pourquoi.
Ce cher ‘ah ! ben, pourquoi,” est la seule réponse que j'aie obtenue. dJ’entrais une fois dans une maison. Une jeune femme tenait dans ses mains un jeune enfant qui avait déjà du pionnier dans les yeux. Son époux allumait sa pipe et se disposait à partir, chaudière en main. Où allez-vous donc ? lui dis-je?
traire mes deux vaches, M, l'affaire de dix minutes ; j'aime mieux faire cela que de garder les enfanis à la place de mon épouse. ou d'engager une servante comme mon voisin à fait exprès pour traire trois vaches. Sa femme peut faire tranquillement louvrage de la maison, mais elle ne peut sortir. IL a engagé une fille pour faire une besogne qui lui prendrait dix minutes. Puis 1l ajouta: arrêtez un peu! ça tire du grand ce voisin-là ! allez! C'est lui qui ne se mouche pas avec des quartiers de terrine !
Jeune homme qui partez pour la forêt, vous serez donc disposé à travailler les douze mois de l’année. Comme on vous la dit, ce n’est pas le travail qui tue. Vous promettez à votre mère de ne pas vous laisser aller au découragement. J'ai vu cette année une famille au lac St. Jean, famille dénuée de tout, dont le chef me raconta l’histoire suivante: Je suis venu m'établir ici il y a seize ans. La deuxième année, le découragement me prit; je vendus tout et partis pour les Etats. Les premières années nous gagnâmes beaucoup d'argent, mais comme il fallait beaucoup pour vivre, nous dépensâmes tout. Les manufactures furent souvent arrêtées, nous changeâmes de place quatre fois ; à la fin, il fallut revenir au Canada, après avoir mendié notre passage. de suis ici dans la maison d’un de mes voisins d’autrefois, alors pauvre comme moi. Maintenant il a trois enfants d’établis dans cette paroisse, tout près de lui, et lui, —il vit de ses rentes. —Quelle différence ? dit-il ; deux de mes enfants sont morts aux Etats, et sont
enterrés à plus de 200 lieues l’un de l’autre ; une de mes filles est mariée là et vit dans la misère; je ne la reverrai plus, dit-il, en essuyant une larme ; puis mes autres enfants sont avec moi, avec moi qui n’ai pas une bouchée à leur donner.
— Oh ! si j'eusse persévéré ! !!
TOUCHE DEUXIÈME
Le colon chez lui.
Vous êtes dans votre paroisse, à travailler de toutes vos forces. Dieu a béni vos travaux; vous êtes en paix avec votre petite famille. Le petit chantier qui vous abrite depuis cinq à six ans menace ruine ; vous voulez vous bâtir. Choisissez un beau site, élevé si vous pouvez, dont le terrain est sec. Ayez le goût de planter quelques beaux arbres, de beaux ormes, de beaux sapins, qui répandent une si bonne odeur, et dont le voisinage aura peut-être plus d'effet sur la santé de vos enfants que vous ne pensez. Plantez de jeunes arbres aussi le long de la route, ces choses vous coûteront peu, sont belles et donneront du prix à votre terre.
On vient de parler de santé. Oh! sur ce point, je vous en prie; faites attention ; la santé est un des dons les plus précieux que Dieu ait fait à l’homme; ne la perdez pas par des imprudences ou par une pure
négligence. Je dis négligence, j'ai de grandes raisons pour cela. Ecoutez-bien ce que j'ai vu une fois: Un homme avait une maison située dans un terrain bas ; il avait une demi arpent à faire pour se rendre à sa grange. ù
Il était assez bien chaussé, sa femme et ses enfants létaient bien mal. A chaque pluie qui tombait, le chemin de sa grange à sa maison était tout baigné d’eau. Que de fois, j'ai vu son épouse arrivée de la grange, dans les mauvais temps d'automne, laisser sur le plancher les empreintes de ses pieds trempés. Elle aurait pu, comme vous dites, tordre ses bas. Elle passait, bien entendu, la journée comme cela.
Six ou sept ans p'us tard, sa terre se vendait par le shérif. Il me racontait ainsi son histoire: J’ai bien travaillé, vous le savez comme moi, mais, comment voulez-vous parvenir, quand durant sept ans, vous avez deux ou trois malades sur les bras pendant tout l'hiver. Ma femme était au lit pendant six mois de l’année, et quand une femme ne peut pas surveiller son ménage, tout se gaspille à la maison, ajoutez à cela les frais du docteur et des servantes. Il n'y avait pas que son temps de perdu, le mien Pétait aussi: je pouvais à peine la laisser, et j'étais obligé d'avoir un homme pour faire mon ouvrage.
Pendant qu'il parlait, je me disais: si cet homme, qui avait du bois à sa porte, eût équarri quelques pièces et fait, jusqu’à sa grange, un beau trottoir, qui ne lui aurait pas coûté un sou, il aurait encore sa
terre aujourd’hui peut être. L'expérience me donna raison. Il acheta une petite terre de sable dans le rang voisin et sa femme me disait quelques années plus tard: on ne mange ici que de la galette de sarrasin, mais peu importe, on n'y est pas malade ; je n'ai pas manqué une seule messe de minuit depuis qu'on est ici Pieds secs.et tête froide sont deux grands médecins et les deux meilleurs engagés que vous aurez à votre service.
J’ai un ami d'enfance que j'avais laissé gros et gras, qui promettait de faire un vaillant homme. de le rencontrai après plusieurs années d'absence.
Comme tu es maigre! mon cher Louis.
Ne m'en parle pas, me répondit-il ; il y a deux ans que je ne puis plus rien faire, j'ai pris cette maladielà dans les foins. J'avais chaud, j'ai couru à une source d’eau glacée, et sept jours après, j'étais administré. Il eut mieux valu pour moi mourir, Car ma vie va être bien misérable maintenant. Que j'ai été insensé ! répétait-1l, que j'ai été insensé 11
TOUCHE TROISIÈME
Des grelots d'argent pour un colon.
Si vous voulez conserver votre lot, ami, ménagez non-seulement votre santé mais aussi votre bourse. Prenez garde aux folles dépenses, mon cher. Les
preinières années, les récoltes sont bonnes, la famille w’est pas forte et on ne craint pas de s’endetter. On s’endette partout, chez le forgeron pour se donner certaines commodités dont on pourrait se passer ; chez le carossier pour avoir une belle voiture d’été et une jolie cariole ‘ comme il n’y en a pas dans la paroisse ; ” chez le cordonnier pour avoir des chausures ‘ qui craquent ; ” chez le sellier, on ira peutêtre à cheval une ou deux fois par année, et on ne se sert plus de couvertes dans le pays; chez le mar-. chand, ah! oui! chez le marchand, il faut avoir tout ce qui nous passe par la tête, chapeaux, casques, mitaines, ceintures, capot, veste, pantalons, caleçons, chemises, col, collets collier, harnais blanc, peinture, tapis, rideaux, robes, châles, nuage blanc, nuage bleu, nuage rouge, beaux couteaux, grandes assiettes, belles cuillières, beaux pots, grands plats, petit plats, une lampe pour la maison, puis une lampe ‘pour quand il vient quelqu'un, ” c'est à n’en plus finir. Le marchand sait que vous avez une terre, il ne craint rien, il n’est pas pressé, vous paierez l’an prochain; mon oncle Germain disait: Pannée qui vient, et quinze ans après, bien souvent, cette année n’est pas encore venue. Que c’est triste! avoir défriché une terre avec tant de travail et gaspiller ce beau bien dans deux heures d'achat!
Vous avez cinquante minots de blé à vendre, jeune colon; c’est assez pour prendre le dessus ; si vous avez de la prudence, tout ira bien; si vous n’avez
pas de cervelle, ces cinquante minots peuvent vous ruiner; car vous calculerez aïnsi : l’an prochain j'en aurai cinquante de plus, je puis donc m’endetter pour quatre-vingt piastres. L'année suivante, vous tombez malade, où la récolte manque, vous vous endettez encore. Voici votre compte monté à cent piastres ou cent vingt piastres ; vous avez le dessous, vous l’aurez toute votre vie. Si vous aviez conservé un peu de tondre pour votre batte-feu, vous ne seriez pas obligé d'aller chercher du feu chez votre voisin,
Ecoutez une histoire, à propos de grelots Un jeune colon était sur son lot plein d’espérances. Il avait un beau cheval ; or, à un beau cheval il faut un bel harnais, dit-il ; il achèta un harnais qu’il paya comptant. Quand il arrivait à la porte de l'Eglise et que tout le monde le regardait, non pas lui, mais son cheval, il se disait: il me manque quelque chose ; si j'avais des grelots d'argent. Il acheta à crédit les grelots tant désirés ; rien que quatre piastres, c’est peu de chose, se ditil. L'année sui- : vante, le marchand, sur le point de faire banqueroute.. demanda son argent. Le colon n'avait pas un sou; l'argent était rare cette année-là Il trouva un avare qui lui prêterait quatre piastres à condition qu'il achetât cent livres de mauvais sucre qu’il ne pouvait ‘vendre: cent livres de sucre à douze sous font dix piasires. Voilà le colon endetté de quatorze piastres. L'année suivante quand il vint pour payer son in-
térêt, l’avare lui dit: il me faut la somme aussi ; je