LE PATRIOTISME
Qu'est ce que le patriotisme ? demandai-je un jour à mon oncle Germain, canadien dans le fin bout des ongles. Il me répondit dans son style accoutumé,
Ce cher oncle ne s’occupa jamais assez des règles de la grammaire et de la rhétorique. ‘ Le patriotisme, mon neveu, ce n'est pas ceux qui parlent deux heures le jour de la St. Jean Baptiste et qui ne font rien le reste de l’année, le patriotisme ! c’est un bon habitant ! voilà ce que c’est que le patriotisme.” Gette définition valait bien celle d’un écolier qui s’écriait du haut de la plateforme : ‘“ L'idée la plus noble, la plus grande, la plus sublime... c'est d’être canadien-français.” Ne me demandez pas le nom de cet écolier, il n’est pas prudent de tenter l'humilité des écrivains. Vous voyez que les deux définitions se rapprochent et qu’il doit y avoir de la parenté dans les auteurs. Mais à quoi bon savoir la définition du patriotisme, si on n’a pas la chose. Le patriotisme se prouve par des actes. Ecoutez un beau petit trait :
J'avais seize ans, je passais mes vacances dans les Etats. Le jour de la grande fête arriva. Les patriotes fourmillaient. Des cris et des discours, il y en eut à étourdir les roches. Un jeune homme surtout fit fureur. Il avait de l’orateur dans la poitrine. Quelle voix souple ! qui grondait, tonnait, pleurait, riait avec un naturel parfait. Le prestige de la richesse l’entourait, son père était grand constructeur de navires. Il était alors bien riche ; quelques uns disent qu'il l’est encore bien plus. aujourd’hui, vu qu’il a fait banqueroute. Après que tous les beaux discours furent finis, un brave
vieillard, à barbe argentée, s’avança sur l’estrade et
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dit : Tous ceux qui sont ici présents et qui auraient du bois à fournir à un moulin à douves, ou, comme on l'appelle ici, à douelles, sont priés de se rendre en face de l'hôtel. On y courut en foule. Un grand nombre d'habitants promirent quantité de bois, lun vingt cordes par année pendant dix ans, l'autre cent cordes pendant vingt ans, et ainsi de suite. Un homme, un crayon en main, posait des chiffres sur un papier. Le lendemain, les journaux annonçaient qu’un moulin à faire des quarts et des tonneaux de toutes dimensions allait bientôt se bâtir. Nous étions à l'hôtel et chacun parlait du héros du jour, du jeune homme qui avait fait dresser les cheveux sur la tête. Un vieillard qui a mélé son nom à nos troubles de 37, M. Johnson, prit la parole : “ Pour moi, messieurs, Je trouve qu'il n’y eût qu'un patriote hier qui ait pris la parole ; car, remarquezbien que le vrai patriote n’est pas celui qui fait dresser les cheveux sur la tête, maïs celui qui fait agir les bras. Le vieillard qui a demandé aux habitants de se réunir devant l'hôtel, a fait plus pour son pays que tous les claque-dents de tribune qui l'ont précédé. Une bonne suggestion vaut mieux qu’un long discours. Les habitants de cet endroit, tout en défrichant leurs terres, vont venir vendre leur bois au moulin à futailles, qui sera d’une grande richesse pour ce pays.” M. Johnson ne s’est pas trompé, une ère nouvelle de prospérité se leva pour les habitants de ce lieu. J'étais jeune, mais je n’ai pas oublié .cette définition du patriote : c’est un homme quine
fait pas dresser les cheveux sur la tête, mais qui fait agir les bras. Cette définition plaisait souverainement à mon défunt oncie Germain qui est mort, bien entendu. J'étais obligé de lui raconter ce trait toutes les fois qu’il arrivait un visiteur ; et alors, invariablement, sortaient de sa bouche les paroles suivantes dont la répétition a dû hâter sa mort : Eh ! bien, monsieur, que pensez vous de mon neveu ! hein ?
En 1868, l'expérience m'a prouvé, une fois de plus, Pinutilité des beaux discours, au point de vue patriotique. On chômait la St. Jean Baptiste. Quelques uns lancèrent mon nom à la foule. Je montai sur le palier pour faire une ‘ improvisation ” que je préparais depuis trois jours. Je commençai par la phrase traditionnelle : le grand jour est enfin levé pour nous; puis, à laide d’une bonne mémoire, je répétai des phrases que j'avais entendues cent fois. En parlant de nos gloires militaires, je ne manquai pas de dire : Combat des Thermopyles, vous pâlissez devant les plaines de Chateauguay! Léonidas, pigmée grecque, relève ta tête pour contempler la grande figure de Salaberry! jeunes gens qui m'écoutez, restez fidèles au drapeau de l'honneur et de la vaillance ; jeunes hommes, dont le sang brûle les vaisseaux qui le contiennent, soyez dignes de vos ‘aieux, et, à l'heure du combat, on vous trouvera au poste de la gloire, entourés dans les plis de notre « feuille d'érable,” et notre fleuve St. Laurent, grossi du sang de nos ennemis, ira porter aux mers Épou-
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vantées, le tribut de votre courage indomptable et d’une valeur qui réduit à néant, celle des Bayard, des Crillon et des Condé. Il me semblait voir à chaque instant monter les chapeaux sur la pointe des cheveux hérissés de tous mes auditeurs. Je descendis de la tribune en me disant : c'en est fait ! les Canadiens ne partiront plus pour les Etats. Vive les discours !!
Le lendemain, je rencontrai dans le chemin, un de mes compagnons d'enfance.
— Bonjour, mon cher Zacharie, me ditil; tu as parlé joliment fort hier.
- —L'auditoire m'a communiqué son enthousiasme, dis-je, avec un humble extérieur.
—De crainte que je ne te voie plus, repartit-il, je te dis adieu tout de suite.
—Où vas-tu ?