COUP D'ŒIL D^ENSEMBLE SUR LES DUNES
Les faits que nous venons de rapporter, les théories que nous avons cherché à esquisser semblent inconciliables au premier abord : nous allons voir qu'il n'en est rien. Les conclusions que nous croyons pouvoir tirer des observations qui précèdent et de nos propres études jetteront, nous l'espérons, un peu de jour sur cette question si controversée; elles nous révéleront une loi générale dans laquelle rentrent presque tous les phénomènes observés; si quelques-uns y dérogent, ils ne feront que la rendre plus manifeste.
Les dunes des hauts plateaux aussi bien que l'immense formation des ahregs et que les cordons qui sillonnent les routes du Soudan sont orientés d'une manière générale suivant une direction nord-est-sud-ouest à peu près parallèle à celle des plissements de l'Atlas, des hauts plateaux, du Djebel-
Amour et des chaînes de montagnes qui limitent au nord le Grand Sahara.
Si Ton observe quelques dépôts de sable, particulièrement sur le flanc est de certaines montagnes qui, lorsqu'elles sont placées transversalement à cette direction constituent de véritables cordons de dunes (voir les observations de René Caillé), il faut en conclure uniquement que la direction des vents dominants est précisément h peu de chose près celle des cordons des dunes. C'est en même temps celle des vents alizés. Cette concordance fortuite a conduit tout naturellement certains explorateurs à attribuer à Faction des vents la formation des dunes par suite d'un envahissement progressif du sable. D'autres se sont rapprochés davantage de la réalité en faisant intervenir comme un des principaux moteurs les eaux qui, selon eux, fixent et déposent les apports du vent. Le phénomène appartiendrait donc d'après cette théorie à l'époque actuelle, et nous avons vu qu'il ne pouvait en être ainsi d'une manière absolue.
11 est incontestable aujourd'hui que le sable circule dans la direction nord~est-sud-ouest, mais avec une lenteur comparable à celle qui caractérise par exemple les envahissements progressifs des glaciers.
Qu*un obstacle saillant coupe la dune sur une partie de sa largeur. Il interceptera partiellement les mouvements que nous étudierons plus loin, et la puissance du dépôt dont il deviendra le centre pourra nous donner une idée delà force de transport des vents. Or, tous les dépôts de ce genre qui ont été observés, si importants qu'ils puissent paraître à l'observateur local, ne constituent pour ainsi dire que des infiniment petits par rapport à la masse totale des sables qui couvrent le Sahara. Si d'autres observations ne venaient démontrer qu'une si puissante formation ne peut être due a l'action seule des vents, celle-ci suffirait presque à faire rejeter cette hypothèse.
Ce résultat qui semble en. contradiction avec la fréquence relative et la puissance des vents n'a rien qui doive surprendre, car les vents se contrarient mutuellement, et c'est leur résultante seule qui doit entrer en ligne de compte.
G)mme nous le verrons plus loin, la lévigation qui peut se produire en certains points donnés ne saurait donner lieu à la formation de grands cordons de dunes séparés par des vallées qui, d'après M . le général Colonieu, ont jusqu'à 2 et 300 mètres de profondeur. Le vent du sud aurait d'ailleurs dans les seules régions qu'il a étudiées une action prépondérante, et tout concorde pour démontrer que les vents de Test dominent au contraire. Une séparation aussi nette entre les diverses lignes de dunes est absolument incompatible avec le mécanisme de la circulation des sables. Les vallées en question ne sont que les anciens lits des grands courants quaternaires dont les rives sont marquées par les dépôts sablonneux en question.
Nous avons observé dansl'Oued-Sidi-Naceur notamment et M. Mares avait signalé le fait avant nous pour d'autres oued du sud de la province d'Oran, un phénomène assez curieux qui a été invoqué comme cause principale de la formation des
dunes.
L'Oued-Sidi-Naceur est dans certaines parties de son parcours un véritable ruisseau de sable dans lequel la présence de l'eau est seulement accusée par une végétation spéciale plus verte et plus vigoureuse que dans le voisinage. Sous l'action du vent du nord une véritable fumée de sable s'élève et circule entre les berges de l'Oued comme pourrait le faire une vapeur quelconque. En certains points de petites dunes de sable un peu plus fin que celui qui remplit le lit sont formées sur les rives. 11 y a lévigation et circulation des particules terreuses arrachées aux berges par les corrosions dues aux agents atmosphériques. Mais, comme le dit M. Ville, « ces brouillards-né suffisent pas à expliquer la formation des grandes
dunes de TAhreg. Car si ron compare le volume réel du vide formé par Teiisemble de ces vallées avec le cube énorme des sables qui constituent la région d'El-Ahreg, on se convaincra facilement que cette explication est inadmissible. Le cube du premier vide est un injSniment petit par rapport au second et ne saurait dès lors être considéré comme la source qui a fourni les sables des dunes. »
Si donc le vent a contribué pour une faible part au transport des sables, s*il emmène à de grandes distances ses particules les plus ténues, il ne saurait être considéré comme le moteur véritable.
Il faut donc recourir à Faction de Teau pour expliquer la formation des dunes. Sans aucun doute le phénomène qui les a produites se continue de nos jours, certaines surfaces se corrodent continuellement, les vents et les eaux entraînent les particules qui proviennent de leur désagrégation. Mais les torrents actuels ne sont que les représentants dégénérés des grands courants quaternaires qui seuls ont pu jeter à la surface du Sahara de pareils dépôts.
Comment en effet expliquer la présence dans certaines dunes, en dehors même du rayon d'action des eaux modernes, de galets, de gypse, de travertin ; et cette liaison intime qui existe pour la plupart d'entre elles avec les couches quaternaires sous-jacentes. Les dunes sont donc bien des formations quaternaires en place désagrégées déjà, ou en voie de désagrégation progressive.
Nous avons pu observer à la surface des hauts plateaux des dunes qui, comme celles dont parle M. Mares, reposent sans transition sur le tuf et le travertin qui s'y rencontrent si fréquemment. Nous citerons notamment celle qui se trouvait entre Aïn-Guetifa et le Chott-el-Chergui, ainsi que les dépôts que l'on peut remarquer dans les petites dayas qui précèdent les défilés qui donnent accès dans le Sahara à travers le
dernier cordon montagneux qui le limite au nord. Nous ne nions pas qu'en certains points les apports du vent ne pussent parvenir, fixés qu'ils seraient par quelque obstacle, à former de véritables petites dunes isolées, mais il est incontestable pour nous que les dunes citées plus haut ont été formées alors que les sebkhas et les dayas n'étaient pas comme aujourd'hui des bas-fonds presque complètement desséchés,
mais bien des lacs alimentés par des crues considérables.
Le tuf et le travertin étaient déjà en place et avaient acquis une certaine consistance ; ils ont été recouverts purement et simplement par les alluvions arrachées par les torrents aux plateaux voisins et déposées par eux près de leur embouchure sous la forme de véritables barres analogues à celles qui se forment actuellement au débouché dans la mer de certains fleuves et en général dans tous les points où la vitesse du courant qui charrie sable et limon est ralentie soit par le choc d'une onde contraire, soit par un épanouissement quelconque.
Plus fard, par suite de la dessiccation de la sebkha ou de la daya, le sabln a émergé; desséché par le soleil et mis en mouvement par les vents, il a produit les dunes en question.
L'action du vent n'étant plus à redouter autrement que pour des apports lents et réguliers, le problème que se pose l'ingénieur est déjà considérablement simplifié.
Quant aux attaques de l'eau il est toujours possible de s'en prémunir.
Appréciations générales. — Les dunes dans leur ensemble constituent une formation régulière en place de la période quaternaire. Certaines d'entre elles appartiennent à une époque plus récente, mais se rapportent à un ordre de phénomènes absolument identiques quoique infiniment plus restreints dans leurs manifestations.
La circulation et le mouvement des sables dans les dunes actionnées par le vent ne modifie pas d'une manière appré-
CONSIDERATIONS SOR LES DUNES DU SAHARA il
ciable les limites qui leur ont été assignées par la nature.
L'existence d'étranglements permanents en certains points des dunes ou des ahregs, le peu d'importance relative des dépôts terminaux de leur extrémité sud- ouest, excluent d'une façon absolue l'idée d'une formation due à l'action des vents. C'est ainsi que les dunes qui longent la rive gauche de l'Oued- Messaoura, tout en recevant les apports d'un cordon consi dérable d'ahregs, ne semblent pas devoir envahir d'ici longtemps les oasis qui marquent son cours souterrain.
Si l'on observe que la direction générale des dunes est aussi celle des chaînes de montagnes géologiquement identiques du nord de l'Afrique, que cette constance de direction se maintient dans tout le Sahara où l'on retrouve les mêmes terrains sablonneux, gypseux et salins qu'en Algérie, il ne reste plus a la suite d'un examen sérieux de la question que cette seule hypothèse à faire : c'est que les dunes sont de véritables dépôts littoraux, non pas à la façon de ceux que l'on observe de nos jours sur les bords du golfe de Gascogne, mais bien plutôt à la manière des barres qui se forment à l'embouchure des fleuves ou dans leurs épanouissements.
Les vallées qui séparent leurs divers cordons sont les canaux de circulation des eaux quar ternaires, salées, saumàtres ou douces, peu nous importe ici. Qu'un courant charriant avec lui du sable et du limon, soit venu les couper, il en est résulté un ralentissement de vitesse favorable à l'amoncellement des sables. Ainsi se trouvent expliqués les dépôts de certaines dayas.
Peu à peu, par suite d'un soulèvement du sol ou d'un retrait des eaux, puis d'un dessèchement progressif, le niveau de la mer quaternaire a baissé dans ses différents bassins ; les cordons de dunes marquent les diverses étapes du rivage.
Puis toutes ces surfaces venant >k émerger, les vents et les
eaux ont déterminé une sorte de lévigation et de classement, les dunes ont revêtu l'aspect qu'elles nous offrent.
De nos jours le phénomène continue, nos oued sont la pâle copie dé nos grandes vallées quaternaires, et les dépôts sablonneux que l'on peut y observer ont une origine analogue à celle des ahregs.
Cette théorie sommaire concilie jusqu'à un certain point les explications données à la suite d'explorations poursuivies dans des contrées différentes, elle ne les infirme qu'en tant qu'elles sont trop généralisées.
L'examen que nous allons faire rapidement delà circulation des sables ne constitue qu'un essai incomplet; toutefois, les quelques considérations que nous allons présenter viendront appuyer celles qui précèdent, et ne seront pas, nous l'espérons, dénuées de toute valeur pratique.