D OUR
—Très volontiers, Mr., j'étais pour aller m’'engager dans les chantiers ou les manufactures.
—Je viens de prendre un lot de bonnes terres de quatre arpents et demi sur vingt-huit. Je te vends deux arpents et demi de front, je vais te nourrir toute l’année, c’est-à dire que je vais te donner deux quarts de farine, un quart de lard, vingt livres de saindoux, et douze livres de beurre ; j'ajouterai une bonne paire de bottes et 12 livres de tabac canadien : soit un compte de cinquante piastres.
— Mais, Mr., comment vous payer cela ?
—Avec tes deux bras, mon garçon. Tu as vu que je me réservais deux arpents de front sur un lot; pour mes Cinquante piastres tu vas me défricher cinq arpents de terre, et le reste de l’année, tu travailleras pour toi. Si tu veux un cheval au printemps, tu me nettoieras quatre arpents de plus. Tu auras encore le temps de défricher trois arpents de terre sur ton propre lot. Au printemps, je te fournirai le grain pour ensemencer mes neuf arpents et je te vendrai les trois minots que tu requiers pour tes trois arpents. Tu auras le privilége par contrat de semer mes neuf arpents à moitié. Pour ne point être exposé aux déceptions, on ne supposera pas une récolte de trente à quarante minots par arpent, mais seulement douze ; tu auras plus, mais calculons seulement sur douze minots pour un, 36 minots sur ta terre et 108 sur la mienne, soit 54 pour moi et 54 pour toi, plus 36 te donneront 90 minots à ta part,
Mes 54 minots dont le tiers de blé, me donneront au moins 36 piastres, je calcule tout au plus bas. J’aurai trente-six piastres pour payer l'intérêt des 90 que je l'aurai avancées ; et ma terre avec neuf arpents de défrichées vaut dejà plus de 200 piastres. Quant à toi qui te trouves en possession de 80 minots, tu pourras vivre l’année suivante et t’acheter une char. rue, une vache, et des poules. Que sera-ce donc si ia première récolte te donne vingt pour un! Quand tu voudras bâtir étables, grange, t’acheter des habits, car tu es encore garçon, et tu n’as personne pour t’en fabriquer, ne t’endette pas ; je vendrai le produit de ma terre et je te ferai faire de nouveaux défrichments. En cas de malheur, d'incendie, de gelée ou de grêle, tu travailleras pour moi, et toujours tu auras l'avantage de semer à moitié. La troisième année quand tu verras que tu as pris le dessus, que tu as une petite maison, une grange, des vaches, des moutons, tu viendras, mon petit François, chercher la petite Françoise. On fera de belles noces et c’est moi qui paierai le joueur de violon. Au bout de dix ans, tu auras une trentaine d’arpents de terre de défrichéessur ton lot et autant surle mien, car je t’'aurai fait gagner de l'argent pour battre et exporter mon grain, pour me bâtir une grange, etc. L’aisance t’accompagnera; tu seras chez toi, tranquille et heureux. Et moi, qui aurai débôursé 100 piastres, 150 tout au plus, je me trouverai possesseur d’un beau bien de cinquante six arpents, estimé de-
20 à 25 piastres l’arpent. Ajoutez à cela, si Dieu nous favorise de bonnes récoltes, chaque année je pourrai mettre entre vingt à trente piastres de côté. Acceptes-tu ce marché, mon garçon ?
— Un instant, Mr. ; serai-je seul dans la forêt ?
— Loin de là, mon garçon ; l'agent de la colonisation a trouvé dans ce comté trois cents chefs ou futurs chefs de famille qui vont t’accompagner ; vous partirez tous ensemble. Tu auras une demmilieu pour te rendre à lPéglise, et là tu rencontreras toutes tes Connaissances de par ici.
C’est bien, Mr. je suis prêt ; je vous remercie grandement de me protéger de la sorte. Vous me sauvez de la misère, et la plus grande joie que j'éprouve maintenant, est de penser que je pourrai retirer mon vieux père et ma vieille mère dans leurs vieux jours
TOUCHE QUATRIÈME
Est-ce un rêve ?
Quelqu'un peut penser, mes bons habitants, que la fumée du tabac nous a monté à la tête et que nous sommes à rêver dans les meilleures intentions du monde. (Ce n’est pourtant pas un rêve. Le système des Protecteurs est réalisable ; car il n’y rien à risquer; et dès qu'on pourra in que c’est dans l'intérêt des capitalistes, notre cause est gagnée.
Quelques-uns peuvent m’objecter qu'ils ont déjà mis certaines sommes sur des lots et ont échoué.
Pourquoi ? parcequ’on n’a pas voulu admettre ce proverbe : l'union fait la force. On a voulu fixer des colons à quelques lieues de tout débouché, de toutes nouvelles et surtout à distance du prêtre. Ils s’en sont revenus. Quelques capitalistes ont pris des lots, ont fait débarrasser quelques arpents au milieu de la forêt. Les lots n'étant pas habités, les récoltes ont été à la merci des animaux et du feu, et les défrichements sont maintenant repris en fredoehes. Mais on obvie à tons ces inconvénients par le système de colonisation par paroisse. Dans ce cas le protecteur n’est ni seul, ni au milieu de la forêt, mais au milieu d’une paroisse; et son lot ne court pas le risque de devenir sans valeur.
Un lot ne coûte que vingt piastres. Pour 200 piastres, vous vous faites défricher 20 arpents. Or, votre lot ainsi défriché vaut bien 220 piastres. Cette année même je marchandäis à St. Prime du lac St. Jean, un lot de 7 à 8 arpents nettoyés. On demanda 150 piastres ; pas un sou à moins. Le capital du Protecteur est donc assuré, et il faut que la récolte de 10 arpents soit bien mauvaise pour ne pas donner 20 piastres pour les intérêts. Dans tontes les parties du Canada ,nos terres neuves pendant les F0 premières années, onttoujours donné en moyenne plus de dix pour un. Au lac St.Jean, elles donnent quatorze et demi. [Il n’en sera pas autrement pour les Protec-
teurs de nos colons. Dieu ne fera pas un temps défivorable exprès pour eux. Vous donnerez, Protecteurs, la moitié de votre récolte pour les travaux ; et avec lPautre moitié, vous ferez faire de la terre et sans débourser un sou au delà de cent piastres, dix ans plus tard, vous serez en possession d’une belle ferme de 2,000 piastres. N’en mettez que 1,500, quoiqu'on ait déjà mis touteschoses au pire, et vous avouerez que votre argent vous a rapporté un joli intérêt.
Avec ces chiffres, pourrait-il se faire que nous révions ? je ne pense pas. D'ailleurs, ce système a reçu de trop hautes approbations pour qu’il ne se réalise pas. Sa Grandeur, Mgr. Dominique Racine, qui, comme tous ceux qui aiment leur Dieu et leur patrie, est un chaud partisan de la colonisation, me disait à ce propos : ‘il faut des Protecteurs à nos jeunes colons ; car ceux qui sont à l’aise restent sur leurs vieilles terres, et ceux qui n’ont rien nuisent plus à la colonisation en venant sur des terres nouvelles qu'ils ne la favorisent. Quand un homme qui a fait quelques économies prendra sous sa protection un colon, qu'il sera pour lui un bon père, alors on fondera des paroisses. Sans cela, on criera beaucoup, comme on a crié depuis vingt ans ; et nos Canadiens iront aux Etats comme auparavant.” Voici un autre témoignage qui a son poids. M. S$. Lesage, notre Assistant-Commissaire des Travaux Publics me disait l’autre jour : ‘ je prendrai volontiers un colon sous ma protection. L'idée est magnifique et
je ne doute pas qu'on ne trouve mille de mes compatriotes qui fassent ce que je suis disposé de faire.” Douze de nos membres du Parlement me disaient à ce sujet : Si malgré les dépenses et les efforts faits en faveur de la colonisation, on n’est pas encore venu à un résultat marquant, c’est parceque nos capitalistes n'ont pas réfléchi qu’il était de leur intérêt d'utiliser leurs Capitaux au défrichement de la forêt. Entendons-nous, formons l'opinion publique sur ce point vital; et chacun des comtés que nous représentons, fournira une paroisse chaque année à un canton nouveau, du surcroît de sa population. Grand nombre de prêtres auxquels j'ai exposé ce projet, m'ont fortement encouragé, me promettant leur appui auprès de leurs paroissiens. Non! ce n’est pas un rêve ; et notre Canada verra des jours meilleurs. Dans notre pays, nous trouverons, mes chers habitants, des milliers de personnes qui pourront mettre un cent piastres de côté pour venir en aide à notre classe indigente. Remarquez bien que je ne dis pas que nous trouverons des milliers de personnes qui donneront cent piastres, mais qui placeront à intérét d'au moins 20 pour cent, cent piastres dans un but agricole, sachant en même temps que ces cent piastres seront le salut d’une famille. Nos évêques, nos prêtres, nos ministres, nos marchands, nos commis, se feront un plaisir d’avoir un protégé, ayant devant eux la perspective de posséder une belle ferme pour 100 à 200 piastres. Dans chacune
de nos paroisses. ne peut-on pas trouver au moins
10 Protecteurs en moyenne, 10 colons par paroisse ? Quel beau résultat !!
La crise que nous avons traversée, va diriger l’opinion vers un autre courant d'idées à l'égard de l'emploi de nos capitaux. ‘Tôt ou tard, le commerce a ses déceptions; c’est une roue qui tourne. Les entreprises hasardeuses ne sont plus à la mode du jour ; on est devenu prudent à force d’avoir été déçu. Les sociétés de construction paraissent ne plus vouloir fonder de villes. Les compagnies ont plus peur que jamais des allumettes. On y regardera maintenant à deux fois avant de fonder de nouvelles banques lesquelles surgissaient il y a quelques années, comme par enchantement. Il n’y a qu’une seule chose qu'on n'ait point essayée : placer ses capitaux sur le sol ; la chose pourtant la plus importante de toutes, Pindustrie la moins hasardeuse qu'il y ait; car comme disait le père mourant à son fils : “ Cest le fonds qui manque le moins.” Tant qu’il faudra manger pour vivre, les terres auront leur prix et en leur confiant des sous, elles nous rendront des piastres, Je crois que nos capitalistes vont jeter leurs regards vers la forêt et qu'ils comprendront le bien du pays et leur propre intérêt.
TOUCHE CINQUIÈME
Si j'avais vingt mille piastres.
Vous conviendrez, mes bons habitants, que le si n’est pas de trop. Avec ce mot, on dit que tout est possible, qu’un chameau peut passer par le chat d’une aiguille et qu’un missionnaire des sauvages peut avoir de l'argent. Eh bien donc, mettons le si et disons : Si j'avais vingt mille piastres, qu’en feraisje ? Je vais d’abord vous dire ce que je ne feraispas. Je ne bâtirais-bas une belle maison dans Montréal, je ne prendrais pas commerce, je ne les mettrais pas . dans une banque. Je ne construirais pas une manufacture à chaussures, je n’achèterais pas quelques arpents de terre autour d’une ville pour planter des oignons en attendant que cette ville s’agrandisse. Je ne les déposerais pas dans une compagnie d’assurance contre le feu, il y a maintenant tant dallumettes ! Je ne les mettrais pas dans la compagnie des chars urbains ; mais, braves habitants, je les confierais à notre bonne mère commune, la terre, dont nous avons été formés, et qui a toujours conservé un bon naturel pour ses enfants. J'irais visiter 100 beaux lots de quatre arpents et demi pour lesquels je donnerais au gouvernement quatre cents piastres par année pendant cinq ans. Je tâcherais que ces lots fussent séparés en gardant seulement deux lots ensemble de manière à ne pas être exposé
à de grandes pertes en cas de feu, de grêle, etc. J’engagerais cent jeunes garçons au cœur vaillant; il n'en manque pas en Canada. de les prendrais deux par deux et leur dirais : j'ai deux lots en tel endroit qui me donnent neuf arpents de front, je vous vends à chacun trois arpents à chaque extrémité, je réserve pour moi les trois arpents du milieu, je vais vous nourrir pendant un an à condition que vous me. fassiez chacun cinq ou six arpents de terre. En deux mois, tout au plus deux mois et demi, vous serez quitte avec moi et vous pourrez travailler sur votre propre lot. Si vous comptez sur moi pour un cheval, vous me nettoierez dès l'automne chacun deux arpents de plus et dans le printemps le cheval vous sera envoyé pour vos semences. Vous pourrez avoir au printemps chacun, dix ou douze arpents à semer et il faudra que l’année soit bien mauvaise si vous ne pouvez l’année suivante vous suffire à vous-mêmes. La moitié de la récolte de mes lots sera pour moi ; je pourrais vous la vendre, si vous en avez besoin, toujours à la même condition de défricher mon lot. De cette manière au bout de trois ans vous aurez une douzaine d’arpents de défrichés sur chacun de vos lots et autant sur le mien que vous auréz le privilége de semer à moitié pendant les six premières : années. Vous serez alors en étatde vivre; et pour moi, ma récolte me sufflra pour faire continuer le défrichement de ma terre par vous ou par d’autres. Ceci est à votre avantage et au mien. Vous serez possesseurs
d’un beau bien sans avoir couru le risque de manquer d’un seul repas, et moi je me trouverai en face d’une belle ferme qui ne m’aura coûté que deux cents piastres au plus. Je placerais ainsi mes cent jeunes garçons deux par deux, sur deux lots dont je conserverais le milieu, et au bout de 10 ans, je me trouverais à posséder, dans une belle grande paroisse, cinquante-deux beaux biens de trois arpents de front, bien impérissable qu'aucune crise financière ne pourra m'enlever, bien qui, dans un quart de siècle, atteindra la valeur de 100,000 piastres Ces chiffres ne sont pas placés machinalement. Allez voir, dans les paroisses, de bonnes terres de trois arpents de front, et cherchez à les avoir pour 2,000 piastres. Cinquante terres à ce prix vous donneront pourtant les cent mille piastres dont nous parlons. Les cent jeunes gens que vous aurez établis possèderont, eux aussi, chacun un bien de 10 à 12000 francs; et voilà une valeur de 250 à 300,000 piastres dans un endroit où vingt-cinq ans auparavant, vous étiez incapable de nourrir un enfant. Huit cents âmes, peut-être mille, ont été arrachées à la misère et à l'esclavage, êt peutêtre à l'enfer. Patriote capitaliste ! voilà ton ouvrage. Quelle noble manière d'employer ton argent! La postérité t’élèvera un monument, les nations futures te béniront pendant que tu dormiras du sommeil de Ceux qui ont passé en faisant le bien.
Bien que nos calculs n'aient rien d’exagéré, puisque nous avons choisi des récoltes bien ordi-
naires, nous avons pourtant supposé de 1h bonne terre, par exemple, comme celle du Lac St. Jean. Dans les terres légères, le profit ne er que de la moitié, ne serait-il pas encore plus grand que dans aucune spéculation hasardeuse ?
TOUCHE SIXIÈME
L'histoire de deux veuves.
Mais vous me direz, mes chers habitants et artisans : ils sont bien rares parmi nous ceux qui ont vingt mille sous ; comment alors voulez-vous avoir vingt mille piastres ? Comme je vous l'ai dit, pour être protecteur, il suffit d’avoir quatre-vingts à cent piastres. Il suffit même de cela pour devenir riche, si elles sont bien employées ; mais qu’elles ne soïent pas mises à profit, cent piastres suffisent pour nous ruiner. Ecoutez bien l’histoire de deux bonnes dames qui se reconnaitront en lisant ces lignes. Chacune d'elles était venue me demander des prières pour le repos de l’âme d’un époux chéri et me faire part de leurs inquiétudes pour l'avenir. L'une d'elles me dit: j'ai trois enfants, deux filles et un garçon; le plus âgé n’a que-dix ans, je n’ai aucun, moyen de subsistance, je possède à là vérité une petite maison dont
le loyer ne suffit pas pour me faire vivre. Que vais-je devenir, mon père ?
— Pouvez-vous vendre votre maison ?
— Peut-être, mais j'aurai bientôt mangé tout mon argent et alors?
—Avez-vous des parents, un frère par exemple ou des neveux, qui aimeraient à travailler la terre ?
—J'ai un neveu qui parlait d'aller s'établir au lac bleu, qu'il a visité quand il a été en chantier. Il dit qu’il est entouré de fertiles terres, mais maintenant il est trop pauvre pour y monter.
—Ecoutez, madame ; voici le corseil que je vous donne. Vendez votre maison, rendez-vous au lac bleu, que je connais; il y a là de bonnes terres ; prenez un lot pour vous ; donnez deux arpents de front à votre neveu et faites lui gagner sa nourriture et tout ce que vous lui fournirez, par le travail qu’il fera sur votre terre. Que votre enfant de 10 ans et vous travaillent selon la mesure de vos forces, et Dieu qui a soin des veuves ne vous abandonnera pas.
Elle suivit mon conseil, elle vendit sa maison, paya ses dettes, fit prier pour son mari, et elle partit avec sa famille à la suite de son neveu, avec cent
soixante à cent quatre-vingts piastres pour tout parage. Aujourd’hui, braves lecteurs, allez les voir. Il y à huit ans de cela. Deux jolies maisons s'élèvent
Nes
sur le lot de cette veuve, qui pleure encore son bon mari. Son garçon, aidé des conseils de son cousin, cultive sa ferme de deux arpents et demi de front, son neveu est marié, possède un beau bien de deux arpents de front, et est déjà très àl’aise. Cette veuve est heureuse parce qu’elle a ses deux filles et son garçon avec elle et qu’elle peut les nourrir et les vêtir. Dites maintenant si ces cent quatre-vingts piastres n’ont pas donné de bons intérêts ? Que serait devenue celte veuve si elle fût restée dans la ville d'Ottawa ?. Que seraient devenus ses enfants dont l’une est maintenant à recevoir son éducation dans un cou- ‘ vent? Les filles laveraient les planchers çà et là, et le garçon balaïerait les rues pour demander un sou aux passants.
Venons maintenant à l’autre veuve qui était plus à l'aise.
La mort était venue faire un grand vide dans son
cœur ; cinq enfants pleuraient autour d'elle. Elle me raconte $es peines et ses craintes.
— Voudriez-vous aller sur une terre, madame ?
— Oh ! mon père, la chose m'est impossible ; je n’ai pas de goût pour cela et je n’y entends rien, mes enfants élevés à la ville s’ennuieraient à mourir à la campagne. J'ai 1400 piastres d'épargne et je vais aviser au moyen de les placer sûrement. |
—Que Dieu vous bénisse, madame ! mais considérez que quatorze cent piastres, sur des terres nou-
ri die
velles, sont ni plus ni moins qu’une petite fortune, au revoir.
—J’allai dans mes missions. Quand je revins, on me demanda au parloir.
— Tiens : bonjour madame; j'espère que vous ne venez pas m'annoncer de tristes nouvelles cette fois-ci ?
—Encore de pénibles nouvelles ; mon père. Il ne s’agit pas de mort, mais de la perte de mes biens.
— Comment cela ?
—J’avais pris des actions dans une compagnie d’assurance. Une allumette tombée dans une botte de foin vient de m'enlever ma fortune. On dit qu'il n'y a aucun moyen d'y échapper et qu'il faut payer. Que vais-je devenir ? Si j'avais pris le chemin de la forêt, je n'aurais pas à prendre celui des Etats main-’ tenant.—Et cette pauvre veuve sanglotait, Je plaianais son sort en me disant: Si cette dame eût pris quatre lots au milieu de la forêt et eût placé quatre familles sur ce lopin de terre de dix-huit arpents de front, elle eût assuré immédiatement Pexistence de vingt personnes. Chaque famille eût eu une belle terre de trois arpents ; et six beaux arpents sur vingthuit seraient maintenant en son pouvoir. Avec la moitié de ses épargnes, c’est-à-dire avec sept cents piastres, elle eût fait défricher soixante-dix beaux arpents de terre. Elle eût pu non seulement vivre avec la récolte de ses fermes et l’intérêt de ses autres
700 piastres, mais encore augmenter le défrichement. Elle se trouverait aujourd’hui en possession de beaux biens qu’elle ne donnerait pas pour trois mille piastres. Elle pourrait faire instruire sa famille, qui serait plus tard sa gloire. Maintenant quel triste avenir se présente pour elle!!! Apprenons, bons artisans, du malheur de cette femme, à placer sûrement nos capitaux. Sachez une fois pour toutes, que c'est la terre, notre bonne mère commune, qui prend le plus grand soin de l'argent de ses enfants.
TROISIÈME PIPÉE
TOUCHE PREMIÈRE
Un moyen de trouver beaucoup de colons et de prolecleurs-
Mes vaillants artisans et bons habitants, on comprend que le système des protecteurs, mis à exécution, donnerait des résultats extraordinaires ; mais on se demande par quel moyen pourra-t-on trouver ces milliers de protecteurs ?
D'abord, je répondrai que l’expérience m'a prouvé qu’on pourrait trouver des protecteurs dans toutes les paroisses, gens qui ont vécu sur des terres et qui comprennent l’avantage d’être chez soi. Dans chaque paroisse, on peut trouver au moins en moyenne quarante pères qui peuvent nourrir leurs fils un an, habiller, lui donner un cheval et une voiture: C'est suffisant pour le partir, c’est suffisant pour en faire un riche cultivateur, s’il n’est pas laissé seul dans la forêt. J’insiste sur ce dernier point dont je montrerai les funestes conséquences plus tard. Mais
il faut quelqu'un qui pense pour ce père et ce fils, sans
quoi celui-ci est perdu pour le pays. Ce quelqu'un où le trouverons-nous ?
Dans toute société bien organisée, il y a des agents qui remuent ciel et terre pour faire comprendre à ceux qui voudront en deyenir membres, les grands bénéfices qui les attendent. Les agents de compagnie d'assurance, avec bien peu de titres à la confiance du public, ne savent-ils pas arracher un demi-million, en quelques mois, à nos pauvres cultivateurs ? Amis lecteurs, regardez nos charlatans qui font fortune. Dans leur zèle, je ne dis pas à soulager l'humanité souffrante, mais à faire de l'argent, ils se présentent partout avec une fiole de pain killer ou de Radway. Ïls encombrent nos places publiques, nos chars, nos bateaux à vapeur. Crions, disent:ils, il en restera quelque chose. Avez-vous mal aux dents? messieurs, trois gouttes de cette fiole dans une cuillerée d’eau vous enlèvera la douleur. Vous êtes-vous écrasé un orteil, trois gouttes sur un linge, et à l’instant même, vous serez si bien guéris que vous croirez avoir rèvé de vous ètre fait mal. J’en entendais un une fois dire: mesdames et messieurs, < Mathusalem a vécu 967 ans, c’est parce qu'à chaque matin, il prenait un coup de Radway.
si
Un autre disait : Vous êtes-vous cassé un bras ? Prenez une cuillerée de pain-killer et frictionnez. vous; si une cuillerée ne fait pas, prenez toute la bouteille ; si une bouteille ne fait pas, courez chez le
marchand, et achetez en une douzaine ; et vous verrez que tôt ou tard vous serez guéris. Il oubliait de dire
au bout de quarante jours. Malgré toutes ces paroles creuses, ils obtiennent leur but.
Pourquoi ne parviendrionsnous pas au nôtre, dans une cause si belle et si légitime que celle de la colonisation ? Pourquoi ne pas parler un peu plus
des avantages de la vie agricole? Ona faitbien des discours auxquels vous n'étiez pas présents; on a écrit bien des livres qui ne vous sont jamais parvenus ; et vous qui n'avez pas le loisir de voyager, vous ignorez qu'à quinze lieues de chez vous, votre fils pourrait s'enrichir sur un beau lot. La chose n'est pas facile de vous y rendre vous-mêmeset vous y rendriez-vous, quel en sera le résultat? L'agent des terres demeure à six ou sept lieues et se contentera de vous dire que tel numéro n’est pas pris. Il n'est pas payé pour aller vous le montrer. De plus, votre fils sera-t-il seul là ? Quels sont ses voisins? Cette place est-elle pour devenir importante ? Va-t-on, bientôt y construire une église ? Quand y aura-t:l un chemin? Je suppose beaucoup de courage à votre fils, mais avant qu'on puisse répondre à ces questions, ce n’est pas moi qui lui jetterai la pierre s'il ne va pas s’y établir. Il y en à beaucoup, mes chers habitants, qui traitent vos fils de lâches et qui, feraient pis qu'eux s'ils étaient à leurs places. Je parle ici de la généralité. Qu'on fasse disparaitre devant le jeune homme la triste perspective de se
trouver seul au milieu de la forêt, qu'on aille l'y mener, qu'on l’assure de ne pas mourir de faim et nos jeunes gens par milliers s’enfonceront dans nos forêts, je parle de ceux qui peuvent trouver des protecteurs dans leurs parents. Pour les autres, il s’agit de leur en trouver. Un agent du gouvernement, un prêtre zélé et patriote, qui saura inspirer la confiance, qui ira voir de ses yeux les terres bonnes à défricher, qui aura sous sa main des jeunes gens prêts à les habiter, mw'aura qu'à se présenter pour trouver des protecteurs. Comme je ne suis pas littérateur, voici à peu près le discours que je tiendrais à Passemblée d’une paroisse que j'aurais fait réunir à | tel endroit par une annonce au prône.
Mes bons Canadiens, comme vous êtes tous de bons garçons, du moins, quand vous dormez, ça me fait plaisir de vous rencontrer. Je viens vous parler sans cérémonie, et vous demander votre avis sur une affaire bien importante. Veuillez bien m'écouter et ensuite je noterai dans mon cahier vos conseils ; commençons :
‘Je vois de bons, et il va sans dire, de beaux garcons parmi ceux qui m'écoutent. La moitié de ces jeunes gens se proposent d'aller aux Etats. J'ai appris cela avec peine, et je viens les engager pour plusieurs années à vingt piastres par mois, nourris et logés ; (mouvement de surprise dans l'auditoire, les jeunes gens s'approchent de la tribune). Je ne viens pas vous tromper, messieurs,
je suis sérieux. Quelle belle chance vous avez là | C’est un bon bourgeoïs canadien qui vous l'accorde. Vous aurez de plus l'avantage de rester dans votre pays, de venir voir votre mère ou de la garder chez vous, vous aurez une église et une école à votre porte. Il vous faudra donner une bonne journée d'homme chaque jour, et voilà tout ; le voulez-vous ? (L'air retentit des cris mille fois répétés, oui, ouil) Etesvous prêts à me suivre n'importe où ? (oui, oui) de vous reconnais bien là, mes chers amis; vous êtes prêts à me suivre au bout du monde. Qu'il nous connait bien cet américain qui disait de nous qu’il pourrait trouver trois mille jeunes gens en trois jours, prêts à le suivre à la mer polaire, pourvu qu’il les assura de la nourriture, du vêtement et d’une livre de tabac par mois! Il faut le dire; nous avons peu d’ambition pour les choses de cette terre. Assis sur les genoux de notre mère, nous avons entendu parler de la longueur de l'éternité et de la brièveté du temps ; et pourvu qu'on nous promette la nourriture ét l'habillement, nous paraissons satisfaits. Le riche Crésus Rostchild d’ailleurs ne peut se donner plus. Voilà pourquoi nos Canadiens se sont engagés Si facilement à la compagnie de la Baie d'Hudson, qui les envoyait aux quatre coins de l'Amérique. Jai trouvé des compatriotes chez les Esquimaux ; il yen a au McKenzie ; vous en déterrez de l'autre côté des Montagnes Rocheuses. Ils sont partout. Leur maitre leur ditde rester au milieu des mouches toute la journée, ils y restent ; il leur dit de se jeter à l’eau au
mois d'avril et d'amener le bois des chantiers jusqu’à Québec, aussitôt ils se jettent dans l’eau jusques sous les bras et passent la journée dans Ja glace pour obéir à leur maître. A la fin de l'engagement, leur maître leur dit: Voici ton compte pour tes deux ou trois ans. Le compte pour tes habits, tes bottes, ton tabac se monte bien haut : il te revient quinze piastres. Au revoir, mon garçon, j'ai été bien content de toi. Et ils s’en reviennent Gros Jean comme auparavant. J'entends dans l'auditoire des personnes à qui la fortune permet d'être protecteurs des jeunes colons, dire : comme il parle bien ! (Le discoureur qui, pour la première fois de sa vie, reçoit un compliment de ce genre, a la faiblesse de l’inscrire sur son calepin etdemande pardon à Dieu et aux hommes dene pas avoir le courage de l’effacer). Je ne viens pas vous engager, messieurs, pour exposer votre santé à de tels dangers et votre vie à de si grands risques ; je ne veux pas vous engager pour que vous soyez, à l’âge de vingt-cinq ans ou trente ans, en face du chemin du roi. Il fait peine aux vrais patriotes de voir nos jeunes gens et nos pères de familles aimer mieux vouloir enrichir les autres que de s'enrichir eux-mêmes. N'est-il pas vrai que jusqu'ici, jeunes gens, il y en a plusieurs qui ont déjà fait la fortune des autres et qui n’ont encore rien devant eux ? Qu'ils sont nombreux ceux qui, âgés de trente ou quarante ans, sont venus me dire ! je sers les autres depuis mon jeune âge, je suis ruiné de santé, le moulin est arrêté, et si vous ne venez à mon secours,
on va mourir de faim. Oh! si c'était à recommencer, si j'avais travaillé pour moi-même la moitié de ce que j'ai travaillé pour les autres, je serais riche aujourd'hui ; j'ai perdu mon avenir, mon Père, et c'est ma faute. Que de jeunes gens, jai vu courir les chantiers, les moulins, les manufactures, s’en revenir chez leur père, après quatre, six, huit ans d'absence, et n'avoir qu'une chaîne de montre de quinze sous et—comme me disait lun d’eux—"une paire de claques comme il n’y en a pas par ici: ‘ c’est aux Etats, monsieur, qu'ils font cela snug, ajouta:t-11.” Quelle honte! Perdre le plus beau temps de sa vie, et ne commencer à penser pour soi que quand on n'a plus la force d'agir ! Vous, jeunes gens, qui m'entendez et dont les yeux brillent comme des chandelles, comprenez-moi bien, je viens vous engager pour un bourgeois, et ce bourgeois n’est autre que vous-même pendant dix mois de Pannée. Je viens de visiter en tous sens une forêt de dix lieues sur six. On veut y fonder neuf paroisses, je viens chercher ici quarante jeunes gens ; j'en prendrai demain quarante dans la paroisse voisine ; vous serez tous des compagnons d'enfance, les uns près des autres. Vos lots auront deux arpents et demi ou trois de front ; on vous nourrira pendant toute l’année, à condition que vous travailliez dès les deux premiers mois et demi sur la partie du lot qui vous touche, et qui appartient à votre oncle ou à votre curé, ou bien encore à M. Thibaudeau ou Dupuis Frères, marchands. Vous serez trois cents pionniers ; dans
une journée, vous bâtirez un grand presbytère dont le haut servira de chapelle provisoire ; j'irai vous dire la messe, et dans l’après midi, nous aurons bien du plaisir. L'an prochain, vous aurez un petit mouhn à scie et un moulin à farine sur un beau pouvoir d’eau, qui se trouve à deux lieues de votre paroisse. Dans trois ans, vous serez possesseurs d’un beau bien, dont une bonne partie de défrichée. ‘Voyons! quels sont ceux qui veulent me suivre ? ”
Qu'on dise ce que l'on voudra, l'expérience de l'an dernier m'a prouvé qu'il sera trouvé plus de colons que les arpenteurs ne pourront chaïiner de lots. Nos jeunes gens aiment leur patrie et supportent bien la misère en bande. Mais comment voulez vous que seuls 1ls partent avec une hachesur le dos pour aller s'établir à quinze ou vingt lieues de leur paroisse? N'est-ce pas que j'ai raison, mes braves habitants ? Ce n’est pas à tort que je vous disais que j'ai mangé de la soupe aux pois. D'ailleurs ces choses ne sont pas 1e moi, c’est de vous que je les,tiens, je cite mot à mot. Geci confirme une fois de plus la vé’ité de la chanson de mon défunt oncle Germain : |
‘€ Qui dit pas fin est le Canadien Ne s'trompe pas rien qu’un petit brin.”
Maintenant continuons notre discours: “J'ai trouvé, messieurs, des colons parmi les jeunes gens, je demande maintenant des protecteurs. Vous, M.
J. Baptiste Jovial, qui m'écoutez si attentivement, vous êtes encore jeune, et on me dit qu2 vous avez deux petits garçons. qui poussent, et dont les bras s’'agitent assez, du matin au soir, pour faire espérer qu'ils seront bons à la terre neuve plus tard. Vous avez une terre de deux arpents de front, vous devez bien peu, et, avant que la famille soit forte, vous pouvez vous suffire à vous-même, mais on me dit que vous craignez pour plus tard, car probablement vous ne pourrez établir vos enfants autour de vous. J’ai réservé le lot numéro quatre, pour vous, dans la nouvelle paroisse que nous allons former tout d’un coup. Il y a ici un jeune homme qui a déjà travaillé pour vous, et qui est sur le point de partir pour les Etats. Vous en avez été bien content ; vous ne craignez rien de sa part ; vous allez le nourrir pendant un an et lui donner une bonne hache. Vous pouvez peut-être vous-même fournir le lard et le beurre, et il vous en coûtera peu. Votre lot ne vous coûtera que quatre piastres par an pendant cinq ans; comme vous voyez, ce n’est pas la mer à boire. Vous allez garder deux arpents de front que vous appellerez le lot d'Arthur, votre petit fils de sept ans, et céder à votre protégé les deux autres arpents et demi, moyennant paiement. Ilest entendu qu'il ne vous paiera qu'avec l'argent qu’il a dans les bras, c’est àdire, en travaillant sur votre lot pour le mettre en valeur. Pour les dépenses que vous ferez pour lui, il s'engage à vous faire cinq arpents de terre qu’il aura le privilége de semer à moitié; vous lui fournirez,
bien entendu, la semence. S'il compte sur vous pour avoir un bœuf pour ses semences, vous devrez le lui accorder : il vous défrichera deux arpents de plus. Je verrai moi-même à ce que ces sept arpents soient tous défrichés vers la mi-Septembre. Ensuite il travaillera pour lui. Au printemps, il vous sèmera ces sept arpents, aussitôt que le feu aura passé; sur la cendre une bonne récolte est à espérer ; mais pour ne pasavoir de déceptions,necomptons que trente cinq minots de blé ou d'orge pour votre part, qui seront l'intérêt des quarante piastres tout au plus que vous aurez déboursées pour votre avantage et celui de votre ancien engagé. Avec de telles récoltes, vous faites faire de nouveaux défrichements, chaque année, ‘pendant que votre Arthur grandit Dans onze ans d'ici, il aura dix-huit ans, possédera un beau lot avec un défrichement assez grand pour le mettre, dès l’abord, au dessus de ses affaires, et vous aurez la consolation de voir votre ancien engagé propriétaire d’une belle terre, qui ne lui aura coûté que du travail. Et vous, mon brave M. Jovial, combien aurezvous déboursé pour étab'ir votre fils ?—Peut-être cent cinquante piastres.—Vaisje prendre votre nom comme protecteur ?
—Tout de suite, M. lAgent.”
Et quinze autres, dans les mêmes conditions, vous en diront autant. Mais continuons toujours le discours, et ne laissons pas la pipe s’éteindre :
‘ Et vous, brave M. Marion ; ce sont vos deux fils que je vois à coté de vous? Que pensez-vous faire d'eux ?—Je n’en sais trop rien, Monsieur lAgent ; je me suis donné à mon aîné, qui doit leur remettre un cheval tout attelé. Je ne puis plus rien faire pour eux.
— Votre voisin, qui n'a pas d'enfants etqui est à l'aise, va se prendre deux lots dont il gardera le tiers. Il va me donner maintenant huit piastres pour les droits du gouvernement, et va s'engager à nourrir vos deux fils pendant l’année ; il ne lui en coûtera pas un sou en argent ; ila du blé et du lard à vendre ; ils lui feront dix beaux arpents de terre et autant sur leurs propres lots. [ls ont leur cheval pour ensemencer leurs vingt arpents de terre; et, consolez vous, M. Marion, vos deux fils sont sortis de la misère. Quand à votre voisin, comme il n’a pas d'enfants, s'il ne veut'pas garder son lot de trois arpents de front, il trouvera à le vendre dès l'an prochain avec profit. Avec dix arpents de défrichés, il peut faire aussitôt l’établissersent d'un jeune homme qui à quelques cents piastres; car remarquez bien que ce lot n’est pas isolé dans la forêt, mais qu’il se trouve dans une paroisse de trois cents habitants. Il n’y à donc rien à perdre, M le Protecteur, vous aurez une terre de plus. et voilà tout. Je me charge de veiller sur vos intérêts comme sur les miens propres. D'ailleurs si vous ne Connaissez pas votre colon, et que vous craigniez, Vous pouvez passer un Contrat pardevant
le notaire qui nous écoute, par lequel le jeune homme s'engage à commencer dès la semaine prochaine, à travailler sur votre lot. Ainsi vos deux quarts de farine et votre quart de lard sont sauvegardés.” |
Inutile de vous faire tout mon discours, que j'aurai, d’ailleurs, à répéter dans chaque maison que je visiterai, le iendemain, dans la paroisse. Je passerai trois ou quatre Jours dans un endroit, puis Je courrai à l’autre. Je tâcherai de rechercher avec soin tous ceux dont je crains le départ prochain ou futur pour la terre étrangère, puis je remuerai ciel et terre pour leur trouver des protecteurs. Voilà ce que fera un vrai patriote, agent de la colonisation.
TOUCHE DEUXIÈME
Quel doit étre cel agent ?
Un prêtre ! lui seul saura inspirer assez de confiance à nos artisans et à nos habitants pour les amener à son but. Dans le prêtre on voit un homme qui aime son Dieu etsa patrie, un homme désintéressé, qui ne laisse pas d’héritiers après lui; un homme qui parle pour le bien des autres ; un homnfe qui ne veut tromper personne et qui, chaque matin, prie pour le bien de ses compatriotes ; la mère voit dans le prêtre un homme qui aura soin de son enfant ; qui lui don-
RES ie nera de bons conseils ; qui l’éloignera des mauvaises compagnies ; qui l’amenera au confessionnal ; qui le consolera dans ses peines ; qui fera dix lieues à pied, s’il le faut, pour aller le voir dans sa maladie ; un homme enfin qui lui fermera les portes de l'enfer et lui ouvrira celle du ciel. Le clergé doit favoriser l’œuvre de la colonisation, il ne sera jamais traître à son devoir. Ce prêtre devra avoir une bonne santé, un estomac qui se prête à tout,et, comme le bon François d'Assise, savoir aller à pied quand il n’y a pas de voiture. Au point de vue économique, ce devra être un prêtre ; car il sera toujours reçu à bras ouverts chez son confrère le curé, qui se fera un bonheur, au point de vue de la colonisation et du salut des âmes, de le conduire partout dans sa paroisse, de l’aider de son influence, et de correspondre avec lui. Ce prêtre aura le mot pour rire afin d’en- ‘ courager ses colons : ce sera un second M. Hébert, Cet agent, travaillant pour le bien public, au grand profit des compagnies de bâteaux à vapeur et de chemins de fer, obtiendra facilement, je crois, un passage gratuit, Ce qui le rendra plus Libre de poursuivre son œuvre. Il devra bien connaître la nature du sol, pour ne point tromper ses colons, et aimer les jeunes gens comme tous les prêtres les aiment. Avec un agent ou des agents semblables, on peut opérer des merveilles, fendre les montagnes et changer les forêts en greniers. Mes chers habitants. si le gouvernement ne voulait pas nous donner cet agent ; nous attendons trop de bons résultats de la grands
assemblée de 1880 pour douter un instant qu'il n’y aura pas là assez de patriotes disposés à nous en donner un au moyen d’une souscription. Je promets que cet agent réussira plus, dans ses efforts, que les vendeurs de Radway dans les leurs.
TOUCHE TROISIÈME
Dans nos villes.
Dans nos villes on peut trouver des milliers de colons, mais bien peu peuvent se protéger euxmêmes. On dit que nos artisans sont de mauvais colonisateurs. [Il y en a, cependant, qui ont fait preuve de grand courage et réussissent bien sur des terres. Il ne faut pas oublier que beaucoup d’entre. eux viennent à peine de laisser nos campagnes. D'ailleurs, la faim qu'ils ont éprouvée depuis trois ou quatre ans, a changé leurs dispositions; et, s'ils se voyaientmaintenantsur des lots, ils ne les laisseraient pas. Il faut leur venir en aide. Cest à nos riches des villes qu'il appartient de secourir leurs frères. Nous aimons à dire qu'ils ont pris la chose à cœur. Ils ont fait des dons, ils ont organisé des excursions, etc., etc. Dans les assemblés, les patriotes se sont demandé ce que coûterait le support d’un colon pour la première année; mais on a toujours Cru que ce support ne pouvait se faire qu'aux dépens de Îa
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bourse. Comme on l’a vu, tel n’est pas le cas. Chaque protecteur peut se réserver un arpent et demi de front sur un lot, en donner trois à son protégé, je dis trois, et non deux et demi, comme pour des fils d’habitants ; Car ici, il ne s’agit pas seulement de jeunes gens, mais de familles, pour lesquelles trois arpents ne seraient pas trop. L'entretien de la première année sera probablement plus coûteux : disons 100 piastres ; mais aussi le protecteur pourra avoir plus de terre de défrichée ; car un enfant de onze à douze ans peut être très utile à un père, en relevant le bois, plus que ne le fait quelquefois un homme dans l’âge mûr. Artisans, qui mentendez, vous connaissez quelqu'un pour qui vous avez travaillé, et qui peut vous engager pour trois mois. Dites-lui : Mr., je vais vous faire 10 arpents de terre que je vous sèmerai à moitié le printemps. Sur la cendre, vous aurez une récolte magnifique, Ces dix arpents peuvent donner 150 minots de blé ou 200 minots d'orge, dont la moitié sera pour vous. Ga fera votre affaire et la mienne ; votre terre, avec ses dix arpents en culture, et entourée d’une centaine de colons, vaudra bien les cent piastres que vous m'aurez avancées; vous aurez la consolation d’avoir séché les larmes à six malheureux qui crèvent de faim. Dites, Monsieur, que vous voulez, n’est ce pas ?
Dans nos villes, nous déterminerons, par la voie des journaux et par des assemblées, ceux qui ont un surplus de deux cents piastres et au dessus, à quintupler
leur avoir en faveur de la colonisation. Un homme riche, qui a laissé les affaires, jouissant d’une certaine influence parmi ses semblables, voulant s'occuper de colonisation comme tout bon patriote, réussirait à merveille dans les villes, en faisant de la réclame auprès de ses confrères, en faveur des colons. Le tout humblement soumis. :
TOUCHE QUATRIÈME
Pourquoi les individus et non les sociétés ?
Nous prenons les protecteurs individuellement, parce qu'ainsi le gouvernement ne cède aucun de ses droits, et que chacun règle son affaire, comme il l’entend, avec son protégé. Dans ce dix neuvième siècle, il est bon de présenter un système qui ne gêne pas la liberté individuelle. De plus, quel est celui qui p’a pas un parent, nn neveu, un Cousin pauvre. Il pourra Paider, létablir 1à où il voudra, sans attendre Je consentement des Directeurs d'une Société. Dans un cas de maladie ou de feu, il fera les conventions qu'il jugera à propos avec lui. Le colon aimera mieux aussi n'avoir affaire qu'à son protecteur, qui sera peut-être son parent. De plus, les Sociétés, à certaines conditions, obtiendront des droits, bien en-
tendu, impresc'iptibles. Comme la sagesse humaine est toujours faible par quelques endroits, il arrivera ce qui arrive toujours, c’est qu’on n'aura pas tout prévu. Le gouvernement voudra quelques années plus tard, dans ce siècle de progrès. je devrais dire quelques mois plus tard, changer une clause; la société montrera sa charte et le gouvernement devra courber l’échine. Pour vous, à habitants, vous croyez le gouvernement plus riche que n’importe quelle Société, et vous aimez mieux avoir affaire au gouvernement qu'à une société. Dans ma faible opinion, je crois que le gouvernement devrait y réfléchir deux fois avant de se départir de ses droits. Au point de vue matériel, il est quasi le père de ses sujets, et il ne doit les confier à des tuteurs que dans le cas où il se sent incapable de pourvoir à leur entretien. Le gouvernement a promis de rivaliser avec les
. sociétés de colonisation jusqu’à la concurrence de la
moitié de la somme d'argent que celles-ci débourseraient pour la colonisation, c’est-à-dire, que si une société fournit 30,000 piastres, le gouvernement en aonnera de son côté, 15,000. Avec 45,000 piastres, on peut assurer au pays, la présence d'au moins 450 chefs de famille, qui représenteraïent maintenant ou bientôt, le chiffre de 2700 âmes : je suppose que ces familles n’ont pas un seul sou. Que ces familles aient seulement vingt à trente piastres chacune, ou au moins leurs ustensiles de Cuisine, on peut porter
-à six cents le nombre de chefs de famille, qui pourront être secourus par cette somme de 45,000
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piastres, Un homme qui s'occupe de colonisation depuis dix ans, m’assure qu'avec un secours de cinquante plastres, il peut assurer l’existence de n’importe quelle famille ; dans les familles nombreuses, les plus âgés peuvent travailler et gagner au moins ieur nourriture pour l'hiver. Alors il faudrait porter à neuf cents lenombre de ceux qui pourraient bénéficier des 45,000 ptastres. Maintenant quel est le nombre que la Société de 30,000 piastres, qui vient de se former, je suppose, veut soutenir ? deux cents ? Alors le gouvernement n’a que faire de la Société, car avec les quinze mille piastres qu’il se propose de donner, il peut en entretenir un plus grand nombre. Dans ce cas-ci, ilest clair que la société voudrait spéculer ; or, des spéculateurs, on n’en à pas besoin, dans nos nouveaux établissements. Ils sont la ruine du pays et la mort de tout mouvement colonisateur. Que dire d’un homme qui prend mille arpents de terre pour y mettre une famille ou deux? Mettons qu'il faille dix arpents de terre pour faire vivre un homme, personne ne trouvera cela trop petit; cent. personnes pourront vivre sur ces mille arpents, et il n’en vit que dix; les quatre-vingt dix autres partent pour les Etats et, pendant qu’ils disent adieu à leurs parents, qu’ils sanglottent dans les chars, le spéculateur qui fait fortune, fume tranquillement son cigare en déposant son vingt-cinq centins à chaque tour de carte, au mistigri Supposez qu’il y en ait cinquante comme lui réunis en société, et calculez le dommage qu’ils peuvent faire à la cause de la colonisation. En
thèse générale, je ne suis pourtant pas contre toutes les sociétés, mais je veux que l'intérêt public domine l'intérêt privé. Que les sociétés se forment par centaines, pourvu que la première condition soit d’assurer au moins la subsistance de dix personnes par cent âcres de terre cultivable,
TOUCHE CINQUIÈME
Les sociétés ont-elles un bon côté ?
Oui ; les sociétés ont leur bon côté, parcequ'’elles sont formées de gens riches qui sont d’un grand secours aux classes pauvres qui les entourent. Qu'il y ait, à des distances qui ne sont pas trop rapprochées, des sociétés de quelques individus, se partageant quelques mille acres de terre, et s’engageant à les faire défricher le plutôt possible. Ils feront gagner la vie à ceux qui les entourent et qui sont à la gène à cause du manque de récolte ou de la perte de leurs animaux. Ceux-ci iront gagner sept ou huit piastres au temps des semences ou des moissons, pour se procurèr un quart de farine ; des hommes riches peuvent leur bâtir un moulin à cardes, à farine, à scie. Ils . enverront surleurslots desanimaux de bonne racequi
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seront plus tard la richesse du canton. Ils se procureront les meilleures semences, cultiverontavecantelligence et serviront de modèles aux autres. Par leur influence, ces cantons jouiront bientôt d’un bureau de poste. des écoles, d’un docteur, etc. etc. Oh ! oui, les sociétés ont leur bon côté ; mais quand l'intérêt du colon est sauvegardé. La société dont M. E. Beaudet est président, a fait vivre cette année au lac St. Jean, près de trente familles.
Les sociétés ont leur bon côté encore dans les cas particuliers suivants. Il y a des fortunes à faire dans les terrains savaneux du lac St. Jean, mais non pour le colon pauvre. Ilne peut s’y établir, car il faut qu’il fasse d’abord de grands fossés, quelquefois d'une lieue de long, qui lui coûteraient mille piastres et au-delà Un particulier riche ou une société trouvera de grands profits dans l'assainissement de ces savanes. Ces terrains d’alluvion sont inépuisables. L’humus servira d'engrais pour des siècles. : Dans une savane d’une lieue, quelle belle commune on pourrait former ! Quelle magnifique prairie, qui fournirait ses trois cents bottes à l’arpent chaque année ! Supposons une savane de quatre mille acres de terre, et vous avez aussitôt un million de bottes de foin. Pas un côteau, pas une butte, pas une roche pour nuire aux machines à faucher. D'après l'expérience des prairies de l'Ouest, on peut calculer pour le blé, vingt minots pour un. Qu'il se forme des sociétés pour mettre en valeur les endroits bas, qui jamais ne seront habités par nos colons, si le
gouvernement ne fait pas lui-même de grands fossés dans ces marécages qui entretiennent la fraicheur et aitirent la gelée sur les terrains voisins. Les sociétés sont donc bonnes toutes les fois qu’elles sont formées dans un but patriotique ; et il faut espérer que le plus grand nombre appartient à cette catégorie. D'ailleurs, c’est à vous, mes chers habitants, à veiller sur vos propres intérêts, par la voix de vos députés.
QUATRIÈME PIPÉE
TOUCHE PREMIÈRE
Je vais prendre un lot pour moi, un pour mon petit Joseph et un pour mon Arthur qui a cinq ans.
—Vous voulez donc prendre trois lots, mon cher Magloire ?
—Oui, mon père, tandis qu'ils sont à bon marché, j'en profite; plus tard j'établirai mes garçons à côté de moi.
—Je veux que vosenfants soient à côté de vous, mon brave ami, mais en prenez-vous bien le moyen ? Réfléchissons un peu; nous avons probablement chacun nos idées là dessus. Si je contrarie vos plans dans cette touche-ci, w’allez pas de dépit broyer le manche de votre pipe entre vos dents ; nous finirons peut être par nous entendre.
Vous voulez prendre trois lots, c'est-à dire, treize arpents et demie de front ; vous ne voulez point prendre de protégés sur vos lots, vous les garderez jusqu’à ce que vos enfants grandissent en vous con-
tentant d'y défricher quelques arpents pour vous conformer à la loi, n’estce pas votre but ? Excusez ma manière de penser, mon brave habitant, mais je vais essayer de vous démontrer que vous ne prenez pas le moyen d’arriver à votre but. Ces trois lots vous coûteront la première année douze piastres ; ensuite, quand vous ne pourrez payer vos termes, vous paierez l'intérêt et bien souvent, étant incapable de le payer, vous accumulerez votre dette au gouvernement. Comme on vous suppose pauvre ou ayant tout au plus trois à quatre cents piastres, il vous sera impossible de défricher trois cent soixante dix huit arpents de terre. Dès que vous aurez quatre-vingts arpents de défrichés, songez qu’il vous faudra déjà trois bons chevaux, n'ayant à votre disposition qu'un mois pour les semences et un mois pour les labours. Vous ne ferez alors que de bien petits défrichés chaque année; car vous n’aurez que six mois et demi pour opérer le travail nécessaire à la culture de vos champs : semences, fossés, clôtures,récoltes des grains et des légumes, les labours. Vous ne pourrez, suivant votre bonne expression, que vous tenir bonne à bonne avec votre terre et n’aurez guère le temps d’empiéter sur la forêt. Pendant tout ce temps, votre voisin sera peut être à dix arpents de chez vous ; que dis-je ? s’il lui prend envie de prendré trois lots lui aussi, ou quatre, il en sera peut être à vingt. Vous serez dans les mouches toute votre vie, vous aurez des chemins pénibles et coûteux à entretenir, vous paierez cher pour les cotisations, vous serez à une «
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lieue de l’école, n'étant que deux habitants par mille sur un rang simple et quatre sur un rang double Vous n'aurez pour des”années et des années qu’une chapelle provisoire où le missionnaire viendra dire la messe une fois par mois, ne pouvant résider dans une colonie de quarante familles tandis que sa présence est requise à quatre lieues de chez vous, dans une paroisse de 1300 âmes Vos terres par conséquent auront bien peu de valeur. Dans les cas de maladie urgente, la difficulté se complique, car le médecin ne viendra pas se mettre au milieu de douze familles. Cet isolement vous obligera d’avoir un engagé, pendant l'enfance de vos enfants, quand vous aurez un voyage à faire ; Car vous n'aurez pas de voisin à votre porte pour faire votre ménage, abreuver vos animaux, et les dépenses seront plus fortes. Si un malheur vous frappe, que vous deveniez infirme ou malade, et que vous vouliez vendre votre terre, l'acheteur qui se présentera, offrira un prix bien modique, pour une terre placée dans des conditions si désavantageuses. Remarquez-bien mon cher Magloire, c’est le grand nombre d'habitants, dans une paroisse, qui donnent de la valeur aux propriétés. |
D'ailleurs regardez, dans nos paroisses, quel est celui qui a même six arpents de front. On appelle gros habitant celui qui à une terre de trois arpents. Il y élève une famille de dix enfants. Croyez m'en, mon cher ami, deux lots suffisent pour établir, non seulement deux, mais trois garçons, qui auront cha-
cun trois arpents de front, etqui pourront vous faire vivre heureux sur vos vieux jours. En établiriezvous quatre ; qu’ils auraient encore deux arpents un quart, c'est-à-dire, soixante et trois arpents de terre, Je trouve bien établi un jeune homme de vingt ans qui à soixante trois arpents de terre, dont trente de défrichées, S'il a du cœur, avant que la famille augmente, il pourra mettre de l'argent de côté et acheter une autre propriété bientôt. S'il est paresseux, il en a trop de ses soixante-trois arpents.
Le père qui a une famille, et qui a quelques cents piastres à sa disposition, peut très-bien être le protecteur d’un jeune colon qui n’a que sa hache. Il nourrira ce jeune homme chez lui, il lui en coûtera moins, il lui passera la moitié du lot qu’il réserve pour son fils, et le protégé travaillera sur l'autre. moitié, qui sera plus tard l'héritage de votre enfant, pour vous rembourser vos dépenses, De cette manière, vos dépenses seront insignifiantes, mettant vos chevaux à sa disposition pour sa semence. Votre fils à 18 ans, aura un beau bien. Chaque lot sera habité ; même il y aura trois habitants sur deux lots. Les lois du gouvernement seront sauvegardées, les voisins seront proches, l'Eglise et l’école dans le voisinage ; et, étant en société—comme vous êtes faits ‘ pour elle—vous serez contents, mon cher Magloire, Mais comme votre pipe s'éteint, rechargez-la et tirons une touche en écoutant parler un habitant.
CR HO TOUCHE DEUXIÈME
Ce que l’on pense dans la forêt.
Je visitais un jour un colon de la forêt et voici ce qu’il me disait : J’ai pris quatre cents âcres deterre; je croyais faire un bon coup, mais je me suis grandement trompé. Je vois que l’homme n’est pas fait pour habiter seul une paroisse. J’ai vingt-deux arpents à faire pour aller chez mon voisin qui a été aussi fou que moi ; mon deuxième voisin s’est découragé et est parti ; hier j'ai fait une lieue pour emprunter une lime ; ma journée y a passé. Cequ'ily a de plus embêtant, c’est que ma femme ne veut pas venir ici, elle dit qu’elle n’a jamais été ours et ne veut pas le devenir. J’ai hâte de me débarrasser des troisquarts de ma terre et mon voisin offre trois de ses lots en vente. J’en ai assez de cent âcres maintenant, et même de reste, pour d'ici à douze ans. Dans ce temps-là, si j'ai le dessus, j'aurai beau à m’agrandir ; il y aura toujours des terres à vendre tant que le monde sera monde, Ce sera ici comme ailleurs ; allez voir dans les vieilles paroisses, vous êtes à même de choisir entre cent terres. Vous choisirez de même ici : il yen a qui meurent; d’autres tombent. malades et deviennent incapables de cultiver ; d’autres perdent leurs épouses et partent; d'autres sont malheureux ; d’autres, paresseux ; d’autres, ivrognes ; d’autres, blasphémateurs, ont de mauvaises récoltes et décampent, en sorte qu’il y aura toujours
des terres à vendre. Le tout est de prendre le dessus, et la chose est impossible quand on est seulau milieu d’une paroisse, qu’on n’a pas de curé, ni d'école, ni de forgeron, ni de menuisier, ni de chemin, ni de poste, n? foule ni branle. C'est le monde qu’il faut à une place ; c'est le monde qui fait le commerce. Tous les jeunes gens qui viendront par ici, dites qu'ils ont assez d’un lot de deux arpents à deux arpents et demi de front. Si un jeune homme qui n’est pas encore marié n’a pas le temps de prendre le dessus avec un tel lot, il est certain de prendre le dessous, lui donneriez-vous une paroisse, l'Eglise avec. —Cher Alphonse, j'ai trouvé que tu parlais bien.
TOUCHE TROISIÈME
Sur le qui vive.
Vous avez vu, mes bons habitants, que pour les protecteurs nous avons toujours réservé une somme pour les imprévus. Nous avons demandé cent à cent cinquante piastres pour nourrir son protégé, rienque la somme de cinquante piastres suffira dans bien des cas. C’est ainsi que pour celui qui a vingt mille piastres, je lui conseille de prendre seulement cent protégés bien qu'il püt en prendre trois cents ; dans le cas de la veuve, qui avait quatorze cents piastres, je regrettais qu'elle n’eût pas pris quatre colons seulement, au lieu de dix, pourquoi cela? Voici la
raison : il faut être sur le qui vive et garder une poire pour la soif ou, comme on dit dans ce pays-ci, du tondre pour son battefeu. On peut s'attendre à des déceptions ; il peut se faire qu’il pleuve beaucoup au printemps, et que le colon ne puisse faire passer son abattis au feu, la première année ; alors il faudra le nourrir pendant deux ans, le protecteur ne perdra que l'intérêt de ses cinquante piastres ; et, l’année suivante, il aura l'avantage de semer dix arpents au lieu de cinq. Le feu peut faire du dommage ; la maladie peut survenir et, s’il n’y a pas de réserve, on fera comme les américains ont fait à Chateaugay : on décampera pour ne plus revenir. La cause de la colonisation, bien loin de gagner du terrain, reculera. I n’y a rien de pis qu’un colon qui laisse son lot; c’est comme un renard qui a manqué la poule; il aime mieux se laisser mourir de faim, lui et tous les siens, que de tenter de nouveau l’entreprise. En mettant de cent à cent cinquante piastres en réserve à la disposition du colon, on est assuré contre tous les événements fâcheux, et le protecteur court moins de risque, car si le colon était obligé de partir la première année, celui-là resterait avec son lot et ses cinq arpents de défrichés. Cette ferme aurait moins de valeur par l’absence du colon, mais même dans ce cas, le protecteur ne peut rien perdre, car il peut trouver un autre protégé qui sera heureux d’avoir cinq arpents de plus à semer l’année suivante.
TOUCHE QUATRIÈME, J'ai bon pied, bon œil.
J'ai vingt ans, je suis garçon, j'ai bon pied, bon œil, je pars pour prendre possession d’un lot. Nous sommes douze de cette paroisse; je suis content comme un prince sous le règne du bon roi St. Louis : ma mère est si Joyeuse qu'elle est allée communier pour moi ce matin, et mon père dit que son fils tiendra de lui. Il n’y en a qu’une, pas bien loin de chez nous qui était un peu triste, d’abord, mais je lui ai promis que je reviendrais dans deux ans, et elleest aux oiseaux. Je viens vous dire adieu et recevoir vos conseils, M. le Curé.—Ainsi parlait à son pasteur, un jeune homme qui partait cet automne pour le lac St. Jean. Le curé-qui avait été pasteur d’une jeune colonie, homme d'expérience, lui parla en ces termes :
‘Mon cher Napoléon, tu pars pour devenir un pionnier de la colonisation : cette détermination me console beaucoup; tu as bon pied, bon œil; ces deux choses sont suffisantes pour devenir un gros habitant. D'abord, la première chose que tu as à faire est d’être bon garçon ; évite Le blasphême si commun dans notre pays. C'est ce péché qui rend les terres stériles. Il y en a qui ne peuvent remuer un morceau de bois sans maudire ce qu’il y a de plus saint ; ils ne peuvent faire un pas sur leurs terres, sans la faire
trembler sous le poids de leurs jurements. Remarque bien ceci: une terre couverte de sacres ne sera pas longtemps couverte de blé. Travaille bien, ne fais pas d’excès, comme il y en a qui font, pour se vanter à la porte de l'Eglise, que dans une journée, ils ont büché quatre cordes de bois et que le soleil était encore haut, puis qui ne font plus rien le reste de la semaine. Lève-toi matin et travaille modérément, mais sans relâche, toute la journée. La fourmi ne va pas vite, mais dans un an, elle fait plus de chemin que l’homme. Prends garde de t’endetter ; ce serait ta ruine. J’ai vu un grand nombre de jeunes colons faire des dettes dans le temps des bonnes années. Les premières années, tout pousse bien. . Le colon se dit : De la semence de trois minots, j'en ai eu cinquante ; l’année prochaine, de la semence de neuf, j'en aurai cent cinquante. Donc, je puis m’endetter de cent piastres sans crainte. :
L'année suivante il lui faut payer son compte, la récolte n’a pas été fameuse ; il porte son blé au marchand, qui le convertit en farine, et, le printemps, il va chercher cette farine qu'il devra payer quatre fois plus cher qu'il n'aura vendu son blé. Quard paiera-t-1l ? quand il vendra sa terre. Evite cet écart, mon enfant. D'ailleurs, tu n’as que quelques années à souffrir. Si tu ne t’endettes pas, dans trois ans, tu auras le dessus, et ton aisance est assurée ; si tu t’endettes, ne serait-ce que de cinquante piastres, tu seras obligé de sacrifier peut être une valeur de
deux cents piastres pour acquitter cette dette, c’està dire que tu fermeras une porte pour en ouvrir une autre, jusqu’à ce qu’elle restent ouvertes toutes deux. Prends bien garde, ne ruine pas ta terre dès les premières années. Donne toujours quelque chose à ta terre en retour de ce qu’elle te donne. Une bonne terre est comme une bonne vache : si tu la nourris, elle te nourrira ; si tu l’épuises, elle l’'épuisera. Procure toi des animaux de bonne race ; tu peux, par exemple, te procurer, avec trois moutons, autant de laine que ton père en retire de ses douze, et ces trois moutons n’ont chacun qu'une bouche comme les autres. Tâche de bien connaître la nature du sol de ta terre, et sème les grains qui y poussent le mieux. Fais attention à ce point ; j'ai vu un homme se ruiner en s’entêtant à semer des pois dans un champ qui n’en voulait pas pousser. Porte une grande attention aux fossés ; qu'une pluie de trois jours ne baigne jamais ton champ que tn viens d’ensemencer. Îlyen a qui, par ambition, perdent tout. Il fait beau pour semer, ils sèment pendant quinze jours : à plus tard les rigoles. La pluie tombe, séjourne sur la terre qui se convertit en croûte, et la récolte prouve que si on eüt semé une pièce de moins, on eût eu cent minots de plus. Ne tiens pas aux grandes semences, mais sème avec intelligence. ‘Quatre arpents de terre bien cultivée peuvent te donner plus que tout un champ d'avoine. ‘Tu connais tout l'argent que ton oncle à fait, avec le demi
arpent de tabac qu'il avait planté ! un demi arpent de carottes nourrira tes animaux plus longtemps que dix arpents de grains. Un arpent en blé-d'inde te donnera plus que dix arpents en sarrasin. Pour ta table, tu as un défaut à éviter : ne mange pas ton lard pendant les longues journées d'hiver, où tu n’as que ton ménage à faire, pour ne manger ensuite que du pain et du lait pendant les semences et les récoltes. Sois poli et hospitalier, mais n’attire pas toute la paroisse chez toi pour manger en fricots les deux cochons gras que tu as tués pour vendre ? Maintenant, pars, mon garçon ; vate bâtir un petit chantier, une grauge, une étable ; et, dans deux ans quaud tu auras serré le grain des vingt arpents que tu auras défrichés, tu viendras chercher celle qui est aux oiseaux et Je te marierai pour rien.
TOUCHE CINQUIÈME
Napoléon le Grand dans les épinettes.
Ce jeune homme dont je viens de vous parler, ce Napoléon, le plus grand des cinq de ce nom, je Pai vu au milieu de la forêt. Il est l’âme d’une petite colonie qui compte douze membres. Ils ont chacun leur lot, mais ils n’habitent encore que deux chantiers. Ils attendent que le feu ait passé dans leur abattis pour se bâtir. Ils ont dans leurs chantiers
des beaux lits moelleux de branches de sapin qui répandent une odeur que les pharmaciens sont impuissants à vous procurer. [ls ont un bon plancher tillé sur lequel ils peuvent danser. Un gros sapin fendu leur à fait une table qui a su résister au poids d’un ours qu'ils ont tué, et dont j'ai mangé ma bonne part. Un petit poële de tôle, qu'ils appellent l'engin du Great Eastern, réchauffe le salon, la cuisine et les chambres à coucher, vu que, grâce à un nouveau mode d'architecture, ces trois choses sont dans le même appartement. Chacun fait la cuisine sa semaine, et chacun lave la vaisselle à son jour. Chaque chantier à choisi un chef auquel ils ont juré obéissance. Le matin, le chef crie: lève, lève, et chacun de se lever au premier mot. Ils font la prière et mangent en commun. Le déjeuner ne retarde pas, le cuisinier s’est levé une demi-heure avant les autres. Alors ils se dispersent chacun sur son lot. Quelquefois 1ls se prêtent une Journée quand ils ont à travailler dans le gros bois. Jamais jeunes gens ne furent plus ambitieux. Ils ont hâte que la journée du Dimanche soit passée pour recommencer leur ouvrage. C’est à qui avancera son lot plus vite que les autres. L'un d'enx me disait: chez nous, j'étais paresseux à moisir sur ma chaise, et maintenant je regrette le temps que je perds en allumant ma pipe, . je veux semer huit arpents le printemps prochain, et je les sèmerai, ou, mon nom n’est pas Robichon.
IIS se disputent chaque soir, entendez-les : Oui,
mais, Pierre, situ es en avant de nous autres ce soir, C'est parce tu aseu la chance de te trouver dans le bois clair ; j'ai eu, moi, trois bouleaux qui n'ont pris presque mon avant-midi ; attends à demain pour te vanter ; si, demain, tu es plus avancé que moi, tu auras de l’écume sous les bandes du harnais, quand tu reviendras le soir, entends-tu ? Un autre dit: ah! ça ; il parait que dans lautre chantier, il y en a un qui a déjà cinq arpents de faits.
C’est de la blague tout ça ; il mesure ses arpents avec de la peau d’anguille ; après tout 1l n’a que deux bras comme nous, il n’est pas plus diable que tous nous autres. En les entendant, que j'étais. heureux d’avoir de tels compatriotes ! On a dit avec raison : celui qui fait pousser un épi de blé, là où ils ne poussait qu'un brin de mil sauvage, est un conquérant. Que dire de ces douze jeunes gens qui vont semer cent minots de blé, peut être en récolter deux mille, c’est à dire, assurer la nourriture de deux cent cinquante personnes sur un terrain qui, douze mois auparavant, était insuffisant à nournr l'ours qu'ils ont tué ! Ce sont de grands conquérants, qui s'emparent d’un pays sans verser d'autre sang que celui que les mouches leur sucent.
Et dire que ces jeunes gens étaient sur le point de partir pour les Etats, s'ils n'avaient trouvé un protecteur, qui ne veut pas que je mentionne son nom ! Que de milliers de nos jeunes gens laissent notre patrie et seraient des conquérants, s’ils avaient des
protecteurs ! même des protecteurs intéressés, qui feraient fortune tout en fumant leurs cigares.
Si j'avais mille piastres, que j'aimerais à mettre dix colons dans la forêt ! je les visiterais chaque année dans ma promenade accoutumée. Que je serais content de les voir ! qu’ils seraient heureux de me presser la main ! Et puis, quand il n’y aurait plus de mouches, j'irais me bâtir une belle petite maison près de l'Eglise ; mes enfants s’instruiraient au couvent, et je surveillerais mes dix belles fermes, conquises sur la forêt, pour avoir assisté dix jeunes hommes pendant un an ou deux. Mais....çca viendra.
TOUCHE SIXIÈME. Napoléon le petit, chez un barbier.
C'était au centenaire de Philadelphie. Un Canadien d’une noble intelligence et d'un cœur plus noble encore, entre chez un barbier. Un nègre lui fit la barbe. Notre compatriote entendit du bruit, se retourna et vit deux figures courbées vers la terre. De grands doigts décharnés ramassaient des cheveux à l’aide d’un porte-ordure. Quelle ignoble fonction ! se dit-il, passer le beau temps de sa jeunesse à ramasser des cheveux d’une main et tenir un porteordure de l’autre! Il faut que je leur dise que dans mon pays, 1l y a une fortune à faire pour un cœur
vaillant. Il leur adresse la parole en anglais, on le comprend à peine. Il leur parle français, o honte ! il reconnait des compatriotes, des compatriotes esclaves d’un nègre! des compatriotes qui mangeaient les restes de leur maître, qui ne les souffrait pas à sa table ! des compatriotes auxquels un noir disait : tire mes bottes et lave-moi les pieds ; des compatriotes auxquels une mère généreuse avait donné un sang riche et assez vigoureux pour en faire des fondateurs de paroisse. Quelle humiliation ! être les valets d'un valet, les esclaves d’un esclave !!
Cependant pourquoi leur jeter la pierre? j'ai peutêtre tort. Ils avaient eu le malheur de naître pauvres, d'avoir été élevés pauvres; et, à vingt ans, ne pouvant s'engager nulle part, ne pouvant s’endetter nulle part, ne pouvant vivre de l’air du temps, ils ont dit, en pleurant, adieu à leur patrie ; après trois ans d'absence, les larmes leur coulent encore des yeux au souvenir de leur mère; ils voudraient revoir le clocher de leur village, mais ils ne le peuvent plus : ils sont esclaves pour toujours... tou- JOUTS x à moins qu'ils ne trouvent un protecteur.
Le malheur de ces jeunes gens me touche. Ont:ils pu l’éviter ? je n’en sais rien. S'ils ont eu une chance de s'établir sur des lots, s'ils ont gagné de l'argent ; et, qu'ils Paient dépensé, ils ont bien mérité leur sort, S'ils ont été les esclaves de l’ivrognerie ou de la paresse, ils méritent d’être les esclaves d’un nègre. Lâches! qui avez abandonné votre patrie, quand
elle pouvait vous nourrir, soyez esclaves ; déserteurs de la plus belle des causes, portez sur votre front courbé vers la terre, les stigmates du déshonneur ; meurtrier de votre mère, meurtrier de vos enfants, portez attachée à votre main la marque de l’ignomirie, et que les travaux forcés soient la peine que vous subissiez pendant toute votre vie. Vous dont le nom devait figurer à côté de celui de vos ancêtres, dans l’histoire du pays, vivez ignorés dans le mépris du silence ; qu'on ne sache pas même le nom. que vous portez, ni celui de votre paroisse, qu’on ignore le lieu de votre sépulture. Le Canada, que vous avez déserté, ne vous doit plus rien, si ce n’est à peine d'annoncer votre mort à vos compagnons d'enfance.
Mais, chers amis, laissons un sujet si triste, et retournons à notre Canada, notre cher pays que nous aimons tant et qu'il ne faut pas avoir de cœur pour quitter. ‘O Canada, si jamais je dois te laisser, que ma droite se sèche, et que ma langue s'attache à mon palais!11?”
TOUCHE SEPTIÈME
Pour la première fois dans le bois.
Cest la première fois, jeune homme, que vous êtes dans la forêt dans le but de défricher une terre, Ceux qui ont l'expérience du pays, nous disent que vous aurez à faire : -
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io Un petit chantier de bois ronds, couvert d’écorce sur laquelle vous jetez de la terre, que vous retenez par quelques gaules. Cette terre empêche l’épinetie de fendre et vous protége contre le froid de l'hiver. Vous construirez un petit abri pour vos provisions : une espèce de four à l'épreuve du feu des bois ; si vos provisions allaient brûler, que deviendriez-vous ? je connais des jeunes gens qui ont perdu leur avenir pour ne pas avoir pris cette précaution.
2o Vous défrichez en vrai canadien. Dans l’automne, à l'approche de la neige, vous serpez les fredoches et les jeunes pousses, de manière à ne laisser que le gros Lois, Ce qui vous permettra de continuer votre défrichement tant qu’il n’y aura pas trop épais de neige. |
30 Vous irez passer l'hiver chez vous, si ce n’est pas trop loin, car il faut ménager vos provisions; trouveriez-vous chez quelques habitants à gagner votre nourriture, c'est déjà beaucoup. Soyez sur votre lot vers la fin de Mars.
40 Quand la neige sera fondue, continuez votre défrichement; ayez bien soin de remarquer, à la fonte des neiges, vers quel endroitse dirige l’eau sur tous les points de votre lot. Ceci vous aidera à déterminer avec intelligence la direction de vos fossés. Faites brûler quand l’occasion le permettra. Mettez tout ce qui vous appartient dans votre cachette, ou caveau, recouvert en terre. Si votre chantier brûle,
AR
et que vous ne puissiez le sauver, laissez-le brüler, Après le feu, vous en bâtirez un autre, plus grand, que vous devrez habiter cinq ou six ans et dans lequel vous commencerez à élever votre famille. Comme vos fossés sont faits depuis l'automne passé, on n’en parie pas. Semez à la saison voulue. Si vous pouvez vous procurer quelqu'un, pour pouvoir semer en temps convenable, faites-le; ne regardez pas la dépense de quatre à cinq piastres. Si, dès la première année, il y a des animaux autour de votre lot, il vous faut de la bonne clôture. Qu'il est pénible de voir les animaux détruire, dans trois ou quatre nuits, l’espérance d’un an de travail ! et cela, quelquefois, parce qu’on est trop négligent pour fermer une barrière, ou trop paresseux pour boucher une pagée de clôture. La première année, il faut que vous semiez de la graine de mil, pour avoir une prairie qui puisse nourrir votre cheval, et avoir du paturage.
5o Pendant que votre grain pousse, vous continuez votre défrichement. Vous mettez de côté les arbres qui peuvent vous être de quelque utilité pour bâtir votre grange, votre étable, ou votre chantier, si le premier est brûlé. Vous levez de l'écorce pour couvrir votre grange, vous l’étendez, et vous la chargez d’un poids suffisant pour qu'elle ne se roule point Deux hommes bâtissent une grange provisoire dans trois jours. Cette grange pourra vous servir bien des années en calfeutrant les joints avec de la paille.
Go, Vous récoltez votre grain, et l’assurez contre
puni eee M
le mauvais temps. d’étais pour ajouter que vous pouvez ensuite en manger une partie selon les besoins de votre estomac, pendant tout l'hiver, mais je crois ce conseil inutile.
70 Pendant le deuxième hiver, il ne faudra pas perdre son temps ; on se mettra avec un compagnon, on sciera des planches ; on équarrira du bois, on fera du bardeau, des pieux et des perches de clôtures. Vous voyez qu'il y a de l'ouvrage à faire. Mais encore une fois, assurez toutes ces choses contre le feu. Excusez moi de vous répéter souvent ce consell ; J'ai tant vu de jeunes colons travailler pour rien pendant trois ou quatre ans. dé
80 Quand le colon se sera bâti un bon petit chantier, une étable, une laiterie, une grange, et qu'il aura du péturage, c'est-à-dire, pas avant la fin de la deuxième année, peut-être de la troisième, alors, il se pourvoira d’une vache, de deux moutons, de quel. ques volailles etc., etc., puis il se mariera et sera heureux tout le temps de ses jours.
CINQUIÈME PIPÉE