TUE
tard, j'allai voir ce parent qui m'avait accompagné chez ce malheureux avocat. Je voulus m’excuser de ce que j'arrivais à l’heure du travail: vous n’êtes pas chez un avocat, ma cause est toujours gagnée, me dit-il, en montrant son champ : c’est le bon Dieu qui la Juge. Asseyez-vous, mon cher père, vous êtes chez un habitant, entendez-vous ?
Le médecin, le notaire, le marchand, le commis, l’homme de bureau envient la tranquillité et l’indépendance du noble cultivateur. Mais, me dira quelqu'un, il faut travailler si fort, et bien souvent manger du pain noir. Travailler si fort ! Quoi ! un canadien se plaindrait de travailler ! Mais c'était un plaisir pour nos pères ; C’est encore un plaisir pour un homme de cœur. Le travail n’a jamais tué personne. Il n’a qu’un inconvénient, il fait vivre quelquefois un peu trop vieux. Regardez dans votre paroisse, lecteurs, et dites moi, si les vénérables têles blanches que vous apercevez ne sont pas celles sur le front desquelles le travail a fait couler plus de sueurs.
“ Letravail le plus fatiguant, disait un jour un habitant à son curé, c’est de ne rien faire : ce travail-là tue un homme en deux ans. L’homme, mes chers amis, a été fait pour travailler, comme l'oiseau pour'‘voler ; et la raison pour laquelle vous êtes plus heureux que les autres, c’est parce que vous travaillez plus que les autres, ayant en cela et en beaucoup d’autres choses, plus d'esprit que bien d’autres Vous man-
Ed #
.gez le pain noir quelquefois, ajoutez-vous. En êtesvous plus mal ? Quels sont ceux qui vivent le plus longtemps ? Quels sont ceux qui sont gras et rougeauds ? Le pain noir vous donne un sang couleur de rose et le pain de boulanger vous rend pâle et maigre comme un squelette. Ecoutez bien ce qui m'arriva un jour dans une de nos grandes villes. J'avais quinze ans, j’étrennais un bel habit d’étoffe du pays ; je m'avançais timidement saluant tout le monde, . pour obéir aux injonctions de ma bonne mère. Deux grandes dames traversaient la rue ; j’ôtais mon chapeau pour saluer leurs Anges gardiens Elles échangèrent un regard qui signifiaient beaucoup, du moins, je l'ai toujours cru. Une d'elles dit vivement à Jautre : Regarde donc ! regarde donc ! comme il est rougeaud ! et l’autre, jetant un regard furtif sur mon bel habit d’étoffe, ajouta : c'est un petit habr tant! A ces mots, mes yeux, je crois, lancèrent des éclairs de gloire, et toute la purée de pois que j'avais mangée le matin me monta aux joues, je gravai profondément ces deux mots dans ma mémoire : comme il est rougeaud! c’est un petit habitant! Ce fut ma première faiblesse ; et ma seconde fut de raconter ce fait à tout le monde. Espérant cependant que Dieu m’a pardonné ces deux fautes patriotiques, plus mes péchés personnels, je continue en vous assurant que le plus sûr moyen d’être rougeaud est de manger de la bonne soupe aux pois.
En étant chez vous, vous avez tous les avantages
FH
possibles. Vous êtes libre de la belle liberté des‘ enfants de Dieu ; vous n'êtes sous la dépendance de personne; votre genre de vie vous assure une bonne santé, l’un des plus précieux dons; et vous avez par surcroît un brevet de longue vie, qui vous permetira de célébrer votre cinquantième année de mariage. Et voilà ce que c’est que d’être chez soi.
TOUCHE TROISIÈME
De l'inconvénient d’être chez les autres.
Vite, lèvetoi, mon cher époux; le sifflet de la manufacture et la cloche du moulin viennent de se faire entendre, vite, entends tu ? Si tu allais arriver trop tard, .tu t’exposerais à perdre ta place, et nos enfants mourraient de faim. Vous connaissez, mes chers amis, cette voix inquiète, c’est celle d’une épouse qui craint que son mari ne retarde de cinq minutes, et de ces cinq minutes dépend le salut de toute sa famille. Cette femme n’est pas chez elle, son mari ne travaille pas pour lüi-même, mais, au lieu de s’enrichir, il a jugé à propos d'enrichir les autres, et de rester lui-même dans la misère. Il travaille pour un bourgeois, qui, d'un moment à Pautre, peut le mettre à la porte. Cet homine est quelquefois malade, les rhumatismes l’accablent, il a un mal de tête qui le mine ; son épouse est malade, un de ses enfants se meurt: rien n’y fait: marche, esclave, la cloche a
sonné, et travailie jusqu’à ce que tu perdes Connaissance où qu’on vienne t’annoncer que ton enfant est mort, ton enfant que tu aimais tant et dont tu n'as pu recevoir le dernier soupir. Que veux-tu ? Tu n'es pas chez toi. Tes enfants qui grandissent ne sont pas chez eux ; tu leur obtiens une place dans une manufacture. C’est là que cette jeune fille qui te donnaï. tant d'espérance, vient de recevoir son coup de mort en respirant l'air empesté de ces usines. À 12 ans, les rides de la vieillesse se montreront sur son front, vous contemplerez ses grands yeux Caves, ses joues décolorées ; et bientôt vous assisterez à ses funérailles, si toutefois vous n'êtes pas déjà empoisonné et enterré vous-même. Ecoutez le fait suivant :
Il y a une dizaine d'années, j'étais en promenade dans un but agricole au pays dit des montagnes. La faim me força d'arrêter dans une petite cabane, le long de la route, je demandai à manger. Avec plaisir, Mr. le passant, me répondit une jeune personne d’une vingtaine d'années ; mais je ne sais si vous voudrez manger de notre nourriture ; nous n'avons que de la galette d'avoine, du lait et des bluets : ce ne sera pas beaucoup soutenant pour vous. Essayons toujours, dis-je, en souriant, Je me mis à , table ; cinq lieues de marche. m’avaient ouvert Pappétit, et il fut facile à cette bonne enfant qui me servait, de voir que je n’en étais pas à mes premières armes en fait de galettes,
TO
— Tous ces petits enfants sont vos frères et vos. sœurs ?
—Oui, monsieur.
— Ils sont tous bien gras et pleins de santé ?
—Oh! par ici, Mr., on n’a pas le temps d’être malade. I] faut alle travailler au champ, couper, engerber, râcler, faire jusqu’à de la terre neuve. Trouvez ensuite le temps d’être malade si vous le pouvez. Ces jours ci, nous n’avons pas même le temps d'aller faire moudre notre grain, et l’on mange des bluets à pleine poignée: il n’y a pas de imal à cela, n’est ce pas ?
Pendant qu’elle me parlait, j'examinais son beau mantelet et sa jupe de flanelle, raccommodée avec beaucoup de goût. Elle alla s'asseoir près d’une autre demoiselle de haute stature, habillée à l'américaine, qui était venue dans ces montagnes respirer l'air de la liberté qu'elle n'avait pas trouvé dans ce qu En appellait Rhode Island des Etats-Unis. Celle. portait une robe à plis et à replis plus ou DEL bizarres, robe de quinze jours d'existence et déjà usée. Elle parlait un langage à part; elle me dit qu'elle avait fait une walk dans lavant-midi et qu’elle se proposait de rider dans la soirée pour se donner appétit, justement ce qui lui manquait. Ses veines né paraissaient plus contenir de sang tant elle était pâle ; ses yeux encadrés dans un grand visage de terre-glaise, paraissaient éteints dans leur orbite. Elle voulait amener sa compagne aux Etats pour manger
du pain blanc. Je dis à la jeune fille qui me servait la galette de rester près de son clocher d'argent. Elle paraissait indécise ; j’eus cependant sa promesse de ne pas quitter le sol natal avant deux ans. Six ans plus tard, j'étais à réciter mon bréviaire dans la sacristie d’une belle église qui venait de se terminer. Une jeune femme portant dans ses bras un joli enfant aux joues rouges s'avança vers moi et me dit: me reconnaissez-vous, mon père ? puis écla. tant de rire, elle ajouta : la fille à la galette ?
— Vous n'êtes pas allée aux Etats ?
—Oh ! non ; je suis mariée et bien établie. Si vous voulez venir nous voir, vous mangerez du bon pain cette fois-ci. Nous avons eu une bonne récolte, et je suis remplie d'espérance pour lavenir.
— Votre compagne, qu’est-elle devenue ?
—Ne m'en parlez pas, mon père. Elle est morte deux ans après votre visite. Elle s’est ruinée dans les manufactures. Deux autres de ses sœurs l’ont suivie dans la tombe ; et leur mère ! qui n’a plus de soutien, ma écrit me demandant de largent pour s'en revenir. Je crains, ajouta-telle, avec une peu de malice, qu’elle ne s'ennuie du pain blanc, Comptez que c’est la quatrième fois qu’elle change äe place. u
Et voilà ce que c’est que d’être chez les autres.
DEUXIÈME PIPÉE
TOUCHE PREMIÈRE
La Colonisation.
Vous aimez votre pays, braves habitants, qui lisez ces lignes, eh bien ! réfléchissons un peu sur l’avantage de la colonisation. On laisse notre pays, pourquoi ? Est-ce parce qu'étant rempli comme un æuf, il ne peut pas faire vivre plus d'habitants qu'il n’y en à maintenant ? Mais, nous n'avons guère que le quart de nos bonnes terres de prises et d’habitées. Le Bas-Canada peut faire vivre vingt millions d’habitants, C'est-à-dire, vingt fois plus qu’il n’y en a maintenant. Nous sommes dans un riche pays. L'hiver est long, dites-vous, mais aussi le climat est salubre et on y vit vieux ; point de serpents venimeux, point de fièvre comme dans les pays chauds. Celui qui veut travailler dans notre pays ne mendiera jamais son pain. Nos pères ont laissé la France, la belle France pour venir profiter des avantages qu'offre notre pays ; et nous, lâches ! nous le laisserions pour permettre aux autres de s’en emparer! Dans notre province, il y a encore des vallées qui offrent autant
d'avantages que la vallée du St. Laurent en présen-
tait autrefois à nos pères. Les vallées de l’Ottawa, du lac St. Jean, de la Gaspésie, de Témiscouata, de la Beauce, du St. Maurice, présentent leurs richesses aux bras vaillants qui iront changer de vastes forêts en des plaines fertiles. C’est par la colonisation de nos cantons que notre pays deviendra une grande nation Si nous restons dans les limites de nos vieilles paroisses qui donnent un surcroît de population, nous couross infailliblement vers l’anéantissement. Nous sommes débordés de toutes parts. Il ne faut point se faire couper l'herbe sous les pieds dans notre propre province. Mes chers habitants, vous avez du cœur, vos fils en ont: le temps est arrivé de le montrer. Nous allons nous mettre à l'œuvre et nous enfermer dans nos forêts. Les commencements sont durs, mais tout va bien qui finit bien. Nous ne serions pas dignes de nos pères si nous reculions devant l’entreprise. Ils laissaient eux la France pour traverser les mers dans de petits bâtiments, et pour venir se jeter au milieu des sauvages, alors leurs ennemis. Quel courage ! Et nous! nous craindrions de nous éloigner de quelques lieues pour assurer l'avenir de nos familles et le salut de notre race. Si nous eussions voulu coloniser notre province, rous compterions près d’un million de canadiens de plus, et notre Bas-Canada aurait eu une telle prépondérance sur les provinces sœurs que Manitoba serait aujourd’hui peuplée par desCana-
An